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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 17:59
Expériences-limites

Je ne déroge pas à la règle qui s’est imposée naturellement à moi ces dernières années à chacun de mes retours du Chemin : un article inspiré par la coïncidence entre la tension née de l’expérience de la marche, du pèlerinage, et une lecture spécifique – en l’occurrence le travail que j’ai eu à effectuer sur Plotin, un auteur qui m’attire depuis longtemps.

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Mon intérêt pour cet auteur est lié à plusieurs choses : 1 - mon travail pédagogique : Plotin est l’un des personnages représenté dans la fresque de Raphaël située dans la Chambre des signatures du Vatican, L’Ecole d’Athènes – fresque que je me propose de commenter dans mes cours d’histoire de l’art. Mais Plotin m’intéresse surtout pour : 2 - ce qui concerne mes recherches sur les vertus thérapeutiques de la philosophie, tant sa démarche apparaît tout à la fois universelle et d’une étonnante modernité. 3 – De fortes présomptions existent concernant des rencontres entre Plotin et des Maîtres de l’Inde, et, de fait, la lecture du néo platonicien semble laisser peu de doutes à cet égard.

En effet, la perspective sotériologique (visant la délivrance) de Plotin, cette démarche de retour en soi-même, de dépassement vers un moi suprême - qui se reconnaîtrait comme tel en fusionnant avec l’Un au cours d’expériences aussi rares que précieuses - n’est pas sans évoquer la moksa (délivrance), qui se produit au terme de la fusion de l’atman (âme individuelle) dans le Brahman (principe suprême incréé).

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Mais revenons à l’expérience de la marche : toutes proportions gardées dans la mesure où il ne s’agit jamais que d’un bref périple d’une semaine, je dirais que ce moment de pèlerinage s’est (comme ce devrait être le cas à chaque fois, finalement) apparenté à une sorte d’expérience limite, ce que j’appelle aussi une « expérience-source d’évolution existentielle ». Dans une solitude sidérale (hors saison, et sur une variante, Figeac-Rocamadour-Agen, des chemins de Compostelle), au cœur de paysages magnifiques et de sites grandioses fleurant la Légende, j’ai ainsi marché une quarantaine de kilomètres par jour.

Expérience limite, non sans souffrances parfois, mais aussi franchissement de cap énergétique où tout devient plus facile. Expérience-source d’évolution existentielle, vertus thérapeutiques du pèlerinage, cette immersion au cœur de la nature où s’harmonisent les rythmes micro et macrocosmiques m’a permis de retrouver ce sentiment profond d’unité, cette joie d’exprimer ma puissance, cette plénitude qui caractérisent un pèlerinage réussi. Par là-même, j’ai surtout mis un terme à une spirale dépressive dans laquelle je me sentais entraîné depuis des mois sans vraiment trouver la force de réagir.

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Le lien avec Plotin, me dira-t-on ? De par sa quête permanente d’un retour à l’Un primordial, il se trouve que cet auteur du 3ème siècle de notre ère, né en Egypte (qui était alors sous domination romaine), est l’un des premiers à avoir thématisé de façon très explicite cette idée d’expériences limites. Or, si ces expériences doivent permettre justement cette fusion mystique dans l’Un, c’est bien dans la mesure où il s’agit d’abord d’un dépassement de l’ego (vers ce que nous – modernes – appellerions un Soi), ce qui m’a toujours semblé constituer un ressort thérapeutique important.

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Quelques éléments rapides permettront d’éclairer le lien que j’effectue ainsi entre la pensée plotinienne et les expériences évoquées dans cet article (et sur ce blog plus généralement - ) : dans un contexte gnostique, Plotin, penseur à la fois païen et mystique, est considéré comme le philosophe le plus important du néoplatonisme. Dans sa philosophie, le monde intelligible est formé par la procession de trois hypostases ou substances, l'Un, l'Intelligence et l'Âme : L'Un (au-delà de l’être – on parle, non d’une ontologie, mais d’une hénologie), c’est la réalité suprême, le Dieu (païen) de Plotin, le Bien, le Premier, le Père, le Maître, toute sorte d’expressions que l’on trouve dans son œuvre unique et magistrale, Les Ennéades (traduites par son disciple Porphyre). L'Intelligence, c’est l'Esprit, ou encore l'être intelligible de Platon. Elle contemple l'Un et engendre ainsi la troisième hypostase: L'Âme, médiation entre l'Intelligence (qui est un « nous » collectif, en fait) dont elle procède et le monde sensible qui en émane. Elle peut être considérée comme une sorte de mouvement rationnel, organisateur. Se trouve ainsi créé un monde ordonné qui se divise en âmes individuelles - celles des hommes, des animaux et des plantes. L'âme humaine est une parcelle de cette âme engendrée par l'Intelligence contemplant l'Un. Chaque âme est ainsi une parcelle de Dieu, lequel est présent en chacun de nous. Le monde matériel est le point ultime de la diffusion divine. Entre Dieu, le niveau suprême, et la matière, le niveau extrême, l’âme évolue entre des intermédiaires, selon des niveaux d’intégration et d’unité successifs.

Bien sûr, le but de l'âme humaine est de s'élever jusqu'à l'Un. Nous devons tendre à le connaître, à nous fondre en lui. Pour cela, il faut se dépouiller de la vie des sens et atteindre l'extase où l'individu ne fait plus qu'un avec Dieu. Cependant, le monde spirituel n’est pas supraterrestre, ni un état originel définitivement perdu. Alors que pour la gnose le vrai moi spirituel s’est égaré dans le monde de la matière sous l’effet d’une divinité maléfique, et que nous ne pourrons retrouver notre Royaume qu’après cette vie terrestre, pour Plotin, certes, le « vrai » moi n’est pas de ce monde, mais il reste lié au moi le plus profond que l’on peut atteindre ici-même par une rentrée méditative en soi-même. Expérience mystique de vision de soi-même, le moi en Dieu nous est intérieur.

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Or, comme j’ai pu en faire plusieurs fois l’expérience avec la marche (http://fraterphilo.over-blog.com/article-ultreia-103930880.html), en Inde (http://fraterphilo.over-blog.com/article-texte-3-aurore-53316504.html), il existe pour Plotin lui-même certaines expériences privilégiées et extatiques (transes, yoga, marche…), où se pose clairement à un moment donné la question de savoir quelle est – de la quotidienneté utilitaire et laborieuse ou de ce sentiment d’unité – la véritable réalité. Et ces expériences extatiques, dès lors qu’elles sont conduites convenablement, permettent de dépasser l’ego, d’hausser alors le niveau de notre tension intérieure et de nous identifier ultimement à ce moi éternel.

C’est en ceci que Plotin est formidablement intéressant et actuel. Sa philosophie fournit, toutes proportions gardées, un modèle pour nombre de ces expériences qui valent comme source d’évolution existentielle, au sens où elles peuvent constituer un bouleversement fécond dans le rapport à soi-même, à l’autre et au monde d’un individu. En même temps, en situation de crise, elles constituent clairement une ressource thérapeutique éminemment appréciable en termes de régénération.

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Il reste, en ce qui me concerne, une dernière affinité avec Plotin : Deleuze disait quelque part que tous les grands philosophes avaient un cri ; il me semble – mais peut-être n’est-ce qu’une projection de ma part – que celui de Plotin a trait au caractère toujours éphémère et transitoire de ces expériences privilégiées. Ce serait un cri du style : « Pourquoi devons-nous redescendre ? Pourquoi et comment revenir de là-bas ?! ».

Rocamadour ; L'Ecole d'Athènes de Raphaël ; Plotin, personnage de L'Ecole d'Athènes
Rocamadour ; L'Ecole d'Athènes de Raphaël ; Plotin, personnage de L'Ecole d'Athènes
Rocamadour ; L'Ecole d'Athènes de Raphaël ; Plotin, personnage de L'Ecole d'Athènes

Rocamadour ; L'Ecole d'Athènes de Raphaël ; Plotin, personnage de L'Ecole d'Athènes

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