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19 avril 2014 6 19 /04 /avril /2014 11:27
De l'inutilité de l'art

Le texte qui suit constitue une synthèse du travail de Cristobal Farriol, étudiant chilien qui poursuit ses recherches à Paris X en préparant une thèse de philosophie sur L'inutilité de l'art sous la direction de la spécialiste d'esthétique Baldine Saint Girons (l'un de mes anciens Maîtres également), et qui vient aussi d'obtenir son diplôme de psychologue.

Il me semble opportun de publier sur mon blog cet article dans la mesure où : 1 - sa réflexion va tout à fait dans le sens de nos efforts communs en faveur d'un apport culturel substantiel au sein du Centre de soins des addictions où j'exerce ; 2 - Cristobal Farriol a effectué un stage très actif dans notre établissement et m'a ponctuellement remplacé dans l'animation de l'atelier Initiation à la philosophie ; 3 - son travail reprend et approfondit à certains égards les recherches du philosophe et psychologue Nicolas Floury (ancien stagiaire également et auteur d'un livre remarquable sur J. H. Miller, le disciple de Lacan - article sur ce blog) sur la problématique des effets de l'art et de la philosophie sur les dépendants en recouvrance ; 4 - les réflexions de ces chercheurs me permettent d'effectuer un retour réflexif sur ma propre activité, et, en ce sens, ils participent de l'amélioration de ma pratique. Je ne saurais donc trop les remercier.

Voici donc, in extenso, le texte en question :

"Introduction

Les motivations de la recherche

Je commence avec une citation du peintre anglais Francis Bacon : "l'art est quelque chose qui peut passer de la gloire à la déchéance, de l’or pur au déchet le plus anodin."

Qu’est-ce que Bacon nous montre ? Une double dimension des arts. Il acquiert sa haute valeur, déjà connue et sans cesse justifiée par l’histoire de l’art. Mais il ne cache ni ne dénie sa fragile condition d’amalga, qui peut chuter à tout moment, et devenir quelque chose de tout à fait méprisable, sans aucune valeur, un déchet sans intérêt ni utilité.

De nos jours, on comprend très souvent, à partir de cette deuxième condition, l’inutilité de l’art. On serait tenté de l’expliquer avec les commentaires d’une majorité de spectateurs au moment de contempler le dit « art contemporain », lequel, comme héritier de la modernité (notamment du dadaïsme), joue toujours entre objet sublime et objet banal. Mais ceci n’est pas le point que nous travaillerons.

Ce qui nous intéresse, et ce qui a inspiré cette recherche, c’est un discours d’inutilité des arts qui se reflète dans les politiques sociales. Certes, nous connaissons bien le destin des activités artistiques au moment des crises budgétaires dans les différentes institutions.

Pour donner un exemple un peu plus précis, on remarque dans l’éducation (et je parlerai ici du Chili) une condition accessoire des arts. D’abord ils ne font plus partie des contenus obligatoires (ce qui per se n’est pas le problème), mais aussi, sous une politique de « flexibilité des matières » ils risquent fort d’être simplement absents dans certains établissements, en fonction bien sûr de leurs conditions budgétaires.

Pour plus de détails j’invite le spectateur à lire l’article de Jacqueline Gysling « Itinerario de una transformation cultural » dans le livre Politicas educacionales en el cambio de siglo : la reforma del sistema escolar en Chile (Cox, 2003).

Un passage intéressant dans cet article parle du motif de ces réformes, qui serait relatif au « monde d’aujourd’hui » (el mundo de hoy) (Gysling, IN Cox, 2003, p. 213).

Questions :

Voici un point qui inspire cet exposé : D’où vient cette liaison entre les temps qui courent et une négligence envers les arts ? Où la notion de « temps qui courent » trouve-t-elle sa source ?

Dialogue imaginaire Bentham-Freud.

Si on parle d’inutilité, citons le père de l’utilitarisme : Jeremy Bentham. Dans ses écrits il parle ouvertement des arts comme simple divertissement, où la poésie serait opposée à la vérité, aussi importante que le jeu de poussette, sans compter sa vision de l’esthétique comme une perte de temps. Or, il existe un paradoxe fort intéressant pour ce qui est ici travaillé : Dans l’introduction de son Chrestomathia, programme éducatif utilitariste où la poésie et les classiques ne sont pas compris (Cléro, 2006), il parle d’un vieux retraité, Mr. Beardmore, qui décède de tristesse de ne plus être utile. Bentham dit : "si Mr. Beardmore avait cultivé la lecture des classiques, il aurait réussi à rester utile même durant sa retraite."

Prenons la dimension subjective : Freud, dans le Malaise dans la civilisation, partage l’idée des arts comme activité inutile, mais sans y mettre un sens péjoratif : certes, même inutiles, les arts sont présents dans toutes les formes de civilisation. Freud dit : « Le principe d’utilité n’est pas suffisant pour expliquer la présence des arts dans toutes les cultures », « il doit entrer en jeu autre chose encore » (Freud, 1971).

Cette autre chose en jeu sera le fil rouge de cet exposé : nous proposons que cette autre chose, entre inutile et nécessaire, c’est le résultat de la sublimation.

Cadre théorique

Ainsi, pour la suite, nous proposons un parcours autour du concept de sublimation, autant au sein de la psychanalyse de Freud et Lacan qu’avec les antécédents philosophiques du concept de sublime, selon les recherches de Baldine Saint Girons. C’est dans ce parcours que nous trouverons d’un côté, les fondements philosophiques de l’art comme inutile, accessoire, voire luxe, et d’un autre côté, sa double dimension, mentionnée au début avec la citation de Bacon.

Avant de commencer le parcours, ajoutons que nous parlerons des arts au sens le plus vaste du terme, sans nous limiter à une ou plusieurs disciplines en particulier.

Les antécédents de l’inutilité de l’art : sublime et sublimation.

Le sublime et la clarté

Un des antécédents les plus antiques de la sublimation : le sublime du Pseudo- Longin, et son Περὶ Ὕψους, (Longin, 1965), œuvre fondatrice de la philosophie du sublime. Elle peut être traduite comme « de la hauteur ». Effectivement, le sublime a toujours eu un rapport avec ce qui est en train de passer à la hauteur, et l’instant d’élévation lui-même (Saint Girons, 1993) (comme la citation de Bacon).

Comme traité rhétorique, Longin propose un discours sublime qui n’est pas un « style » imitable par des recettes établies. Au contraire, le sublime longinien est un discours :

  • Qui aurait lieu dans un moi suspendu (Saint Girons, 1993).
  • Qui ne cherche pas la perfection mais le paradoxe.
  • Donc toujours dans une subversion des conventions, dans une discursivité de l’inattendu et de l’inconnu.

Et tout cela, pour un discours qui n’est pas voué à être compris, mais à faire vivre les idées, avec une vivacité de la parole. C’est une idée de la clarté du discours comme ce qui touche le sujet, plutôt que lui faire comprendre (comme mot d'esprit ou vague, chez Lacan).

La clarté et l’objectivable

C’est dans la modernité que le sublime devint un discours maîtrisable, avec des formules stylistiques.

Ainsi, il n’aurait plus lieu dans un moi suspendu, mais dans un moi bien conscient de ses actes.

Mais l'arrivé de la modernité changera notre notion d'évidence. C'est, après Descartes, la neutralisation de la face irrationnelle de la vivacité, mettant en priorité ce qui est raisonnable et objectif. C'est après cette époque que l’on trouve cette idée, très générale et inscrite dans ce qu'on appelle le « sens commun » : les rêves, par exemple, sont quelque chose de moins réel ou vrai que la description objective des faits, malgré leur indéniable force affective par rapport aux faits objectifs.

Ceci a des conséquences dans le rapport entre la pensée et les arts, notamment la poésie.

La poésie devint une technique enseignable selon des formes bien précises (sans moi suspendu). D’autre part, selon Rousseau, Descartes a coupé la gorge à la poésie en proclamant utile de considérer comme fausses toutes les idées dont on peut douter.

On peut déployer un petit parcours de citations :

John Locke : il trouve dans la métaphore un « puissant instrument d'erreur et de fourberie. Si nous voulons représenter les choses comme ils sont, tout l'art de la rhétorique (…) ne servent à autre chose qu'à insinuer des fausses idées dans l'esprit (…) de sorte que ce sont des parfaites supercheries ».
Il ajouta (Ordine, 2012) dans Quelques pensées dur l’éducation :

En effet, si l’enfant n’a pas le génie de la poésie, c’est la chose la plus déraisonnable du monde que de le tourmenter et de lui faire perdre son temps en lui imposant un travail où il ne sairait réussir (…) et s’il a quelque talent poétique, je trouve étrange que son père désire ou même supporte qu’il cultive et développe ce talent (…) je demande que l’on considère dans quelle société, dans quels lieux, il est probable qu’il ira perdre son temps, et aussi son argent (…).

Hobbes : il considère le caractère flottant des mots comme la source principale des erreurs, source qui deviendrait encore pire avec la métaphore, et qui rendrait inacceptable son usage dans la quête de la vérité.
Descartes, dans le même ordre d’idées, songe à une langue universelle qui rendrait impossible le malentendu, et dont l'invention serait possible avec une véritable philosophie.

Ici, on ne trouve pas les notions d’utilité ou inutilité, mais on voit clairement une dégradation du statut du verbe poétique. Chez les auteurs ici cités, une véritable pensée serait une pensée consciente de soi, avec une adéquation entre le mot et la chose, adéquation entre les sens, entre les intentions de l’émetteur et le sens compris par le récepteur. D’où la nécessité pour Descartes d’une langue universelle, où le sens ne peut jamais être obscur, ni paradoxal, ni inattendu, mais toujours au service de nos intentions de communication.

Or, ils avaient des contemporains qui mettaient en question cette idée de clarté comme analyse objective des faits.

Les partisans de l’obscurité

Chez les partisans de l’obscurité, la vivacité et l’évidence seraient du côté du verbe poétique.

  • Hegel : ce qui nous frappe est en totale indifférence à l’utilité. Ce qui n’a pas un sens clair.
  • Baumgarten : affirme que les représentations poétiques doivent être claires, vivaces, mais non distinctes, car ceci serait de la philosophie.

Ainsi, ces penseurs nous proposent une clarté dans la vivacité du discours, et non une clarté de la description claire et distincte, qui empêcherait la force de tout discours.

Dans ce même éloge à l’obscurité, on trouve la pensée de Burke autour du sublime.

Pour Burke :

  • Si l’on considère l’utile comme le propre plaisir et le bénéfice, le sublime et l’utile s’excluent mutuellement.
  • Le verbe poétique serait le véhicule privilégié du sublime.

Car les mots abstraits, qui ne trouvent pas de référence dans le monde sensible, sont les moins objectivables, mais aussi les plus puissants et énergiques. Burke souligne notre solennité au moment de prononcer des mots comme honneur, justice, dignité, et toute la gamme des intangibles.

Dans une voie différente, pour Burke les passions sublimes sont au-delà de la simple conservation du moi. Il trouve ainsi un écho avec le sublime de Kant, qui serait un plaisir négatif, dans le transgresseur, le dérangeant, et au mépris du danger.

Ainsi, dans cet éloge de l’obscurité du verbe poétique, on trouve d’emblée l’inutilité, laquelle, au risque d’être schématique, pourrait se définir :

  • Comme une inadéquation essentielle aux valeurs du sens conventionnel, sous les idéaux de représentations claires, distinctes, sans risque d'équivoque ni de malentendu.
  • Comme une inadéquation essentielle aux valeurs de la vie comme simple survie et du plaisir direct, où l'humain serait un sujet d’instincts à satisfaire.

Ce sujet, au-delà du sens commun et au-delà de la simple survie, se retrouve dans la psychanalyse.

Sublimation : Freud et Lacan

La psychanalyse dérange. D’ailleurs, elle est aussi accusée d’être inutile (« pour guérir, elle ne sert pas », sans se poser la question de quelle guérison l'on parle). Ironiquement, cette accusation, même rustre, n’est pas sans vérité, car la psychanalyse a pris au sérieux tout ce que la pensée moderne considérait comme déficitaire. On le résume dans la formule de Lacan « la psychanalyse est le retour du rejeté par la science moderne» (Lacan, 1992).

Certes, pour la clinique psychanalytique, rien de plus précieux que le sens insensé des rêves, des lapsus. C’est là où l'on trouve avec la plus grande des vivacités la vérité du sujet. Pour le psychanalyste, rien de moins efficace qu’une interprétation didactique de l’analyse objective des faits ; et par contre, rien de plus fécond qu’une intervention énigmatique, laquelle, plus que donner du sens, produit des vagues (Lacan, 1976).

Nous suggérons que cette suprématie d’une subjectivité insensée trouve son expression culturelle privilégiée dans l’œuvre d’art, laquelle, pour la psychanalyse, serait le produit d’un procès inconscient : la sublimation. Parcourons rapidement ses possibles définitions.

Chez Freud, la sublimation est définie comme un des destins de la pulsion, laquelle serait investie dans un but non sexuel, valorisé socialement (Laplanche). Comment interpréter cette définition, qui n’est pas évidente ? Nous proposons la sublimation comme moment où la pulsion fait lien social, au-delà du pur plaisir d’organe, ce dernier étant essentiellement asocial. Justement, Freud ne prononce jamais le mot « sublimation » sans parler de la tension libido-société.

Rajoutons une des définitions de Lacan : la sublimation comme le tour symbolique autour du vide de la Chose (Lacan, 1991). Qu’est-ce que la Chose ? Pour la définir rapidement, la Chose serait la chose la plus réelle de toutes, c’est-à-dire, ce qui est impossible à symboliser. Voici, pour Lacan, le fondement de la subjectivité : un corps traversé par le langage, lequel n’est pas complet.

L’incomplétude du langage chez Lacan (et lisible aussi chez des mathématiciens comme Gödel) est essentielle pour comprendre la sublimation : c’est une incomplétude qui inscrit dans la subjectivité un manque essentiel, qui produit une « soif de sens ». L’expression est juste : ce n’est pas un intérêt purement intellectuel qui pousse à trouver le sens des choses (où on ne trouve pas le sens, la perplexité et l’angoisse adviennent) ; nous sommes l'objet d'une véritable compulsion à trouver, voire à construire du sens. Dans la voie de cette fabrication de sens, on trouve la sublimation.

Si la sublimation est le travail symbolique autour du vide de la Chose, on peut l’interpréter comme le moment où le langage va jusqu’aux limites de ses possibilités, dans une tentative de représenter ce qui n'a pas de représentation. Ceci ne serait pas exclusif des arts en tant que discipline. Si toutes les disciplines de la pensée travaillent sans cesse, c’est pour essayer de dire ce qui n’a pas encore été dit.

Comme chez Freud, la sublimation chez Lacan fait aussi lien social, car elle sort de la pure satisfaction du plaisir d’organe, per se, asocial. Il y aurait, certes, une satisfaction, mais avec une médiation symbolique.

La permanente articulation entre le langage et le corps travaillé par la psychanalyse, fait de cette médiation symbolique un élément essentiel non seulement pour le sujet, mais aussi pour le lien social et la culture.

Nous proposons comme exemple une expérience dans une institution sociale.

L’expérience d’ADAJE

On trouve un exemple d’une prise au sérieux pratique de ce qui est normalement considéré comme inutile avec les ateliers culturels du centre de soins en addictologie ADAJE, dont la prise en charge inclut, bien sûr, des soins médicaux, psychologiques et sociaux. Cependant, on y trouve aussi des espaces sans but manifestement thérapeutique ni formateur, mais avec un grand potentiel de subjectivation : Les ateliers de philosophie, histoire de l’art, théâtre, voix, et peinture parmi d’autres.

Le potentiel subjectif de ces activités est analysé par Nicolas Floury dans sa recherche psychologique : L’impact des ateliers culturels sur les sujets toxicomanes en soin (Floury, Nicolas, 2007). Floury émet l’hypothèse de l’existence d’effets thérapeutiques positifs des ateliers culturels sur les sujets toxicomanes. Sa recherche et ses analyses confirmèrent d’avantage son hypothèse, mais avec quelques remarques à souligner. Je cite Floury :

"(…) on ne peut pas dire, à ce stade de nos recherches, que les ateliers culturels au sein d’un CSST sont thérapeutiques comme tels. Néanmoins il nous semble que nous avons montré qu’ils ne sont pas sans provoquer certains effets potentiellement thérapeutiques – ceci dans un après-coup difficile à saisir de manière causale et dans une recherche comme la nôtre." (Floury, 2007-2008, p. 57).

Ainsi, on note dans cette citation plusieurs points en lien avec notre propre intérêt :

  • Les ateliers ne sont pas thérapeutiques comme tels, c’est-à-dire, pas de « fureur de soigner » (Floury p. 57) ; autrement dit, il n’y trouve pas une utilité thérapeutique.
  • Floury ne dit pas avoir démontré ses hypothèses, mais avoir montré des effets qui vont avec ses hypothèses.
  • Cette « monstration » reste difficile à saisir, c’est-à-dire, reste dans une certaine obscurité.

Ainsi, dans les conclusions de Floury, on trouve non pas une prise au sérieux de l’inutile, mais un intérêt pour une certaine « utilité indirecte » : Des soins sans la fureur de soigner ; des ateliers qui ne sont pas formateurs, mais des espaces d’échange qui touchent plus l’existence que des savoirs purement livresques (Floury p. 44). Floury trouve aussi dans les effets des ateliers une tendance des accueillis à la sublimation (Floury p 55), avec des patients qui se remettent aux activités créatrices jadis abandonnées. Finalement, de façon très suggestive, Floury parle d’une utilité des ateliers culturels (p. 61).

Conclusions

Nous avons essayé de trouver les origines épistémologiques de cette opinion généralisée d’une condition accessoire des arts, qui se reflète dans l’éducation. Nous avons choisi comme fil rouge de ce parcours le concept de sublimation, à notre avis privilégié pour penser le rôle social et culturel des arts et son lien avec la subjectivité.

Dans l’histoire de ce concept, on trouve la philosophie du sublime, qui se présente ici sous la forme d’une controverse entre les partisans de la clarté et de l’objectivité des faits, et les partisans de l’obscurité du verbe poétique. C’est dans cette querelle que l’on trouve le terme d’inutilité, laquelle serait liée au sens incertain des métaphores.

Mais au moment de lier cette force et vivacité du verbe poétique dans le sublime avec la sublimation en psychanalyse, émerge une qualité de la métaphore qui va bien au-delà du simple divertissement rhétorique consistant à dire une chose autrement. La métaphore en question serait l’événement de la création elle-même, la création de sens, essentielle pour la culture en tant que civilisation, et pour le lien social. On ne peut pas manquer la référence à l’étymologie du mot poésie, poiesis, qui fait référence à une création civilisatrice (Bouvier).

Notre exemple du centre ADAJE nous montre le pouvoir de la sublimation en tant que satisfaction énigmatique avec une médiation symbolique. Certes, dans la discursivité du toxicomane on trouve à plusieurs reprises l’idée d’une consommation des produits pour ne pas penser, dans une sorte de court-circuit pour réussir à calmer une angoisse insupportable. Dans les résultats de la recherche de Floury, nous voyons, non pas dans une démonstration, mais dans une monstration, comment les ateliers culturels facilitent une médiation symbolique avec cette angoisse, médiation qui n’a rien à voir avec le simple bonheur, mais qui aide à mieux faire avec l’angoisse.

Après ce très bref parcours, peut-on dire que l’art est utile ? Difficile de répondre. On peut dire que pour les idéaux modernes de clarté et d’exactitude, l’art serait le plus opposé au rêve cartésien d’une langue universelle sans possibilité de malentendu. Mais d’un côté, cette langue sans inconsistance reste impossible (comme le montre Gödel), et d’un autre côté, l’art nous permet de concevoir le malentendu non pas comme une qualité déficitaire : après tout, c’est grâce aux malentendus que l’on continue à faire des recherches, qu’on écrit des thèses, et que l’on fait des colloques comme aujourd’hui.

Disons qu’il ne faut pas confondre l’inutile avec le stérile ou l’infécond, et qu’il ne faut pas confondre l’utile avec l’utilité immédiate. Puisqu’il n’est pas infécond, on ne peut donc pas dire que l’art est inutile, mais il n’est pas non plus utile. Car dès qu’il est utile, il perd l’efficacité dont on a parlé ces dernières quinze minutes."

Bibliographie

Cléro, J.-P. (2006). Bentham : philosophe de l’utilité. Paris: Ellipses.

Cox, C. (2003). Políticas educacionales en el cambio de siglo: la reforma del sistema escolar de Chile (1a. edición.). Santiago de Chile: Universitaria.

Floury, Nicolas. (2007, 2008). L’impact des ateliers culturels sur les sujets toxicomans en soin. Inédit.

Freud, S. (1971). Malaise dans la civilisation. (J. Odier & C. Odier, Trads.). Paris: Presses universitaires de France.

Lacan. (1976). Conférenes et Entretiens dans les universités nord-américaines. Scilicet, 6/7.

Lacan, J. (1991). L’éthique de la psychanalyse: 1959-1960. (J.-A. Miller, Ed.). Paris: Éd. du Seuil.

Lacan, J. (1992). Ecrits. Paris: Ed. du Seuil.

Longin. (1965). Du sublime. Paris: les Belles lettres.

Ordine, N. (2012). L’utilité de l’inutile: manifeste. (L. Hersant, Trad.). Paris: les Belles lettres.

Saint Girons, B. (1993). Fiat lux: une philosophie du sublime. Paris: Quai Voltaire.

Bentham et Freud

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