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15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 19:26
Chemin d'altérité

Etrange mixte de sentiments, le Chemin d’Arles (parcouru ces dernières semaines d’Arles à Castres) a été pour moi l’occasion d’une expérience ambivalente de l’altérité. D’un côté, le pèlerin traverse sur cette Via Tolosana des sites sublimes ; le sol sablonneux parsemé de brindilles qui assourdit les pas du marcheur contribue à sa sensation d’immersion et de flottement au sein de paysages de monts et vallées à perte d’horizon. Dans le mouvement de la marche, il a le sentiment de dérouler un sentier replié dans les pinèdes, de l’ouvrir de son pas lent, d’épouser le rythme et les sinuosités de la montagne qui s’élève au cœur de ces grands arbres majestueux et rassurants. Le pèlerin découvre alors des lieux mystérieux – Saint Guilhem le Désert, au cœur de l’Hérault - chargés d’histoire, de légende et de sacralité (à l’image de Conques ou Rocamadour sur la Via Podensis). D’autres fois, le chemin aride, escarpé et rocailleux, peut être difficile, de même que le climat, capricieux et trompeur ; ainsi, le soleil, même omniprésent, ne réchauffe pas toujours les os du pèlerin, surtout en altitude quand une violente rafale de vent du nord peut le transir de froid sur un versant plus exposé du sentier.

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Mais le pèlerinage vaut également par le rapport à l’autre. Même solitaire (et, fondamentalement, il l’est toujours), il est placé sous le signe de la rencontre, de l’altérité - ce qui était encore plus vrai pour moi en l’occurrence puisque je marchais avec une amie japonaise. Sensible aux rythmes de la nature, le pèlerin l’est tout autant à ces autres rythmes que sont les vibrations humaines. Or, dès Arles - et surtout vingt kilomètres plus loin, à partir de Saint Gilles –, un sentiment diffus de malaise s’est emparé de moi, étrange mixte de sensations que j’ai finalement identifié comme la crainte de l’autre. Sentiment étriqué de peur de l’étranger qui tend à devenir contaminant derrière les sourires de façade (y compris pour certains pèlerins), il se manifeste par une sorte de méfiance envers le pèlerin, et, concrètement, un déficit d’infrastructures adaptées au pèlerinage, malgré les efforts de volontaires (anciens pèlerins qui cherchent à rendre ce que le Chemin leur a donné). Cette faible culture du pèlerinage confine parfois à l’absurde : sur l’autre voie du Sud, la Via Podensis (en Pays Basque par exemple), les intrigues politiques locales, les jalousies, les querelles de clocher, peuvent être aussi violentes ou larvées. Pas d’angélisme concernant le Chemin ; mais ces polémique sont en même temps le signe d’un véritable intérêt (dans tous les sens du terme) pour lui, puisqu’elles visent à le faire passer devant chez soi afin d’en retirer les bénéfices. Au contraire, au début de la Voie d’Arles on a le sentiment que ce repli sur soi est tel que les dites intrigues visent à détourner le Chemin, les autochtones se privant ainsi d’une source d’activité et de revenus non négligeable.

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Au-delà du pèlerinage, cette crainte tend à se traduire plus généralement par un rejet de l’étranger, et des phénomènes de ségrégation à la fois palpables et complexes (qui relèveraient sans doute d’une étude sociologique locale assez pointue) - à Saint Gilles notamment où les quartiers favorisés de la proche périphérie détonnent par rapport aux bars et commerces du centre à dominante populaire et maghrébine. Quoi qu’il en soit, sur cet itinéraire la dialectique de l’autochtone et de l’étranger est prégnante – cet étranger pouvant d’ailleurs être tout simplement natif d’un autre département français ; et, en parcourant ces régions (Vitrolles, Saint Gilles…), on ne peut s’empêcher de penser que l’on marche sur des terres largement favorables aux partis de droite extrême.

Il est toujours injuste de généraliser le propos ; d’autant plus que j’ai rencontré des personnes très accueillantes sur ce chemin, et connu des adresses hautement recommandables ; à cet égard, je ne regrette absolument pas cette randonnée. Cependant, en termes d’atmosphère, le contraste est frappant avec l’Espagne, sa culture de l’échange, de l’hospitalité, de la bienveillance et de la joie du pèlerinage.

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C’est ainsi que, ruminant cette problématique, j’ai été sensible dans la petite ville de Lodève à un épisode qui m’avait semblé anodin au premier abord. Alors que nous nous préparions à quitter la ville au matin du 1er Mai, vers 7h30, sans grande illusion, nous nous aventurâmes vers le centre en quête d’un magasin d’alimentation. Agréable surprise, un épicier arabe était en train d’ouvrir. L’homme était à sa caisse, conversant avec un individu à l’opulente corpulence, et la femme, transportant toute sorte de cageots, se frayait un chemin comme elle le pouvait vers son étalage extérieur, entre les cartons qui jonchaient le sol et ce client matinal. Etait-ce bien un client d’ailleurs ? Il semblait surtout désireux de bavarder, de plaisanter, notamment sur le fait que l’épicier travaillait un 1er Mai. Français de souche, manifestement à l’aise, on sentait que c’était lui qui détenait les codes de la plaisanterie, et qui en imposait la norme. Rien de méchant ou d’agressif, mais, chez l’épicier, on pouvait sentir toute la pesanteur des obligations sociales l’obligeant à supporter cette forme de raillerie matinale. Il ne fallait pas être devin pour voir qu’il avait manifestement autre chose à faire. Dans son regard, je crus ainsi percevoir que mon intervention constituait pour lui comme un appel d’air. Ayant réglé mes modestes achats, j’en profitais pour lui demander comment je pouvais rejoindre le Chemin, ce qu’il m’expliqua complaisamment. Je sortis alors du magasin pour rejoindre Etsuyo qui m’attendait devant l’étalage.

Est-ce la présence de cette femme japonaise, la bienveillance de cet homme, l’opportunité de se débarrasser d’un client envahissant ? Peut-être un peu de tout cela. Nous voyant tous les deux prêts à partir, l’épicier sortit de son échoppe afin de compléter ses explications par des signes corporels. De celles-ci, je retins finalement que nous devions passer devant la mosquée pour nous retrouver sur le Chemin.

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Vous passez devant la mosquée, et vous êtes sur le Chemin !! Brumes matinales obligent, dans un premier temps je n’avais été attentif qu’à l’aspect purement topologique de cette explication. Avec le mouvement de la marche, un phénomène de résonance s'amplifia en moi, et c’est toute la dimension symbolique de cette petite phrase anodine qui s’imposa progressivement ! La joie monta en moi. Comme cela m’était déjà arrivé en d’autres circonstances en Inde avec un autre musulman, la parole de cet homme simple me mettait devant une évidence : le Chemin n’est pas spécialement chrétien ; il est universel. Chaque doctrine, chaque dogme religieux, n’est jamais qu’un véhicule particulier permettant d’atteindre cette universalité, qu’il s’agisse du Christianisme, de l’Islam ou de la culture Bouddhiste d’Etsuyo.

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Délicate Etsuyo, venue spécialement du Japon sur le Chemin des étoiles, sur le Campo Stella, et avec qui j’ai beaucoup appris ! Pluie d’étoiles, elle a pris l’habitude de laisser en son sillage une fine traîne d’origamis, ces petits pliages bariolés qui constitueront pour moi le symbole de ce périple, et qu’elle offrait aux différentes rencontres que nous pouvions faire sur le Chemin.

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Ce Chemin, il s’est achevé pour nous à Castres, chez le Docteur Bernard Py. Ce monsieur de 88 ans, d’une grande gentillesse, survivant du camp de Dachau, a transformé sa grande maison en gîte (donativo) pour les pèlerins suite à son veuvage et au départ de ses enfants. Dans son livre, Dachau, mon baptême ! il montre comment cet internement, à 19 ans alors qu’il était étudiant en médecine, fut à la fois un traumatisme, mais aussi la source d’une véritable joie qui a bouleversé de façon décisive toute son existence, et qu’il faut bien appeler « mystique ». Avec le recul, il m’a dit lui-même qu’il avait le sentiment d’avoir écrit quelque chose d’assez étrange, et il m’a demandé de lui envoyer un mail pour lui dire ce que j’en avais pensé.

Il ne pouvait savoir bien sûr que, suite à mes divers voyages en Inde, les expériences de cette nature ne pouvaient plus vraiment m’étonner ; que j’ai effectué mes recherches en philosophie sur Les variétés de l’expérience religieuse du philosophe américain William James ; et que je suis attaché sur mon blog à tout ce qui touche à « l’expérience-source d’évolution existentielle ».

Chemin d'altérité

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