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24 septembre 2014 3 24 /09 /septembre /2014 22:59
Le Compostelle de Rufin

Il n'est pas si facile de réaliser un film ou d'écrire un livre sur le Chemin de Compostelle. Ainsi, le film The way du réalisateur Emilio Estevez n'est certes pas mauvais, mais, sans doute à cause d'un souci américain de scénarisation, il passe à côté de cet ensemble de sensations, émotions, joies et peines silencieuses qui en fait la beauté. La tâche est sans doute plus facile de ce point de vue pour un écrivain, et, avec Immortelle randonnée de Jean-Christophe Rufin, l'on pouvait donc attendre un ouvrage de grande qualité. Certes, son statut d'Académicien, sa surface médiatique et ses réseaux ont fait de son livre un best-seller. Il a indiscutablement su surfer sur un effet de mode. Mais, relativement à l'expérience du Camino, pour un pèlerin de Compostelle ce livre présente quelques défauts majeurs. Ils m'avaient frappé quand je l'avais lu début 2013, et j'avais déjà eu à l'époque la velléité de rédiger, modestement, une réponse à l'auteur sous forme d'article de blog. Mais j'avais finalement préféré éviter un article critique et me cantonner, comme dans mes autres articles sur ce sujet (catégorie voyageur-pèlerin) à ce qui est significatif de ma propre expérience (article d'avril 2014 sur Les paradoxes de l'altérité).

Toutefois, suite à quelques discussions avec des amis pèlerins et à mon dernier périple sur le Chemin d'Arles (en septembre 2014), entre le Béarn et la Navare en passant par l'Aragon, je reviens à ce projet tant je réalise que mon sentiment sur ce livre est assez largement partagé et que les pèlerins "ne s'y retrouvent pas".

Précisons qu'il ne s'agit ici que d'un souvenir de lecture, et non d'une critique de détail appuyée sur des citations. Globalement, je parlerais de manque de sympathie de l'auteur pour son objet, d'une bienveillance bien faible, voire d'un certain mépris, aussi bien pour les pèlerins, que pour les populations des territoires qu'il traverse. Corrélativement, on trouvera donc assez peu de réflexions dans ce livre sur ce que j'appelle une phénoménologie du corps marchan t, c'est à dire sur la façon dont le monde, la nature et les hommes se dévoilent pour le marcheur. Bien peu de choses sur la manière dont le pèlerinage permet de se pénétrer d'une terre, de son âme, d'une culture, du rythme essentiel lié à un territoire. A cet égard, des livres de philosophes comme Frédéric Gros (Marcher, une philosophie) ou Christopohe Lamoure (Dictionnaire philosophique et vagabond de la marche), d'anthropologues comme David Lebreton (Eloge de la marche), voire du journaliste Bernard Olivier me semblent bien plus intéressants, même s'ils ne traitent pas directement et uniquement de Compostelle

A mon sens, la faiblesse du livre de Jean-Christophe Rufin tient à quelques prémisses malencontreuses, lesquelles, des plus extérieures aux plus profondes, conspirent à cet effet général :

1) Le conseil initial qu'il reçoit de prendre le Chemin du Nord n'est pas nécessairement pertinent concernant un débutant - et, à cet égard, J.C. Rufin n'est pas responsable - dans la mesure où ce chemin ne donne pas une idée claire de ce qui constitue le pèlerinage, sa dynamique, sa joie, ses peines, ses rencontres, etc. Il est possible que le difficile Camino Norte soit le plus beau - c'est encore à voir -, mais, en tant que chemin initiatique, sans doute dans un second temps. Il se mérite, en quelque sorte.

2) A partir de ce choix initial pour le moins dicutable, J.C. Rufin interprête de façon exponentielle l'idée selon laquelle on marche seul ; et, dans une sorte d'hybris - laquelle, il faut le reconnaître, tend à se réduire au cours de son récit -, ce précept devient chez lui une injonction à fuir tout autre pèlerin, à éviter tout gîte, et donc toute rencontre, voire à se couper du genre humain. Bien sûr qu'il y a désormais trop de monde sur le Camino Frances, mais faut-il pour autant confondre le Camino et Into the wild ? L'expérience décrite dans ce film est tout à fait respectable, et elle peut même faire partie du chemin à certains moments - là n'est pas le problème. Mais on ne voit pas pourquoi elle devrait s'appliquer systématiquement au Camino et en constituer la vérité. Quoi qu'il en soit, à partir de cette confusion, chaque personne rencontrée sur le Chemin est perçue comme une menace pour l'intégrité de la démarche spirituelle de l'auteur, quand elle ne fait pas l'objet de railleries intellectuelles qui fleurent un certain parisiannisme (le grand écrivain parisien qui se gausse du pèlerin lamba parce qu'il tient un journal de voyage !!).

Pratiquement, cet a priori du rejet et de la solitude effrénée implique un usage quasi permanent de la tente, des bivouacs dans des lieux désertiques, et donc, peu d'occasions de se laver. Certes, J.C. Rufin laisse entendre qu'il s'agit là d'une stratégie plus ou moins consciente de "retour à la poussière", de désindividualisation qui s'inscrit dans une sorte de cycle initiatique de mort et de renaissance. Mais, que ce soit en Inde - même chez les shivaïtes, avec leurs cendres - ou sur le Camino, je n'ai jamais, pour ma part, rencontré de pèlerins cherchant à approfondir une quelconque vérité de la crasse, comme le fait l'auteur. Quand on connaît un peu ces derniers, la lancinante et complaisante mélopée sur la saleté qui imprègne une partie non négligeable de l'ouvrage semble pour le moins déplacée - de même d'ailleurs que la référence récurrente au bagne, au forçat. Le rituel du pèlerin en fin d'étape c'est, dans l'ordre, "ducha, lavar la ropa, cerveza" (douche, lavage du linge et une bière !). Bref, avec J.C. Rufin, même si sa plume le sauve, on n'est finalement pas loin du bourgeois cherchant maladroitement à s'encanailler.

3) Une certaine maladresse : peut-être est-ce là le fond du problème. Dans la dernière partie de l'ouvrage - sans doute la plus intéressante - l'auteur assimile explicitement l'état du pèlerin parvenu à un certain stade de son parcours à celui mis en valeur par les Sagesses indiennes. Je ne peux que souscrire sur ce point, ayant moi-même évoqué à plusieurs reprises dans mes articles les analogies entre l'Inde, ses sensations, etc. (je n'irais pas pour autant, comme le fait J.C. Ruffin, jusqu'à affirmer que le pélerinage EST bouddhiste). Mais, lui qui se pique de sagesse indienne devrait surtout être plus attentif aux ruses infinies de l'ego. Je veux dire par là qu'un grand auteur est une sorte de phénoménologue qui sait disparaître derrière son écriture pour faire émerger un monde de sensation et d'émotions qui nous touchent tous, quel que soit l'univers social décrit par celui-ci. Il doit emmener son lecteur de telle sorte qu'il devienne progressivement le "lecteur de lui-même", comme le disait Proust, qui me semble indépassable de ce point de vue.

Or, ce n'est pas ce qui se produit avec ce livre : le lecteur y est sans cesse ballotté entre ce qui pourrait être une sorte de vérité universelle révélatrice du pèlerinage et des rappels incessants au statut particulier de l'auteur, à sa condition sociale très spéciale. A cet égard, divers épisodes qui se présentent comme signes de sa volonté de dépasser le personnage social vers un retour au primordial produisent l'effet inverse. Voulant jouer de l'effet de contraste, ils ne manifestent finalement que l'espace abyssal entre le grand homme du Quai Conti et sa condition de pèlerin lambda - ce qui renvoie ce dernier à quelque chose dans lequel il ne se retrouve pas. Rien ne nous est épargné pour signifier ce contraste, la "déchéance" de l'auteur, son retour au primitif, jusqu'à la défécation en pleine montagne et sa description jubilatoire de collégien.

La dernière partie de l'ouvrage dont l'articulation est explicitement trinitaire est bien plus intéressante dans mon souvenir, mais elle arrive bien tard, et j'ai conservé de ce livre un sentiment de déséquilibre, qui ne satisfait finalement ni le pèlerin, ni le féru de littérature.

Il existe, quoi qu'il en soit, bien des chemins différents qui rejoignent tous Santiago, et, si l'on peut avoir des préférences, aucun, me semble-t-il, ne mérite dans l'absolu plus de louanges ou d'opprobre qu'un autre. De même, c'est une banalité, mais qu'il convient de rappeler, je suis assez bien placé pour savoir que les motivations sont multiples et peuvent varier chez un même pèlerin d'un chemin à un autre. J'ai été pour ma part particulièrement sensible sur cette partie du Chemin d'Arles au Béarn, à sa rudesse simple comme sa population, à sa chaleur discrète, à son accent rocailleux comme ses Pyrénées, terre de légendes et d'histoire. Le Chemin passe aussi (dans tous les sens du terme) pour moi par l'Espagne, dont l'Aragon puis la Navarre m'ont rappelé combien cette terre, avec sa population, sa chaleur, sa fantaisie, ses excès, ses siestes interminables et ses tiendas ferméés jusqu'à 17 heure était chère à mon coeur. Le Chemin est aussi indissociablement lié pour moi à des rencontres qui en constituent la joie (je n'ai pas souvenir de la mention d'une rencontre de ce type chez J.C. Rufin), du partage d'un moment de grâce dans la marche du petit matin, par exemple.

N'ayant pas lu d'autres ouvrages de cet auteur, je ne sais s'il est un grand écrivain ; mais, au final, c'est peut-être bien le manque d'humilité qui ressort de ce livre et qui gêne le pèlerin, tant cette caractéristique se trouve être en opposition avec ce qui fait les valeurs du Chemin. Gageons qu'un autre périple, sur la Voie de la Plata (de Séville à Santiago) ou ailleurs permettra à J.C. Rufin de réviser sa posture et de trouver corrélativement une écriture plus "silencieuse".

Le Compostelle de Rufin

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commentaires

ouverture de porte paris 14 13/10/2014 19:56

Je vous approuve pour votre éditorial. c'est un vrai exercice d'écriture. Développez

serrurier paris 09/10/2014 06:23

Je vous encourage à écrire des articles de ce style ! Je recommande & partage !

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