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18 octobre 2015 7 18 /10 /octobre /2015 22:11
Woody Allen et la machine Dostoïeski

Percutant, intelligent et jubilatoire, le dernier film de Woody Allen, L’homme irrationnel, constitue sans doute un sommet de l’œuvre du réalisateur. Il réunit en effet en une synthèse très réussie deux aspects bien distincts de sa filmographie : d’une part, ce qui a fait le sel et l’humour du travail de Woody Allen depuis ses débuts concernant les intellectuels de la classe moyenne américaine, avec les dimensions névrotiques qui caractérisent les relations entre les hommes et les femmes ; et d’autre part, son jeu de plus en plus explicite avec les références existentialistes, et ce que j’appellerai sa très fine appropriation post-moderne de la littérature de Dostoïevski depuis le tournant dramatique du formidable Mach point. En ce sens, le film est certainement plaisant en soi pour tout le monde, mais il vaut à plusieurs niveaux : il est encore plus un régal pour le spectateur ayant quelques notions de philosophie et quelques connaissances de l’œuvre de l’écrivain russe

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En effet, encore plus que dans Mach point, dans ce film qui porte sur un professeur de philosophie dépressif et hors norme, Abe Lucas joué par l’excellent Joaquin Phoenix, les références philosophiques et littéraires sont très informées et pertinentes : à Kant et sa moralité jugée trop abstraite notre héro préfère clairement l’existentialisme de Kierkegaard (et il est censé écrire sur Heidegger et le fascisme) ; Hannah Arendt lui fournit avec la banalité du mal le concept justifiant la mise à mort du juge Sanders ; et évidemment, une omniprésence de Dostoïevski dont les livres traînent un peu partout et « qui n’est pas dans des bullshit theories, mais qui a tout capté de la vie ». En ce qui concerne ce dernier auteur, c’est d’ailleurs moins comme référence explicite du héros qu’il est omniprésent qu’en tant que toile de fond, matrice conceptuelle, morale et dramatique pour Woody Allen lui-même, qui semble depuis quelques années travaillé par les thèmes du crime et du châtiment. Mais le dynamisme du film doit beaucoup au fait que ces références, ou ces signes, ne sont jamais lourds. Présence discrète, ils sont là surtout pour alimenter avec une grande finesse le mouvement vital ou existentiel de l’action ; même dans les cours de l’enseignant dépressif, les considérations philosophiques ne se manifestent jamais sous forme d’un quelconque verbiage théorique (ou alors pour s’en moquer).

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Comme Dostoïevski, Gide (Les caves du Vatican), ou encore Hitchcock (Meurtre, 1937), Woody Allen s’intéresse fortement à la question du crime philosophique, et notamment du crime gratuit. Mais j’évoquais une appropriation post-moderne de l’œuvre de Dostoïevski. Woody Allen est le réalisateur de la fin des grands récits. Avec L’homme irrationnel, le réalisateur américain est à l’écrivain russe ce que Manet avec son Olympia est à La Vénus d’Urbin de Titien. Il devient même le Picasso du cinéma. Plus que Gide ou Hitchcock en effet, W. Allen désacralise, déchristianise le schéma du crime et du châtiment rédempteur ; il extrait le mouvement dostoïevskien de sa gangue métaphysique, morale et pan tragique pour lui substituer le jeu du hasard. Dans Mach point, les clins d’œil à Dostoïevski étaient déjà légion. Mais le héros tennisman n’était pas « sauvé » de son double crime (comme dans Crime et châtiment) par une rédemption dont le chemin aurait été en partie tracé par un juge d’instruction (Porphyre) compréhensif. Le remord le touchait à peine, et c’est au hasard d’une bague tombant du « bon » côté de la berge de la Tamise qu’il devait sa liberté, comme une balle de tennis qui accroche le filet et hésite à tomber du bon côté peut décider de la victoire et de la défaite lors d’une balle de match.

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Dans L’homme irrationnel, c’est le juge lui-même qui est assassiné ! Déconstruit, le schéma de Crime et châtiment joue pourtant encore comme matrice à plusieurs niveaux : c’est aussi une conversation entendue dans un bar alors qu’il est psychiquement fragile qui donne l’idée d’un crime. Mais c’est la résolution de le commettre qui devient elle-même principe d’une régénération du héros, d’un regain de vitalité qui précède le passage à l’acte ! Et comme dans Mach point, une très faible remise en question morale, aucun processus rédempteur, mais l’aléatoire, une suite insensée (mais tout à fait possible) de hasards conduisant cette fois à une fin bien différente que je laisse le spectateur découvrir.

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Dans ce film, Woody Allen poursuit sa route tout en brouillant magistralement les pistes par rapport à l’ensemble de son œuvre. Ajoutons qu’en dehors de Joaquin Phoenix, les deux interprètes féminines Emma Stone et Parker Posey ont l’air de prendre aussi beaucoup de plaisir ; le cynisme assumé du propos étant toujours mâtiné d’un humour rafraîchissant, l'ensemble constitue à mon sens un grand moment de cinéma, et je ne saurais trop recommander ce film à tous mes lecteurs.

Woody Allen et la machine Dostoïeski

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