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20 décembre 2015 7 20 /12 /décembre /2015 17:11
Apprendre à mourir

Les événements que nous avons vécus le 13/11/2015 sont bien sûr dramatiques et source d’inquiétude pour nous tous. Leur violence laisse en effet présager d’un avenir sombre et incertain pour l’avenir de nos enfants. Mais, d’un autre côté, nonobstant leur dimension violente, angoissante et dramatique, dans la mesure où ils véhiculent les idées de mort et de compassion qui reconduisent tout un chacun à ce qui fait l’essentiel d’une existence, ils sont aussi féconds en termes de réflexion philosophique. A ce sujet, disons tout d’abord qu’il convient d’éviter une erreur concernant la pensée philosophique, et une tentation, assez classique : celle consistant à considérer que, tout particulièrement dans des circonstances aussi tragiques, celle-ci ne pourrait s’exercer que comme un luxe, un surplus inessentiel au regard de la marche concrète des choses, laquelle réclamerait, elle, une pensée opératoire et pragmatique. Il faut réaffirmer au contraire qu’elle a justement affaire, non seulement avec le tragique du monde, mais aussi avec la concrétude des choses.

Je dois dire en outre que, compte tenu de ma fréquentation du sujet (L’amour et la mort) depuis plusieurs années dans mes ateliers et mes cours, ces événements ne pouvaient pas ne pas m’inciter à réagir par un écrit de nature philosophique sur un blog qui, de plus, concerne depuis sa création ce que j’appelle « les expériences-source d’évolution existentielle » (voir la catégorie « Présentation du blog »).

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C’est donc l’idée de la mort comme vecteur de pensée que je souhaite développer ici. Plus précisément, il s’agira de considérer la pensée de la mort, ou encore de la finitude (qu’il convient de distinguer de la première) comme des concepts opératoires, des sources de savoir. Non qu’il y ait quoi que ce soit à connaître du côté de la mort elle-même. On sait au moins depuis Epicure qu’elle ne peut être objet d’expérience, et donc de connaissance. Par contre, il semble aussi évident qu’elle incite à penser, qu’elle soit productrice de savoir. De quelle nature est ce savoir et quel est son champ d’application ? Se pourrait-il qu’il nous permette de mieux nous situer dans la situation trouble et dangereuse que nous traversons ? Qu’il nous aide à aiguiser notre esprit critique de telle sorte que nous fassions le tri de façon plus lucide dans le déluge d’opinions et de prises de position sur les dits événements eux-mêmes ?

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L’idée que "Philosopher, c'est apprendre à mourir" nous est transmise sous cette forme explicite par Montaigne, mais on en trouve déjà des linéaments importants aux sources de la philosophie, dans une perspective spiritualiste chez Platon lui-même (notamment dans le Phédon). Pour le philosophe, la mort se manifeste comme quasi récompense, libération de l’âme emprisonnée dans la prison du corps, fin logique de la quête de la sagesse qui, ici-bas, passe par le dépassement des connaissances sensibles, et, donc, par l’émancipation du corps.

Mais c’est avec Epicure (puis avec Lucrèce), dans une perspective clairement matérialiste cette fois, que la mort comme fin indépassable apparaît dans l’histoire de la philosophie : « Tout se décompose avec la mort, la mort est la dernière frontière des choses » (Lucrèce). Tout est matière, nous dit Epicure, rencontre et composition aléatoire d’atomes, y compris l’âme, qui, elle aussi se décompose comme toute chose au moment de la mort. Pas de survie de l’âme donc dans ce matérialisme, et pourtant l’ensemble du dispositif conceptuel d’Epicure - qui sait bien que la crainte de la mort est l’obstacle majeur au souverain bien, en même temps que le paradigme de toutes les peurs - est subordonné à une éthique visant finalement à promouvoir la vie bonne. Concrètement, il s’agit de dédramatiser la mort en déconstruisant les représentations fallacieuses qu’elle véhicule : l’idée d’errance éternelle de l’âme dans les limbes, tributaire d’un quelconque jugement des dieux, n’est que pure superstition, les dieux ayant autre chose à faire que de s’occuper de nous. Il est possible de minorer la peur qu’elle génère en démontrant logiquement qu’il est absurde de la craindre : puisque tout est affaire de matière et de sens, tant que je suis là, elle n’y est pas, et quand elle sera là, je n’y serai plus. Au final, ce n’est pas la mort qui est à craindre, mais bien la crainte elle-même. L’éthique épicurienne consiste donc en substance à combattre cette peur de telle sorte que se dissolvent tout un ensemble d’obstacles (névrotiques) à la libre actualisation des potentialités humaines, à un bonheur compris comme absence d’angoisse (ataraxie).

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D’Epicure, retenons l’idée d’inéluctable de la mort, avec laquelle il s’agit de se réconcilier, et de l’angoisse que génère celle-ci quand ce n’est pas le cas. A partir de là, posons-nous une question : on le sait, les djihadistes manifestent un mépris pour cette vie ici-bas, cette soi-disant vie de débauche de l’Occident. Or, pour incroyable que cela puisse paraître, se pourrait-il que cette haine de la vie et ce culte de la mort dont ils sont si fiers ne soient au final que des expressions d’une véritable angoisse de mort ? Pour saisir ce point important, c’est ici qu’il convient de distinguer mort et finitude. La mort des djihadistes est-elle bien la mort véritable en tant que fin inéluctable ? Peut-on en effet parler de fin dès lors que, sous certaines conditions, la vie se poursuit dans un au-delà, peuplé de vierges, etc. ? C’est là que se joue fondamentalement le geste djihadiste : la seule solution pour échapper à la peur de la mort, c’est de se constituer une certitude, une croyance inébranlable selon laquelle il est possible de continuer à vivre finalement, en devenant un martyr, dans ce paradis. CQFD, les manipulateurs politiques ont de beaux jours devant eux.

De l’Occident, sans en avoir clairement conscience, ce n’est pas réellement la débauche que les islamistes radicaux et violents redoutent, mais bien la relativisation des opinions, la disparition des vérités absolues, la dissolution des transcendances, c’est-à-dire cet ensemble de phénomènes de fond lié au désenchantement du monde et à la montée de l’individualisme. Nous le savons dans le domaine du soin psychothérapeutique, l’angoisse de la finitude, de la mort, de la séparation, est la source de toutes les rigidités, et donc d’une incapacité à vivre réellement. Comme le disait Rank (disciple, puis rival de Freud), « Le névrosé est celui qui refuse le prêt de la vie afin d’échapper au paiement de la dette » ; et la dette en question, c’est la mort. Accepter de vivre et d’aimer, c’est s'ouvrir à l'inconnu, à l'autre, c'est aussi accepter la mort. Pour un individu submergé par l’angoisse de mort, comme peut l’être le djihadiste, il est impossible d’accepter la relativité de sa croyance en un au-delà, d’imaginer même l’incertitude de sa conviction. Tout est bon dès lors pour imposer cette croyance et détruire ceux qui la remettent en question, que ce soit la solution névrotique (addiction) dans le meilleur des cas, ou le crime.

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A la décharge de ces pauvres islamistes radicaux apeurés, force est aussi de constater que l’ataraxie, cette sérénité, ou absence d’inquiétude qui constitue un horizon des philosophies antiques, correspond à un cadre holiste où les hommes peuvent vivre pleinement leur sentiment d’appartenance au tout de la communauté et d’harmonie avec le Cosmos. Dans ce contexte en effet, la crainte de la mort peut se dissoudre doucement dans la perspective d’un dépassement de la vie individuelle vers une assimilation à ce Tout cosmique. C’est une longue histoire (impossible à aborder ici), mais dès lors que pour un ensemble de raisons historiques, sociologiques et religieuses ce cadre se désagrège dans un processus de désenchantement du monde et de montée de l’individualisme – mouvement qui, sous l’influence de la mondialisation, touche désormais la planète toute entière -, il est plus compliqué pour des individus atomisés de faire face à cette angoisse.

A cet égard, depuis Pascal et le thème du divertissement, nous savons ce que l’homme est prêt à faire pour échapper à cette angoisse du néant. Tout est bon pour oublier « notre misérable condition » (Pascal), pour échapper aux signes de la disparition, pour occuper le terrain, pour exister dans le monde et dans le regard des autres par toute sorte de bavardages. C’est ainsi que dans les prises de position catastrophiques de certains histrions médiatiques sur les événements de janvier et de novembre (entre autres), je ne vois pour ma part que des manifestations complexes et subtiles, mais clairement pathologiques, de cette angoisse. Qu’il s’agisse d’un sociologue qui considère les manifestations de janvier comme l’émanation de bourgeois catholiques fondamentalement antimusulmans ; qu’il s’agisse pour un écrivain, rival maladif de Houellebecq, de faire un Eloge de Daesh sous prétexte que c’est la seule organisation capable de s’attaquer réellement à « l’Empire » ; ou encore, pour un philosophe - que l’on ne peut pas ne pas rencontrer dès que l’on allume une radio ou une télévision bien qu’il n’ait jamais créé le moindre concept -, de considérer que nous l’avons bien cherché ; c’est toujours cette crainte qui est en jeu, et le désir mimétique d’exister médiatiquement - désir alimenté et relayé par le système médiatique lui-même, et que ne contrôlent plus les agents. Angoisse de la mort que l’on retrouve partout, y compris sous la plume de votre serviteur dont la production effrénée d’articles depuis quelques temps sur son blog est significative à cet égard (mais il est mieux, n'est-ce pas, d’en avoir conscience et d’éviter ainsi d’écrire trop de bêtises !).

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L’angoisse de la finitude elle-même jette donc une lumière sur les motivations originelles de ces événements, au-delà des déterminations sociologiques, religieuses, historiques et politiques que j’évoquais dans mon précédent article. De même, c’est cette angoisse existentielle qui permet aussi de rendre compte d’un certain nombre d’attitudes et de positons médiatiques pour le moins étranges concernant les dits événements.

Cependant, sur un plan plus positif, nous sentons tous que la terrible expérience des attentats est - d’une manière peut-être encore assez peu définie – source d’enseignements : dans l’émotion et la compassion qu’elles suscitent, la violence et la mort nous reconduisent à ce qui fait l’essentiel d’une existence et participent d’une intensification de cette dernière. La peur des attentats et la proximité de la mort tendent à nous approfondir à plusieurs égards, à nous mettre face à ce que Kierkegaard appelle le « sérieux » de l’existence. La conscience de l’imminence de la mort nous amène à lui conférer plus de valeur, comme si chaque instant devait être le dernier. A cet égard, avec le thème de l’authenticité (qui s’oppose au bavardage dont je parle plus haut), le rapport à la mort devient un guide pour les existentialistes. C’est vrai de Camus, d’Heidegger, ou encore de Sartre pour qui ce n’est pas l’Œdipe qui constitue la vérité d’un homme, son criterium ultime, mais la façon d’aborder cet indépassable. Dans cet ordre d’idées, il est aussi évident que la violence de ces événements de janvier et novembre a été l’occasion d’une prise de conscience, d’une redécouverte des valeurs qui fondent notre communauté. Plus loin, cette proximité de la mort peut participer d’une régénération du rapport à l’autre, cet autre dont le regard - nous en avons aussi fait l’expérience dans les heures et les jours qui ont suivi les attentats – fut important dans ces jours décisifs. En effet, si l’épreuve subie joue comme révélateur de dimensions enfouies de nous-mêmes, si elle fait émerger de la prose du quotidien des valeurs que nous reconnaissons fondamentalement comme les nôtres, c’est en grande partie lié à la reconnaissance de leur universalité dans le monde entier.

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De façon paradoxale, la mort peut être notre thérapeutique, comme l’avaient bien vu les stoïciens. En effet, la fréquentation, le voisinage de la mort tend à transfigurer l’existence. Il ne s’agit pas d’imaginer un grand soir de la conversion (assumons notre post modernité), une transformation radicale et définitive, une régénération miraculeuse au principe d’un avenir rayonnant ; mais, plus modestement, des remises en question, des processus de prise de conscience, des trouées d’espoir et de joie, l’expression pudique de sentiments et d’émotions authentiques. L’horizon plus ou moins assumé (et il s’agit de progresser sur ce point) de la finitude peut conduire progressivement à une réorganisation de nos priorités, voire à une assomption de ce qui constitue l’essentiel de notre personnalité.

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C’est ici qu’il est possible de mettre ce thème en lien avec celui de l’amour en disant que, de façon paradoxale, il faut sans doute avoir fait l’expérience de la vraie solitude pour pouvoir rencontrer véritablement l’autre. C’est en effet en acceptant d’être seul avec soi-même que l’on peut se tourner vers autrui de façon aimante - en étant attentif à lui, à sa croissance, à son bien-être. Mais, tout aussi paradoxalement, il nous faut, dans cette solitude, faire l’épreuve de notre finitude pour vivre plus intensément. Nous devons intégrer délibérément le fait que nous sommes des êtres destinés à mourir, avoir dans le cœur l’imminence de notre mort, pour vivre de façon plus riche et plus authentique. De même, il faut s’être confronté à l’expérience douloureuse du vide, au manque absolu de sens pour comprendre qu’il ne peut venir de l’extérieur, et être ensuite à même de le trouver à partir de nous-mêmes. C’est donc en vivant sans chercher de faux fuyants face à notre finitude - avec son potentiel de souffrance et d’angoisse -, que nous pouvons alors éprouver de la compassion pour l’autre, de l’empathie pour sa souffrance, sa solitude et son angoisse. Dans la mesure en effet où nous savons et ressentons que ces souffrances d’autrui sont aussi les nôtres, nous nous identifions plus facilement à lui. Alors, nous nous sentons plus solidaires et nous pouvons véritablement nous soucier d’autrui, ce qui constitue sans doute un pré requis de l’amour.

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Eprouver réellement sa solitude, vivre avec l’horizon de sa propre mort et éprouver le vide – tout cela est certes source d’angoisse. Pourtant, loin de relever du pessimisme ou d’un quelconque masochisme, ces différentes composantes révèlent notre humaine condition. L’angoisse, quand elle se présente dans notre vie, peut être vécue comme le signe annonciateur d’une situation génératrice de sens. En effet, se confronter à ces éléments paradoxaux qui tissent le fond tragique de l’existence – la solitude, la mort, l’absurde – permet de nous reconnecter plus authentiquement avec nous-même et d’enrichir notre vie, si nous sommes prêts à l’assumer.

C’est tout aussi paradoxalement que le contact avec ce fond tragique de l’existence, loin de faire obligatoirement de nous des athées, peut nous rendre véritablement religieux, d’une religiosité ouverte qui nous amène à éprouver les liens fraternels nous unissant aux autres, les fils qui font de nous des membres solidaires de la communauté humaine.

David, La mort de Socrate

David, La mort de Socrate

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commentaires

Nicolas 21/12/2015 09:21

Pascal Coulon a bien raison, nous semble-t-il, d'évoquer ici, avec une grande finesse, la question du martyr. Cliniquement, un tel crime de masse n'est-il pas, en effet, à mettre en lien avec une bien sombre jouissance, celle de tuer les autres en se tuant soi-même. Aucune once de religion dans l’affaire donc. C'est la pulsion qui est ici aux commandes et l'on pourrait ainsi parler d'une sorte d'extrémisme pulsionnel insensé - et donc plutôt d'un islamisme délirant et non d'un islamisme radical, l'islamisme à proprement parler n'ayant probablement rien à voir dans l'affaire. Lacan nous avait d'ailleurs prévenu dans son Séminaire sur L’éthique de la psychanalyse, nous disant : "il n’y a que les martyrs pour être sans pitié ni crainte. Croyez-moi, le jour du triomphe des martyrs, c’est l’incendie universel".

Floury 21/12/2015 10:25

Merci Nicolas pour cette approche psy sur la jouissance, qui est effectivement un aspect très pertinent, et que je n'avais pas pris en compte

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