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8 décembre 2015 2 08 /12 /décembre /2015 23:29
De la radicalisation

L'événement du 13/11 a fait bifurquer de façon inattendue mon travail initial de comparaison entre le Japon et la France (entamé dans mes précédents articles) de telle sorte qu'à la fin de mon dernier article je me demandais comment notre société, avec ses valeurs, pouvait sécréter des tueurs comme les terroristes actuels, issus bien souvent de notre propre pays.

Divers facteurs concourent sans doute à cette radicalisation - et pour certains d'entre eux je n'ai aucune compétence -, mais pour se rapprocher d'une réponse à cette question qui nous taraude, il convient tout d'abord de prendre en considération l'impact d'un ensemble de phénomènes de fond qui se conjuguent pour conduire à ce que l'on appelle la postmodernité : le passage du holisme à l'individualisme, le désenchantement du monde, la mondialisation et les formes de résistances de type eschatologique (messianique) à ces phénomènes, avec la violence qu'elles comportent. Un ensemble de processus, donc, à propos desquels les conceptualisations de différents penseurs fournissent une grille d'intelligibilité permettant de resituer l'événement dans le temps long de l'histoire et des mouvements sociologiques de fond.

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Je l'ai évoqué dans le précédent article, Tocqueville décrit la démocratisation, ou égalisation croissante des conditions, comme un mouvement sociologique de fond, lequel comprend des longues périodes d'évolution très lente, mais aussi des moments historiques d'accélération (l'avènement du Christianisme, la Révolution française). A la fois moteur, sens et principe d'explication de l'histoire, ce mouvement est de toute façon inéluctable et "providentiel". Pour le meilleur et pour le pire, ce processus ronge toutes les hiérarchies, toutes les structures verticales et l'autorité qui leur fournissait un socle - la Tradition et les instances transcendantes qui contribuaient à la polarisation de chaque membre de la structure en lui assignant sa place en son sein.

Après le religieux et le politique, on pourrait dire que ce processus exponentiel a poursuivi son chemin au 20ème siècle en s'insinuant dans les sphères sociale, scolaire et familiale. C'est ici que le concept éclaire notre problématique dans la mesure où cette configuration générale n’est de toute évidence pas sans impact sur les problèmes d'éducation que nous connaissons, qu'elle rend compte d'une certaine culture de l'immédiateté et du culte du court-termisme, et, dès lors, de la difficulté de la transmission. Même si d'autres facteurs entrent en ligne de compte, c'est aussi dans la même dynamique que s'inscrit à mon sens la progressive disparition des humanités dans le système d'enseignement et l'absence de profondeur historique de nos élites, avec ses effets délétères sur le long terme.

Or, le mouvement décrit par Tocqueville est solidaire d'un mécanisme corrélatif, lui aussi sans fin : une montée exponentielle de l'individualisme, exigeant de chacun qu'il s'autodétermine, qu'il opère des choix, etc. Là aussi, ce mouvement a lieu pour le meilleur - la liberté individuelle, l'attention à la singularité, la sollicitude pour les plus faibles. Il n'est plus question de lignées éternelles de maîtres et de serviteurs, et chacun peut, en droit, changer de condition, se marier hors de sa caste, etc. Mais, il a aussi lieu pour le pire : "L'aristocratie avait construit une longue chaîne du paysan au Roi, la démocratie brise la chaîne et met chaque maillon à part", écrit Tocqueville. La liberté et l'auto-détermination se paient du prix de la solitude des individus atomisés et d'un sentiment général de désaffiliation, de perte du sens de la vie communautaire et de la transmission de valeurs.

Ambivalence fondamentale de ce phénomène donc, que l'on retrouve aussi avec le déclin des transcendances ("mort de Dieu", déclin des Eglises) - ce "désenchantement du monde" évoqué par Max Weber puis Marcel Gauchet. Ce mécanisme de sécularisation peut être, lui aussi, interprété aussi bien positivement comme sortie de la superstition corrélative de l'avènement plein de promesses des Lumières. Mais, il peut l'être, plus négativement, comme perte de sens et rupture du sentiment d'harmonie avec l'univers. De par sa nature, il me semble possible en outre de relier ce désenchantement à un autre phénomène ambivalent : l'épuisement à l'ère post moderne du "grand récit" (Jean François Lyotard) communiste - le récit eschatologique de la révolution prolétarienne, de l'abolition de la propriété privée, de l'émancipation et de la fin de l'histoire - qui a fourni un horizon pendant des décennies à bien des populations défavorisées, source d'espoir et vecteur de culture et de transmission. Là aussi, quant à cette dissolution progressive du grand récit, on trouvera sur son versant positif l'attention à la singularité et l'idée que la fin ne justifie pas les moyens (que l'émancipation ne peut se payer du prix du goulag), et sur le versant négatif, les mêmes sentiments d'absence de sens, de perte du lien, et de solitude existentielle.

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On voit bien à quelles difficultés peuvent être confrontées des populations aux traditions et modes de vie séculaires très différents, au sein desquels l'éducation est essentiellement communautaire, et pour lesquelles la liberté, l'égalité et la fraternité ont bien du mal à prendre sens et à s'incarner de façon concrète. La problématique spécifique de la France étant de concilier sa singulière universalité (voir article précédent) qui en fait une terre d'accueil et d'intégration et ce mouvement plus général qui a d'abord touché tout l'Occident, et qui commence à impacter d'autres parties du monde. C'est en effet sur cette société individualiste, atomisée et sécularisée, que viennent bien souvent se fracasser en Occident un certain nombre de populations, comme se fracassent les embarcations de fortune des émigrés sur les récifs des côtes européennes.

Hiatus entre tradition et vie de la Cité, entre vie familiale et vie scolaire, problème de construction de soi dans le regard de l'autre, au fil des années cette difficulté s'est manifestée sous forme de déficit de reconnaissance et de sentiment de mépris, et plus concrètement par des phénomènes d'échec scolaire, de chômage, de stigmatisation, de racisme, etc. Et dès lors que ces déterminations sociologiques se combinent avec des déterminations historiques - de vieilles rancœurs coloniales, des engagements militaires contemporains -, cela constitue pour la France des "circonstances aggravantes" et aboutit à une configuration régionale qui signe un certain échec de l'intégration à la française.

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C'est à partir de ces considérations que l'on peut aborder avec précaution la question actuelle de la radicalisation, cet "ensemble de gestes qualifiés d'« extrêmes » ou qui découlent d'une interprétation plus littérale des principes d'un système, qu'il soit politique, religieux ou économique". Compte tenu des événements, il s'agit évidemment de se demander quelles sont les parts respectives des déterminations psychopathologiques, sociologiques, économiques et politiques dans la radicalisation de certains jeunes français. Les termes d'un débat sont ainsi posés depuis quelques temps entre spécialistes de l'islam : pour certains d'entre eux, comme Olivier Roy (Le Point), il faut parler d'une "islamisation de la radicalité", et non l'inverse ; ou encore Michel Wieviorka (France 5, C à dire, le 27/11) : "Ce n'est pas l'islamisme qui précède la radicalisation ; on se radicalise d'abord, puis on rencontre, éventuellement, l'islamisme". Cette thèse comporte l'avantage éthique d'opérer une déconnexion entre les actions radicales violentes de certains extrémistes et l'ensemble de la communauté musulmane, mais aussi avec des supposés errements de la pratique française en matière d'émigration et de politique internationale. De même que le terrorisme de la Bande à Baader aurait été sans lien réel avec la gauche prolétarienne, il n'y aurait pas de lien réel entre la situation des territoires occupés, la politique internationale française, et les agissements des terroristes, d’autre part. Mais, pour François Burgat (Rue 89), ce gain éthique a un coût épistémologique trop élevé. L'idée que "leurs bombes seraient sans lien avec nos bombes" est une forme de psychiatrisation de la problématique (nous n'aurions à faire qu'à des déséquilibrés), et donc une dépolitisation de l'autre, peu féconde en termes analytiques et stratégiques.

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Je n'ai évidemment ni les moyens, ni les connaissances historiques pour prendre parti de façon ferme dans ce débat, même si je partagerais plutôt le point de vue de Roy et Wieviorka tant la radicalisation semble succéder chez de nombreux jeunes à une dérive violente (délinquance) et à une perte absolue de repères. Il est vrai que ce n'est pas le cas pour tous, et il faut aller plus loin : Je ne suis pas absolument convaincu que la radicalité soit un signe de déviance grave, une pathologie politique. Osons l’idée que la radicalité est un moment de l’expérience humaine, et principalement de la jeunesse, qui a pu prendre dans l'histoire des formes très diverses. Dès lors, c’est moins la radicalité en elle-même qui pose vraiment problème que la forme de violence absolue qu’elle prend du fait de l’endoctrinement des jeunes djihadistes. A cet égard, parmi les diverses conséquences du mouvement général de démocratisation, de montée de l’individualisme et de déclin des instances transcendantes, de façon visionnaire, Tocqueville prévoit (vers 1850 !) que de nombreux individus n’auront d’autres ressources que de chercher leur salut dans des sectes. Dans nos sociétés individualistes modernes, de toute évidence la perte progressive des rituels ouvre la voie à des gurus de toute nature. Les sectes se glissent aujourd’hui à l’endroit du manque de rites de passage, au moment où l’individu est fragilisé. Et il est vrai que le guru propose à l’adepte un outil de passage efficace que la société n’aide plus à faire, et cela au prix de la soumission à l’initiateur.

Quant aux djihadistes non européens, ce qui se passe actuellement me semble plutôt de l'ordre d'un soubresaut monstrueux qu'il est possible de déchiffrer en l'inscrivant dans le mouvement bien plus vaste - lui aussi très ambivalent - d'uniformisation mondialisée dont l'impact est évident un peu partout sur des modes de vie séculaires. Ambivalence là aussi dans la mesure où, de toute évidence, ce mouvement est positif à bien des égards (recul de la pauvreté, progrès sanitaires, avancées démocratiques, émergence d'une classe moyenne très active), et bien perçu par une partie importante de la population mondiale. Mais, d'un autre côté, uniformisation et assujettissement à un ordre mondial dominé par l'argent, pouvoir gestionnaire et technicisé, soutien à des dictatures, pillage des terres et des ressources, catastrophes écologiques avec leur cortège de conséquences systémiques, déstructuration des formes de vie communautaires, tourisme envahissant, disneylandisation du monde, etc. Ensemble hétéroclite, certes, mais qui est, dans certaines parties du monde, à la source d'une véritable haine de l'Occident et de ses modes de vie.

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Dès lors, si je parle de soubresaut, en deçà même des déterminations historiques et géopolitiques, et des motivations religieuses elles-mêmes, c'est qu'il me semble que le moteur de l'action terroriste est d'abord à rechercher du côté de la violence de la lutte pour la reconnaissance de la singularité, lutte à mort pour la liberté décrite par Hegel comme ce qui constitue le fond tragique de l'histoire humaine. Certes, cette lutte à mort n'a plus grand chose à voir avec la description grandiose de Hegel ; caricature post moderne d'elle-même, débarrassée de sa gangue métaphysique, il n’est plus question de dialectique et d’avènement de l'Esprit. Culte insensé de la mort, ricanement macabre de la philosophie de l'histoire, c'est plutôt une lutte désespérée et dérisoire, vouée à l'échec, pour ne pas disparaître dans ce grand engloutissement - ou plutôt pour y disparaître avec fracas. Autrement dit, la dimension spirituelle de la quête de la liberté a disparu avec la fin de l'histoire, mais le moteur de la lutte pour la reconnaissance, lui, fonctionne encore, en hoquetant, dans un dernier soubresaut privé de sens (ou d'essence).

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Mais peut-être faudrait-il considérer plus simplement que sont ainsi créées les conditions d'un retour et d'une polarisation de la violence - cette violence mimétique qui guette toujours, qui traverse toutes les communautés humaines et qui ne demande qu'à s'actualiser. Violence qui n'est d'ailleurs pas incompatible avec la dimension de "romantisme révolutionnaire" de certains djihadistes quant au décryptage de laquelle la pensée foucaldienne fournit aussi des outils conceptuel intéressants. Dans ses Cours du Collège de France ((1977-78) « Sécurité, territoires et populations »), Foucault procède à une périodisation du pouvoir et des formes de résistance parallèles à ces mêmes pouvoirs. Ainsi, la "période de la raison d'Etat" (des 17è au 19è siècles), par exemple, produit des résistances de type eschatologique qui s'opposent à la froide conservation de l'Etat comme fin en soi. Certes, comparaison n'est pas raison, mais il semble logique qu'un pouvoir global et technicisé comme l'ordre mondialisé actuel, perçu comme uniformisant et gestionnaire, appelle de la même façon en retour une résistance eschatologisante, une "contre-conduite" de type révolutionnaire qui ouvre sur un horizon messianique ou millénariste, comme l'est celle des djihadistes actuels.

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Pour finir, que faut-il penser de la dé radicalisation dont on parle dans les médias ? Elle semble assez mystérieuse, et, devant ce retour d'une violence débridée et aveugle, ne peut-on soupçonner une tentative de rassurer les populations en se payant de mots ? De quoi pourrait-il s'agir, concrètement ? Là non plus, je ne suis pas spécialiste, loin s'en faut. Cependant, même si cela semble un peu illusoire, je vois mal de quoi il pourrait s'agir d'autre que de chercher à donner un cadre très ferme à ces personnes et à combler leur déficit abyssal d'éducation, de culture et d’humanité : mettre en place des dispositifs permettant de régénérer le rapport à l'autre, à soi-même et à l'environnement, ouvrir des horizons de sens par la voie de la culture ; bref, ce que nous faisons dans le domaine du soin des publics souffrant d'addiction, où il s'agit bien souvent de violence contre soi-même.

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La France, cet étrange pays dont la singularité paradoxale réside dans son universalité, est admirée dans le monde entier en raison de ses valeurs, comme nous avons pu le constater après le 13/11. Mais, nous le savons depuis janvier, elle est aussi détestée, nous en payons actuellement le prix dans le deuil que nous partageons avec les victimes des attentats. Réfléchir sur ce qui détermine la situation actuelle n’est absolument pas incompatible avec le fait de considérer qu’il est désormais temps de nous défendre sans complexe, de toutes les manières policières et militaires. Contrairement à d’autres, comme le disait le regretté René Girard, notre société, si elle est loin d’être parfaite, n’a cessé avec raison de se remettre en question, de progresser sur le plan démocratique et en termes de protection des plus faibles. Je n’ai donc personnellement pas de problème avec les mesures prises récemment dès lors qu’elles sont transitoires, conduites par des hommes dont je n’ai pas de raison de soupçonner un manque d’esprit démocrate, et surtout que la discussion démocratique se poursuit à leur sujet. De même, je me sens aussi plutôt en phase avec les réorientations géostratégiques récentes en termes d’alliances.

Mais nous savons aussi que ces mesures nécessaires ne suffiront pas et qu’il nous faudra d’une manière ou d’une autre faire reculer cette haine qui gangrène notre pays, faire en sorte que les valeurs françaises prennent sens pour tous et trouver des formes d’idéal auxquelles de nombreux jeunes puissent adhérer.

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