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3 janvier 2016 7 03 /01 /janvier /2016 16:44
Déracinement et crise salvatrice

Mes trois derniers articles sur ce blog concernaient les conditions d’émergence et les déterminations sociologiques et existentielles des tragiques événements de Paris en cette année 2015.

Dans une perspective un peu moins génétique, je souhaite compléter et clôturer cette série d’articles en sollicitant un certain nombre de concepts qui doivent permettre de saisir plus clairement ce qui s’ouvre à nous dans la crise que nous vivons aujourd’hui.

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La thématique du déracinement que l’on doit à Simone Weil me permet dans un premier temps de reprendre en la synthétisant la problématique des effets négatifs du désenchantement du monde, de la montée de l’individualisme et de la globalisation marchande telle que je l’ai abordée précédemment.

En tant que résultante de ce vaste mouvement général, le déracinement serait d’abord celui des collectivités séculaires que l’impact de cette dynamique contribue à déstructurer. Par analogie avec le champ de blé qui est moins à respecter pour lui-même que pour la nourriture qu’il fournit à l’homme, les collectivités sont à respecter, moins pour elles-mêmes qu’en tant que nourriture des âmes humaines, nous dit S. Weil. Il nous faut donc comprendre l’importance de la collectivité en tant qu’elle constitue l’unique organe de transmission entre les générations. Ses racines sont dans le passé, et, en ce sens, elle est l’unique dépositaire des trésors spirituels accumulés par la collectivité. En même temps, c’est elle qui, de par sa durée, pénètre l’avenir et nourrit aussi bien les vivants que ceux qui sont à naître. On voit bien dès lors ce qui est mis en péril par la globalisation, la « disneylandisation » (Baudrillard), l’individualisme débridé et le pouvoir de l’argent. Quant à ce dernier, S. Weil dit déjà en 1943 que l’obsession de l’argent cause une espèce de mort morale, qu’elle dégage « un ennui mortel que la perspective apocalyptique permet de compenser ».

Quoi qu’il en soit, il apparaît assez logiquement que, la collectivité se dissolvant, elle ne peut plus répondre au besoin de nourrir l’âme des hommes. Pour aller à l’essentiel, je dirais qu’au niveau individuel, le déracinement signifie un manque, un vide angoissant : la disparition du sentiment d’appartenance à un tout qui dépasse et inclut les membres d’une collectivité.

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Au terme de ce long processus de déstructuration nous vivons aujourd’hui une crise politique, sociale, écologique et économique dans un contexte d’expansion démographique, de désordres climatiques et de rareté des ressources pour le grand nombre, et de conflits autour d’énormes profits pour un petit nombre, liés notamment à la manne pétrolière.

Mais c’est aussi une crise spirituelle, la radicalisation de certains individus n’étant probablement que l’expression ultime d’une perte de repères généralisée et d’une quête désespérée de sens qui – heureusement - se manifeste souvent de façon moins violente chez beaucoup d’autres (mais bien souvent aussi sous forme d’anomie, drogue, délinquance, banditisme, marginalité). Autrement dit, même quand il ne prend pas les formes délirantes et pulsionnelles du meurtre de masse, ce malaise dans notre civilisation n’en n’est pas moins profond et atteint désormais un point critique.

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C’est ici que la notion de crise devient intéressante en tant que concept opératoire ayant une longue postérité philosophique : on la trouve notamment chez Husserl qui parle déjà à l’aube du 20ème siècle de La crise des sciences européennes, signifiant par là une sorte de fourvoiement de la raison philosophique, devenue mathesis au seuil de la modernité (17ème siècle), raison calculante, au détriment de sa vocation plus spirituelle.

Mais afin de prendre la mesure de la fécondité du concept, il faut remonter plus haut et se tourner vers son étymologie : la krisis est d’abord chez Hippocrate un terme de sémiologie médicale qui indique le jugement, le moment où l'on doit décider (krinein) du traitement du malade, parce que c'est la phase décisive. Aristote s’approprie le terme dans d’autres champs, mais il désigne toujours la décision, le jugement, dans une phase critique. Pour l’homme d’action, par exemple dans des domaines d’expérience comme la politique ou la guerre, la situation critique réclame que l'on fasse appel à la faculté-vertu de prudence (phronesis). Cette faculté concerne en effet des situations à traiter au cas par cas, par la délibération (boulesis), en sachant agir au moment opportun (kaïros) : dans de tels cas, la référence aux savoirs, aux codes, aux manuels est certes nécessaire, mais insuffisante. Si l’intégration de l’expérience passée est appréciable et nourrit la vertu de prudence, la situation de crise à son paroxysme ouvre toujours sur de l’inconnu, et sa résolution reste toujours aléatoire.

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Qu’il s’agisse d’un événement social ou personnel, la crise se caractérise par des souffrances et de l’incertitude, et surtout par une rupture d’équilibre. A cet égard, nous sentons bien en effet que l’ordre que nous connaissions, celui que nous avions encore tendance à considérer comme intangible en 2014, est en train de vaciller et menace même de retourner au chaos. Tout cela est inquiétant, voire redoutable, et il est donc normal de chercher à éviter la crise. Mais qu’il s’agisse des individus ou des sociétés, il apparaît aussi que la crise, de par sa violence même, est porteuse de changements.

Je ferai l’analogie avec le champ thérapeutique de l’addiction. Dans ce domaine, nous sommes en permanence confrontés à cette problématique : la crise est dangereuse certes, et elle inquiète aussi bien les patients que les thérapeutes confrontés à des dilemmes éthiques. Mais, en tant que rupture, elle est en même temps possibilité d’un avènement. C’est un fait, elle est angoissante, puisque, par définition, elle ouvre à l’inconnu, à un mouvement de la vie par elle-même que l’on ne maîtrise pas. Dès lors, les patients ont très souvent tendance à reculer, à fuir inconsciemment ce passage pour se replier vers le connu – même si ce connu consiste à revenir à une répétition névrotique, source d’indéniables souffrances. Et il est vrai que rien n’est assuré en situation de crise ; le pire comme le meilleur peut advenir : la destruction radicale et le retour au chaos, comme de nouvelles possibilités d’existence, l’occasion d’une renaissance, ou encore ce que j’appelle une expérience-source d’évolution existentielle.

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Bien que dangereuse, la crise a donc pour vertu principale de nous reconnecter avec le mouvement de la vie dans ce qu’il a d’immaîtrisable. Elle nous met face à l’inanticipable ; mais, pour accepter de s’ouvrir à « ce réel qui est ce que l’on n’attend pas », comme le dit Maldiney, il nous faut faire preuve de confiance, solliciter en nous des énergies morales que nous ne soupçonnions pas, et que la crise nous permet justement de découvrir et d’actualiser. A partir de là, il nous faut accepter de vivre cette crise jusqu’au bout et dans toutes ses implications, ne plus faire qu’un avec elle en quelque sorte. Thoreau, le philosophe du Massachusetts du 19ème siècle, pour illustrer cette idée de confiance chère aux penseurs américains, prenait l’exemple de l’étang de la forêt de Walden où il vivait seul dans une cabane. Il se répétait partout en ville que l’étang était sans fond, que personne n’avait jamais atteint ce fond. Or, il faut croire, nous dit Thoreau - ou plutôt, il faut vivre en croyant - que l’étang a un fond, sur lequel il sera possible de rebondir et de se régénérer. De même, il faut croire en l’expérience de la crise et se confronter à l’expérience douloureuse du vide, au manque de sens pour comprendre qu’il ne peut venir de l’extérieur, et être ensuite à même de le trouver à partir de nous-mêmes.

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Chacun le sent bien, la résolution d’une crise d’une profondeur telle que celle que nous vivons actuellement ne peut passer uniquement par les décisions politiques émanant du marigot hexagonal et de ses enjeux de pouvoir, même si certaines d’entre elles peuvent être fondées par ailleurs - notamment en ce qui concerne la sécurité. Cela doit venir de nous-mêmes, des citoyens, et peut-être plus précisément du tissu associatif. Mais comment, au sein même de la crise, déceler des éléments de sens porteurs d’un avenir ? Et cela - parler de sens -, sans pour autant s’embourber dans les sables d’une spiritualité désincarnée ?

Peut-être en se tournant vers celui qui a le plus pensé la crise de façon dialectique, comme possibilité d’un avènement : je pense à Marx ; non pas le Marx du Capital bien sûr, mais le jeune Marx des Manuscrits de 1844, chez qui la chrétienne convertie S. Weil a sans doute puisé énormément pour penser son idée d’enracinement. Ce que décrit et dénonce Marx dans ce texte, c’est un individu aliéné par le travail moderne, à la chaîne, travail qui ne lui permet pas de s’épanouir, de déployer ses potentialités humaines. Un individu réduit lui-même à un rouage de la machine, et qui ne se sent plus libre et humain que hors de son travail, dans ses fonctions animales – ou pulsionnelles.

Or, dans l’anthropologie marxienne, le rapport naturel de l’homme à la nature est justement le travail, un travail authentique qui lui permet d’accomplir sa véritable liberté, d’actualiser ses potentialités en incarnant son esprit dans la matière (c’est ce qui le distingue de l’animal).

Là se situe ce que l’on pourrait appeler la spiritualité Marxienne. Etrange, me dira-t-on, de parler de spiritualité à propos de Marx, connu comme matérialiste dialectique. Dans un article récent – Où trouver l’esprit aujourd’hui ?-, Jean Luc Nancy nous dit que « son matérialisme est celui de la production par l’homme, à travers son travail, de son propre sens (ou de sa propre valeur en tant que valeur absolue, ni d’échange ni même seulement d’usage). Avec ou sans Marx on peut dire que l’esprit désigne la production d’un sens… ».

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Il ne s’agit évidemment pas ici de solliciter Marx de façon anachronique, et encore moins d’appeler au grand soir révolutionnaire. Pourtant, dans le sillage de ces Manuscrits, si Révolution il doit y avoir, elle consiste d’abord à « remettre le monde à l’endroit », à redonner aux individus le sentiment de s’accomplir dans leur travail, que ce travail a un sens, et plus loin, de participer à l’œuvre commune.

A cet égard, S. Weil voit déjà bien à son époque que le chômage, entre autres, est source de déracinement, et que, nonobstant ce que l’on appelle les besoins primaires, les sentiments d’utilité, de reconnaissance, l’initiative, la responsabilité sont des besoins impératifs de l’âme. Chaque être humain s’enracine dans sa collectivité par sa participation réelle et active à l’œuvre commune « qui conserve vivants les trésors du passé et certains pressentiments d’avenir ». Pour elle, l’enracinement passe par la satisfaction de ces besoins, par la reconnaissance de la contribution de tous à l’œuvre de la collectivité. Il est frappant d’ailleurs de voir qu’elle évoque déjà la nécessité d’une revalorisation sociale et symbolique des travaux des champs, des métiers manuels, de la formation, etc., tout ce qui nous fait défaut aujourd’hui, et auquel diverses associations tentent de porter remède.

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Au-delà des crimes de masse que rien ne saurait excuser, la crise qui nous frappe aujourd’hui dépasse largement, on l’aura bien compris, les sphères politique et géostratégique. Crise de société, de civilisation, crise spirituelle, les récents événements qui tendent à la rendre paroxystique nous sollicitent et nous bousculent. Situation angoissante, source de souffrances et très inconfortable, bien sûr ; mais qui aura peut-être pour avantage paradoxal de nous obliger, de ne pas nous permettre de nous replier sur le connu, le déjà vu, les vieux discours et recettes écornés des politiques impuissantes depuis des années.

Entre l’éducation, le social et le reste - la sécurité -, la tâche est énorme, voire insurmontable. Mais, le pire n’est pas sûr, le réel étant toujours ce que l’on n’attend pas ! Tout est possible : une aggravation dramatique de la situation, ou des rapports à l’autre plus empathiques, comme nous en avons fait l’expérience aux lendemains des attentats de janvier et de novembre qui nous ont amenés à redécouvrir nos propres valeurs.

Déracinement et crise salvatrice

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