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22 octobre 2016 6 22 /10 /octobre /2016 11:39

Par la rosée blanche

Le chemin du paradis

Peut être perçu

Issa

 

Je tenais à signaler aux lecteurs de Fraterphilo la parution du beau livre de la journaliste Pascale Senk (spécialiste en matière d’approches psycho-thérapeutiques), L’effet Haïku, dont le propos est en phase avec le réseau de thématiques qui constitue la trame générale de ce blog : les effets du soin par l'entraide, de l'art thérapie, de la réflexion et des ateliers philosophiques et esthétiques, du yoga et du pèlerinage - idées que je subsume pour ma part sous la formule un peu alambiquée de philosophie de "l'expérience-source d'évolution existentielle".

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Ce livre sensible, bien documenté, tout à la fois fécondé par une connaissance solide des sagesses orientales et très accessible au grand public, comporte de plus une dimension pratico-pédagogique et socio-thérapeutique intéressante, comme l’indique son sous-titre : « Lire et écrire des poèmes courts agrandit notre vie ». Par l'intermédiaire de petites vignettes pratiques, Pascale Senk invite son lecteur à distinguer et collectionner les haïkus, tel un herboriste, en fonction des situations, des moments, des affinités. Elle en dévoile le potentiel, les règles précises, et elle montre que l'écriture de ces tercets incite à une plus grande attention à la nature, à ses saisons, à une forme d'éveil concernant les tonalités affectives qui sont liées à ces diverses situations

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Ne la tue donc pas -

cette mouche a les mains jointes

les pieds joints aussi !

Issa

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Je commente donc cet ouvrage avec d’autant plus de plaisir qu’il m’a donné l’occasion de me replonger avec délice dans l’atmosphère du Japon et de sa culture qui m’avait touché par cette qualité de présence à soi, de respect et d’attention méditative que l’on peut ressentir chez tout un chacun quand on voyage dans ce pays, y compris dans la plus humble des tâches (voir l'article de ce blog : Japon, la noblesse des humbles). Attitude clairement liée au bouddhisme zen (que l’on retrouve toutefois dans une bonne partie de l’Asie – notamment dans le karma yoga indien). Cet article se veut autant un commentaire du livre de Pascale Senk qu’un exercice suscité par les résonances éveillées en moi lors de sa lecture.

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Tel que nous le décrit P. Senk, l’art du haïku condense cette idée « minimaliste » salutaire – à l’opposé de celle de croissance infinie dont on voit bien aujourd’hui les limites - que « Dans le peu, on trouve parfois l’abondance, dans le petit, l’immense ; dans le bref, l’éternel ».

 

Voir le monde dans un grain de sable 
Et les Cieux dans une fleur sauvage 
Tenir l’infini dans le creux de la main 
Et l’éternité dans une heure.

William Blake

 

Le haïku est une déclinaison de cette formule minimaliste, que l’on trouve aussi chez le peintre chinois de « montagne et d’eau » dont la tradition remonte au 3ème siècle, fortement imprégnée de Taoïsme. Dans ce qui est appelé le "proche", le déterminé, c’est-à-dire le tracé de son dessin, doit être vu le "lointain", l’infini, c’est-à-dire l’esprit. L’infini se donne à voir dans le fini, dans le tracé de l’ici et maintenant ; dans le « il y a » du yang, doit être saisi le « il n’y a pas » du yin.

Pour parvenir à un tel effet, qu’il s’agisse d’écriture ou de peinture, ce n’est pas la virtuosité du peintre qui est sollicitée, mais l’expérience spirituelle du Maître et sa capacité à témoigner de la trace de cette expérience cosmique. La virtuosité, elle, peut même être un signe de superficialité, d’incapacité à saisir l’esprit. A l’inverse, la simplicité du thème ou de l’expression ne suffit pas en elle-même, qu’il s’agisse de haïku ou de peinture. Ce qui confère une puissance de vie à la peinture de montagne et d’eau, c’est le fait que le peintre a lui-même parcouru la montagne pour se rendre sensible à sa respiration cosmique. La toile devient ainsi la trace d’une expérience spirituelle, et, plus loin, un support de méditation.

De même, dans le contexte occidental, la simplicité extrêmement dépouillée des dernières toiles de Miró (lui-même très inspiré par le Tao et le Zen) relève d’un long parcours spirituel qui lui donne alors tout son sens pour le spectateur.

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Reste que le haïku s’attache donc aux choses les plus simples du quotidien, de la nature, à une atmosphère. Certes, la phénoménologie occidentale a eu l’ambition de revenir aux choses mêmes, à leur chair, et elle s’est d’ailleurs beaucoup appuyée sur poètes et peintres à cet effet. De son côté, le haïjin ne concède rien de la dimension métaphysique et existentielle, mais, contrairement à beaucoup de tenants des circonvolutions discursives de cette philosophie phénoménologique, il engage corps et sens dans un voir ou sentir véritable. A cet égard, il n'est d'ailleurs pas interdit de préférer des peintres marcheurs comme Nietzsche, dont l'écriture se trouve être - pur hasard ? - aphoristique (toutefois, l'aphorisme a peu à voir avec l'attention aux choses humbles du haïku).

Ainsi, de même que le peintre chinois, le haïjin japonais est bien souvent un pèlerin ; dans une sorte de mise en abyme permanente, vivre, marcher et écrire sont tout un pour lui. Marcher consiste à, non pas accumuler (de l’expérience, etc.), mais à se délester, perdre, revenir au primitif, aux rythmes élémentaires et à la pure joie de la présence.

 

Ne possédant rien

Comme mon cœur est léger

Comme l’air est frais

Issa

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De par son format humble (un tercet 5/7/5), le haïku correspond bien à cette « dé-marche » ; il fait partie de ces expressions qui tendent à se dépouiller de toute emphase pour saisir modestement une réalité simple, un moment de vie réelle à côté duquel, dans notre vie quotidienne régie par l’utilité et la réification de la nature, nous passons souvent sans le voir ou le sentir. Les sens en éveil, le haïjin capte ainsi la fine pointe d’un présent qui deviendra, par la grâce de l’écriture, un moment d’éternité – le texte support d'un processus de réminiscence toujours possible tel que l'on en trouve chez ce Maître du genre qu'est Marcel Proust.

 

Une châtaigne tombe

Le peuple de l’herbe

Se tait

Bashô

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« Ce qui naît d’un haïku réussit, c’est le sentiment de la vie elle-même », écrit P. Senk. Comme d’autres pratiques méditatives, de par sa puissance de condensation et de concentration, le haïku aide à s’ancrer dans le présent. A cet égard, on saura gré à l’auteure d’approfondir cette formule un peu creuse et usitée pour la reconduire à la conscience d’un présent plein des « transformations silencieuses » conceptualisées par le spécialiste de la pensée chinoise, François Julien. Le haïku est fécond pour tout ce qui touche aux phases de transitions, souvent douloureuses, et que nous tendons à vivre sous l’aspect de crises.

On peut ainsi parler d’une dimension existentielle de la pratique du haïku qui, se confrontant à la fugacité de tout ce qui vit - et donc à la finitude -, invite par là-même à intensifier la valeur de notre vie. Mais, contrairement aux philosophes, les haïjins mettent en pratique de façon simple et modeste l’idée existentialiste selon laquelle ce sentiment de la fugacité de l’instant permet d’approfondir le quotidien en s’attachant à des petites choses.

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Ce matin sans doute

Une feuille solitaire

Tombée en silence

Issa

 .

De nombreux haïkus touchent ainsi aux thèmes de la vieillesse, du crépuscule, et nous rappellent la nécessité de nous détacher, tout étant toujours transitoire. Mais ils nous rappellent aussi notre insertion dans le Tao, le courant de la vie qui, elle, ne meurt pas. C’est ainsi que les haïkus « nous incitent peu à peu à aimer l’inexorable transformation ». Et P. Senk de citer ce vers magnifique de Guillevic :

 

« Il n’est point d’ailleurs pour guérir d’ici »

 

Pratique méditative, le haïku invite à se recentrer, à faire place au silence et au vide, ce que nous cherchons aussi à faire dans nos activité socio-thérapeutiques. Le haïku encourage notre capacité d’attention, lors d’une promenade, par exemple.

Dans cet ordre d’idées, l’écriture du haïku participe du dépassement de l’ego et s’inscrit dans la grande tradition des pratiques par lesquelles les limites du moi s’effacent au profit d’une union cosmique. Comme en peinture, on peut parler d’une expérience régénératrice de perte des limites de soi d’où résulte l’union avec le monde - expérience non gratuite, puisqu'elle entraîne une entière disponibilité, une capacité amplifiée d’écoute des mutations de l’univers. Cette expérience est très bien illustrée par la fameuse légende « Du Sage et du papillon », que cite aussi P. Senk

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« Un jour, Zhuangzi , dans un jardin , s’endormit. Il fit un rêve. Il rêvait qu’il était un très beau papillon volant vers l’est , volant vers l’ouest.

Finalement ce vol le  fatiguait, aussi il s’endormit.

Le papillon alors fit un rêve , il rêvait qu’il était Zhuangzi.

A ce moment-là , Zhuangzi se réveilla.

Il ne savait pas s’il était à ce moment-là  le vrai Zhuangzi ou bien s’il était le Zhuangzi dans le rêve du papillon.

Il ne savait pas non plus si c’est lui qui avait rêvé le papillon ou si c’était le papillon qui l’avait rêvé lui. »

 .

Forts de cette expérience, poète et calligraphe se sentent pénétrés d’énergies venues de plus profond qu’eux-mêmes. Le corps du peintre devient ainsi le vecteur qui transmet jusqu’à la pointe extrême du pinceau l’architecture vibratoire de l’univers (Il est d'ailleurs intéressant de constater que c'est peu ou prou le même geste pré-pictural qui est recherché et mis en oeuvre par les peintres des avant-gardes occidentales - Klee, Cézanne...).

De même, dans le haïku, le « je » du poète n’apparaît pas. Le poème vient de plus loin. Il est vrai que le « je » est très peu employé dans la langue japonaise, signe d’une forme de mise en avant de soi considérée comme plutôt impolie. Il faut aller plus loin : le haïku relève d'un certain nombre de règles formelles claires (que je laisse le lecteur découvrir), mais, comme le dit le haïjin français Vincent Brochard : « Le haïku jaillit de la disparition du moi ».

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Sur le pot de fleurs

Le papillon perçoit-il

La grande unité ?

Issa

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De par ses aspects théoriques, poétiques et pratiques, le livre de Pascale Senk montre bien qu'au delà des grands Maîtres japonais du genre (Basho, Issa...), il est aujourd'hui possible de s'approprier les dimensions spirituelles du haïku à des fins qui correspondent à nos besoins de femmes et d'hommes de nos sociétés modernes sécularisées, qu'il s'agisse d'un rapport à soi-même plus serein, d'un rapport à la nature plus riche, ou d'un rapport à l'autre plus compassionnel.

Le lecteur appréciera ainsi les suggestions d'usages du haïku dans bien des situations de la vie quotidienne. Après une bonne soirée avec des amis, par exemple, plutôt qu'un message conventionnel, un tercet qui a su saisir une atmosphère, un moment, une tonalité affective, sera bienvenu et restera comme un souvenir commun entre les participants qu'il sera toujours possible de solliciter à nouveau par une lecture. Le haïku peut ainsi servir à exprimer de la gratitude, un amour naissant, une séparation, une situation de deuil, etc.

Dans ces derniers cas, le passage par l'écriture - une écriture condensée à ce point - aura une vertu d'ancrage dans le réel, source de soulagement potentiel.

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La porte a claqué

où donc a-t-il pu partir ?

le vide tombe sur moi

Pascale Senk

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Que l'écriture possède des vertus thérapeutiques, est un fait établi depuis longtemps. Mais cela prend un sens plus précis et concret avec le haïku. Ainsi, la charge d'ancrage sensoriel nécessaire à l'écriture du haïku précédent n'est sans doute pas anodine. Peut-être pourrait-on dire que, dans une telle situation douloureuse (dispute, séparation), la focalisation sur le ressenti - manifestée par le son (et le vent) de la porte qui claque -, ainsi que la césure amenant le sentiment de vide dans le dernier vers, ces deux éléments court-circuitent l'agitation incessante du mental, le travail infatigable de l'imagination, avec son lot de culpabilité, etc.

Quoi qu'il en soit, le haïku a des applications multiples et fécondes que décrit bien le livre de Pascale Senk. Qu'elle en soit remerciée et que son ouvrage rencontre les nombreux lecteurs qu'il mérite.

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C'est parfait ainsi

l'honorable coucou et

dans un pin la lune

Issa

 

HAÏKU : GRANDEUR DE L'INFIME

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