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18 janvier 2017 3 18 /01 /janvier /2017 17:41

Depuis quelques années, après Greenpeace, nous assistons à l’émergence d’organisations très structurées de défense de la cause animale, comme L 214 ou Sea Sheperd. Il semble que les opérations souvent spectaculaires et radicales de ces activistes constituent en quelque sorte la pointe manifeste et avancée d’un phénomène de fond plus global qu’on pourrait définir comme un renouvellement de la perception sensible et morale en matière de souffrance animale, voire un mouvement historique de libération.

Dès lors, la philosophie ne peut, à mon sens, se désintéresser de ce mouvement de fond, et divers ouvrages traitent d’ailleurs cette question depuis quelques décennies (je pense aux œuvres d’Elisabeth de Fontenay et, dans un autre genre, à celles de Peter Singer, et bien d’autres).

Le livre de la romancière Isabelle Sorente, 180 jours (JC Lattès, 2013), participe de ce renouvellement de la perception morale concernant la souffrance des animaux, et c’est la raison pour laquelle nous reproduisons dans cet article l’expérience d’un dialogue entre roman et philosophie (comme nous l’avions fait en 2011 avec Addiction générale, son Essai très riche sur un sujet lié à mes activités socio-thérapeutiques).

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« 180 jours, c’est le temps qui sépare la naissance d’un porc de sa mort à l’abattoir. Ce sont aussi les six mois qui font basculer la vie d’un homme » (extrait de la 4ème de couverture)

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Plusieurs raisons de s’intéresser à ce livre : tout d’abord, il fait partie à mon sens de ces romans féconds pour un philosophe en ce qu’il atteste une fois de plus s’il en était besoin de la capacité de la littérature à pénétrer de fines couches de la réalité que le concept philosophique peut difficilement atteindre. Ou plutôt, l’écrivain pressent quelque chose qu’il fait apparaître, une zone aveugle ou indicible qu’il informe dans son écriture. En touchant la sensibilité du lecteur, il la donne alors à penser, sans « moraline », et sans non plus passer par une démonstration rationnelle qui s’adresserait uniquement à son intellect.

Dès lors, la littérature peut constituer un vecteur de sens pour le philosophe. La pénétrante écriture de certains auteurs étant source de riches intuitions, un roman peut valoir comme approche phénoménologique de réalités vivantes fournissant un matériau fécond pour la pensée.

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Ensuite, un roman comme 180 jours nous met inévitablement face à une problématique éthique. Il traite d’un sujet – la souffrance animale dans le cadre de l’élevage industriel – qui véhicule des enjeux importants, et que la philosophie moderne ne peut plus ignorer. Mais la grâce de l’écriture romanesque permet de le faire de façon subtile, sans passer par l’accusation, ni par une posture manichéenne qui opposerait éleveurs et carnivores d’un côté, végétariens et anti-spécistes de l’autre. Dans le roman, les membres du commando de libération ne sont d’ailleurs pas mieux traités que les autres personnages. De son côté, loin d’être un monstre, Camélia (le porcher) ne cesse de somatiser, jusqu’à ce qu’il craque réellement. Dans cet univers l’aseptisation des locaux et des pratiques va de pair avec une euphémisation de la violence (on parle de réforme, et non de mise à mort). Mais tout cela a des limites pour un être sensible.

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Il me semble que l’on peut parler d’une approche compassionnelle, qui s’incarne d’ailleurs dans l’amitié entre Martin (le chercheur) et Camélia. Or, cette approche est rendue possible par le fait – et c’est une troisième raison de mon intérêt pour ce livre, dans un blog qui s’intéresse à ce que j’appelle les « expériences-source d’évolution existentielle » – qu’elle est indissociable, voire conditionnée par une véritable expérience spirituelle. Il apparaît en effet que la plongée hallucinée de Martin dans cet enfer aseptisé - et de l’auteure avant l’écriture du livre - donne lieu à un dépassement des limites du moi individuel, expérience cosmique et régénératrice au cours de laquelle se manifestent solidarité souffrante et identification de tous les vivants. Cette solidarité/identification se retrouve aussi bien dans des épisodes d’échanges de regards entre les hommes et les animaux, que dans cette volonté de nommer individuellement chaque porc et chaque truie de l’élevage, ou encore dans le sentiment troublant de communauté de ressentis, de sentiments, voire de destin, entre la communauté animale et la communauté humaine.

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Enfin – et c’est un sujet beaucoup trop vaste pour cet article, bien sûr -, il me semble que ce renouvellement de la sensibilité à la souffrance animale permet une relecture intéressante des liens entre les animaux et les hommes, sur un plan anthropologique, et peut-être sur celui de l’histoire de la philosophie elle-même. De la relation sacrificielle entre l’homme et l’animal à l’arraisonnement technique du monde qui en fait des tranches de jambon sous plastique, en passant par l’animal-machine cartésien, aujourd’hui l’idée a émergé de « parler pour » les animaux (comme aurait pu le dire Deleuze).

Il conviendrait d’ailleurs de relativiser nos jugements sur l’époque de « l’animal machine » en prenant en compte les approches anglo-saxonnes et utilitaristes dans lesquelles l’ensemble du cosmos – du végétal à l’homme en passant par toutes sortes de vivants – est considéré dans sa dimension sensible et potentiellement souffrante.

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DIALOGUE AVEC ISABELLE SORENTE

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Pascal Coulon : Un peu comme Zola descendant dans la mine pour préparer Germinal, vous avez-vous-mêmes vécu plusieurs mois au contact d’un élevage industriel et de ses employés. Pouvez-vous nous dire quelque chose de cette expérience, et surtout de la manière dont vous avez construit le personnage du chercheur, Martin ? Que ce soit un homme, était-ce une manière pour vous de prendre une distance réflexive par rapport à cette expérience forte ?

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Isabelle Sorente : 180 jours est effectivement né d’une enquête de terrain qui a duré neuf mois. Très vite, cette enquête a pris la dimension d’une expérience, d’une confrontation à une vérité, celle des élevages industriels, la vérité de ceux qui y travaillent, la vérité des animaux qui y naissent et qui y meurent, une vérité à la fois criante et occulte qui tout d’un coup révélait notre monde, un peu comme ces secrets de famille qui vous forcent à relire une histoire sous un autre angle. Tout a commencé par un numéro de la revue Ravages consacré à l’animal, où nous avions donné la parole à des auteurs comme Elisabeth de Fontenay ou Jocelyne Porcher. J’ai d’abord visionné des vidéos tournées par des associations comme L214, des vidéos où la souffrance des bêtes était une évidence. En même temps, je sentais qu’il manquait aux images ces choses essentielles que sont les odeurs, l’espace où résonnent les sons, tout ce qui fait que la vérité ne se limite pas à l’image et à la pensée, mais qu’elle se dit aussi par l’expérience sensorielle et l’émotion.

J’ai visité, si l’on peut employer ce mot, un premier élevage. En une journée, j’en ai vu à la fois beaucoup, plusieurs milliers d’animaux, et presque rien. Beaucoup pour quelqu’un qui arrivait du dehors. Et presque rien par rapport à tout ce qui a lieu à l’intérieur de ces villes animales dont les hommes deviennent les gardiens dès lors qu’ils franchissent le sas, matérialisé par la douche obligatoire – pour ne pas risquer de transmettre des virus à des troupeaux d’autant plus fragiles que les animaux sont génétiquement semblables – après laquelle on enfile une tenue de travail qui tient autant de la combinaison que de l’uniforme.

En neuf mois, j’ai rencontré plusieurs employés qui travaillaient ou avaient travaillé dans les structures de production animale. Des amitiés se sont nouées. Les hommes et les femmes qui se sont confiés à moi me faisaient parfois penser à des militaires de carrière, comme eux confrontés à la mort, comme eux reliés à une réalité dont les « civils » peuvent voir les images, sans pour autant la ressentir dans leur chair. Très vite, il m’est apparu que le roman était la seule façon d’approcher la vérité, c'est-à-dire les rêves de ces hommes et de ces femmes, leurs émotions, le sentiment de déambuler dans des couloirs hantés, mais aussi l’humour, le sens de la tragédie et le jeu dangereux que jouent tous ceux qui franchissent le sas, y compris ceux qui comme moi ne sont que de passage. Car devant des milliers d’animaux, une faille se creuse entre la raison et une perception sensorielle inouïe qui veut que dans ces lieux de négation, les animaux apparaissent à l’évidence comme des individus. Parce qu’ils émeuvent, parce qu’ils agacent, parce qu’ils génèrent toute une gamme d’émotions qui vont de l’attachement à la rage. C’est une expérience qu’il faut vivre pour en comprendre la violence, et c’est celle que vivent les porchers. Et c’est bien là qu’est l’omertà, le tabou.

L’interdit ne pèse pas sur la pensée mais sur le sentiment. Sur la vérité muette et criante qui nous relie à ceux qui n’ont pas la parole. L’omertà de notre monde rationaliste ne pèse pas sur la pensée mais sur l’intuition. D’où l’importance de raconter une histoire. Les employés qui m’ont fait confiance, ceux que j’ai pu accompagner dans leurs journées de travail, me considéraient moins comme une fille que comme celui qui venait pour raconter, celui qui allait écrire l’histoire. J’étais le conteur de la ville animale. C’est l’une des raisons qui m’ont conduite à choisir un narrateur masculin, Martin Enders, parce qu’un personnage de femme aurait introduit une dimension de genre qui se réduit singulièrement devant la seule différence fondamentale dans ces lieux-là, entre ceux qui ont la parole et ceux qui ne l’ont pas.

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Pascal Coulon : Dans 180 jours, j’ai été particulièrement intéressé et intrigué par un terme, « l’Outil », qui désigne un lieu – on comprend que c’est l’abattoir et le lieu de transformation. Mais, le « O » majuscule indique que la notion prend aussi une dimension métaphysique en tant que destination finale des animaux, voire des hommes. Les allusions à la solution finale sont d’ailleurs à peine voilées (la douche des porcs).

Pour ma part, je l’ai compris comme le symbole de la mathesis et de la saisie technique du monde – l’arraisonnement, dit Heidegger, ou encore le climat « historial-épochal », une tonalité affective fondamentale propre à l’époque de la Technique – qui, depuis l’animal-machine cartésien, tend à tout transformer à notre profit et à conditionner de façon exponentielle notre rapport à l’univers, aux autres et à nous-même. Qu’est-ce que cet Outil pour vous ?

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Isabelle Sorente : L’Outil était le terme qu’utilisaient les employés de l’abattoir où je me suis rendue. A l’intérieur des structures de production aussi, il est rare d’entendre le mot abattoir. Les hommes diront plutôt, le camion passera mercredi matin, à telle heure. Les gestionnaires, les cadres, les propriétaires des élevages emploient le mot plus facilement, mais c’est moins pour désigner la mort des animaux que les intérêts souvent contradictoires des abattoirs et des élevages, par exemple dans l’estimation de la valeur du poids de viande, ou dans le traitement des animaux dits mal à pied, les malades, les boiteux, tous ceux qui ralentissent la cadence et par conséquent coûtent trop cher, de sorte que la responsabilité de les sélectionner et de les mettre à mort pèse sur les hommes qui travaillent avec les bêtes. Alors oui, les cadres de l’abattoir parlaient de l’Outil pour désigner l’ensemble de la chaîne, car c’est bien de travail à la chaîne qui s’agit, tout ce que j’ai ajouté, c’est la majuscule, parce que les hommes paraissent minuscules en comparaison, minuscules à côté des robots fendeurs, minuscules à côté des robots découpeurs, des scies, des fours, du système de convoyage, bref, de tout ce qui fait l’Outil.

La douche des porcs avant qu’ils soient saignés n’est pas une allusion, c’est une réalité. La douche a pour but d’éviter la mort par hyperthermie et de réveiller les animaux prostrés pour faciliter leur déplacement vers la cage électrique où ils seront étourdis. Dans 180 jours, tout ce qui arrive aux animaux est vrai. Je n’ai rien inventé en ce qui les concerne. En exergue du roman, j’aurais pu écrire quelque chose comme « Ce livre est une fiction. Toute ressemblance avec des personnages ayant existé est accidentelle. Sauf pour les animaux. » Que cela nous interroge sur notre capacité à transformer hommes et bêtes en pièces vivantes et minuscules sacrifiées au fonctionnement d’un Outil gigantesque, performant et meurtrier, sur l’effacement d’une différence essentielle, qui a la parole et qui ne l’a pas, qui finit par se réduire à produire ou être produit, notez que ça n’est pas manger ou être mangé, c’est produire ou être produit, que cela questionne notre humanité, c’est une histoire vraie. Je ne crois pas que penser cette vérité suffise à en éprouver la profondeur ni le danger. Raconter une histoire, c’est tenter de ressentir la vérité, tenter de l’approcher du dedans.

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PC : Il ne me semble pas que votre roman soit une véritable dénonciation, au sens où il s’agirait d’accuser des lobbys, par exemple. D’ailleurs, les personnages du commando de libération des animaux n’y sont pas privilégiés en termes de description morale. De même, on n’y lit pas un véritable plaidoyer pour le végétérianisme (quoique – c’est plus subtil – je ne suis pas prêt de manger une tranche de jambon !). Est-ce que vous seriez d’accord pour dire que l’horreur réside moins dans la mise à mort des animaux - qui s’est faite longtemps de façon sacrificielle avec le respect que cela implique - que dans cette usine de mort ?

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IS : Il y a trois ans, au moment de la sortie du roman, c’est exactement ce que je pensais. Le scandale, c’est la rationalisation de la mise à mort, c’est ce que je pensais. C’est ce que je pense toujours. Mais voilà que depuis trois mois, je n’arrive plus à manger de viande. Plus du tout. C’est venu tout d’un coup, je ne m’y attendais même pas. Je persiste à penser que nous faisons partie d’une chaîne tragique, où la vie et la mort se nourrissent l’une de l’autre. Je me pense carnivore. Mais je suis une carnivore qui ne peut plus manger de viande. Comme si mon corps avait dit stop. Pourquoi maintenant ? Je ne peux pas l’expliquer, je ne suis même pas sûre d’en avoir envie. On ne sait pas comment les histoires, celles que l’on raconte, celles qu’on nous raconte, toutes celles que nous vivons, nous travaillent. Nous sommes faits de chair et de récits, les mots s’incarnent d’une façon mystérieuse et c’est un mystère avec lequel nous devons tous composer.

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PC : Pour le dire rapidement, la fin de la Métaphysique correspond à une fin de l’humanisme, en tant que l’homme devrait être privilégié vis-à-vis de l’ensemble du vivant. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que l’homme conserve un statut particulier de par sa capacité de raisonnement ; simplement, je pense que ce statut particulier ne lui confère pas de privilège, mais lui assigne au contraire une obligation éthique de responsabilité pour l’ensemble du vivant. Avez-vous un point de vue sur cette question ?

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IS : Je crois que la conscience consiste à jouer le jeu. Le grand jeu de la conscience, c’est de devenir consciente d’elle-même. La théorie de l’évolution, l’intelligence artificielle, la psychanalyse et toutes les œuvres d’art nous racontent cette histoire chacune à leur façon. Les animaux conscients, et donc joueurs, et donc créateurs, et donc un peu décalés que nous sommes ne peuvent pas s’affranchir de cette responsabilité à l’égard de tout ce qui vit, mais surtout de tout ce qui souffre. Parce que la conscience, c’est aussi la conscience de la souffrance. D’où la nécessité de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, même si c’est une parole imaginée. C’est du reste la première chose que font les légendes : faire parler les morts, faire parler le ciel, faire parler les animaux. Parler, c’est toujours faire parler ce qui se tait. Je crois que la responsabilité est là.

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PC : Les philosophes parlent souvent de post modernité et de fin des grands récits. La grande philosophie de l’histoire hégélienne n’est plus à la mode. Pourtant, on pourrait aussi dire que le mouvement anti-spéciste actuel s’inscrit dans la grande histoire de l’avènement de la liberté. Je m’explique : il fut un temps où l’idée qu’il n’existe pas des hommes maîtres par nature et des hommes esclaves par nature était impensable ; il fut un temps, pas si lointain, où il était impensable que les femmes soient destinées à autre chose que la sphère domestique. Peut-être que, de la même manière, l’on commence, avec des organisations comme L 214 ou Sea Sheperd qui mobilisent de plus en plus de militants, tout juste à penser l’émancipation des animaux. Qu’en pensez-vous ?

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IS : Il est possible que la pensée politique évolue vers une communauté des égaux qui ne serait pas basée sur la performance, mais sur la capacité à souffrir. Mais je crois qu’au-delà de cette pensée politique, si salutaire soit-elle, la question de notre rapport à l’animal demeure une question intime et légendaire. A bien des titres, les animaux d’élevage sont des bêtes noires. Parce qu’ils passent leur vie dans le noir, parce que la souffrance est leur pain quotidien. Se regarder dans leurs yeux, c’est prendre le risque de rencontrer les bêtes noires que nous créons, et celles que nous sommes.

 

 

 

J - 180 / L 214

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