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5 mai 2010 3 05 /05 /mai /2010 23:18

 

Voyageur pélerin

 

 Chemin-de-Saint-Jacques-de-Compostelle-4

 

 

Installer la présence 

 

Je vais revenir marcher vers la fin mai sur le camino, reprendre ce chemin là où je l’avais laissé - à Burgos –, et cette fois cheminer sans doute jusqu’à Léon. Jubilation des retrouvailles avec le chemin de Compostelle, dans la perspective de cette nouvelle étape, de cette marche que je perçois par anticipation comme un moment privilégié.

 

Il y aurait beaucoup à dire sur le chemin, sur le cheminement lui-même, sur cette joie, mêlée de souffrance parfois, de la marche. Il faudrait évoquer l’alternance des moments difficiles et de ceux où l’on atteint une sorte de grâce, l’intensité des aurores régénérantes, ces renaissances matinales qui sont aussi bien celles des arbres, des ruisseaux, des animaux, que celles des  sens , des corps des pélégrinos communiant avec la nature. Il faudrait parler de la grande liberté du chemin, de la solitude chérie du caminando, et, en même temps, des rencontres sur le camino qui, pour être fugitives souvent, n’en sont pas moins belles, fortes et empreintes d’authenticité. Il me faudrait décrire les rires et l’amitié dans les restaurants de pélerins, la simplicité et l’entraide dans les auberges, et encore la gentillesse, la sollicitude des hospitaleros qui soignent les pieds abîmés et perclus d’ampoules des voyageurs.

 

 camino-de-santiago-099-copie-1.jpg

 

 

Il me faudrait revenir aussi sur cette idée de pèlerinage au long cours, - pendant plusieurs années, sans hâte, par étapes, aussi bien spatiales que temporelles. C’est cette approche surtout qui constitue, je crois, une façon de faire du chemin une mise en abyme de notre propre itinéraire personnel, qui permet de faire entrer le camino dans notre vie, de l’intégrer comme composante métaphorique de notre existence, avec ses émotions, ses joies, ses peines et ses enseignements.

Il me faudra cheminer longtemps encore sans doute pour revenir avec plus de force et de vérité sur ces thèmes, pour saisir réellement et mettre en mots la beauté du chemin

Il faudrait encore, pour ce qui est du chemin de Compostelle, parler de la  grandeur de l’Espagne et de la simplicité teintée de noblesse des espagnols, de la gentillesse des villageois, de la fiesta et de la beauté des femmes.

Il faudrait…, mais tout cela fera, en son temps, l’objet d’autres articles.

 

28092009688.jpg

 Pascal Coulon, Camino 2009, vers Burgos

 

Je voudrais m’intéresser aujourd’hui à un aspect plus spécifique de la marche, à un effet de la randonnée pédestre pour celui qui s’y adonne réellement : je veux parler de cette vertu de la marche consistant à nous amener dans la dimension de l’ici et maintenant. Nous retrouvons là un thème qui nous touche tous plus ou moins, qui dépasse d’ailleurs l’idée de randonnée pédestre, et accessoirement, le cadre de cette rubrique. Nous savons en effet que cette dimension est à la fois difficile à atteindre et, peut-être encore plus que pour d’autres, importante pour les membres des groupes d’entraide. Dans le premier chapitre de mon livre sur les fraternités, j’insiste sur leur tendance stoïcienne, tendance qui se traduit notamment par le fameux « Juste pour aujourd’hui… ».

A ce sujet, je me permets de me citer moi-même, car la problématique que je mets en avant, et qui est celle de ces groupes (mais pas seulement), peut, me semble t-il, trouver des éléments de résolution dans ce genre de randonnées pédestres :

 

« … pour Sénèque (figure majeure du stoïcisme), on ne peut jamais perdre que ce que l’on a ; et ce que nous avons réellement en propre, c’est l’instant présent, le reste n’étant que projections (comme nous dirions aujourd’hui) ou imagination ; l’instant présent est donc tout ce sur quoi nous avons réellement un contrôle, et encore, dans une certaine mesure. Quelle que soit notre puissance, notre statut social, notre fortune, d’un côté l’avenir reste définitivement incertain, et de l’autre le passé n’est plus. Par conséquent, il vaut sans doute mieux se focaliser sur ce présent, qu’il s’agit d’intensifier en quelque sorte.

         Une des idées cardinales des fraternités consiste de la même manière à se concentrer – plus même, à s’enraciner - dans le présent. Dans le cadre thérapeutique des fraternités, il s’agit d’exercer concrètement sa vigilance sur le moment présent à des fins de reconstruction de soi. Nous dirions que le problème consiste à réhabiliter le présent comme occasion de poser un acte recréateur de soi. Contre l’usure d’un combat qui s’avère long et difficile, tout l’art consiste à saisir la fine pointe de ce présent pour s’en servir comme d’une amorce de liberté. C’est le sens du concept - ou leitmotiv – des groupes « juste pour aujourd’hui » : cette posture vise à éviter de se perdre en conjectures, en inquiétudes sur le futur. Attitude qui se veut d’abord tactique et que l’on peut décrire de façon négative : pour le dépendant en soins l’avenir tend à se donner sous la forme d’un idéal d’abstinence et de bien être (même si c’est en partie illusoire). Par rapport à cet idéal, il compare inévitablement la situation présente et la juge négativement. Inversement, la vision de cet avenir peut aussi présenter un caractère insatisfaisant, désespérant de platitude. Quant au sens opposé - celui du passé -, il tend à générer de la nostalgie. A moins que ce passé ne soit au contraire source de remords et de culpabilité.

Dès lors, le mieux est de parvenir à privilégier le présent. A l’encontre d’une représentation commune, il ne s’agit pas dans la doctrine des fraternités de se fixer un but et des efforts démesurés telle que l’abstinence définitive, mais des buts simples, accessibles dans un délai raisonnable, permettant d’apprécier concrètement les progrès, et d’acquérir de l’estime de soi… »

 

 

Mais, plus loin, j’ajoute :

 

« Il est vrai toutefois que la focalisation sur le présent est assez difficile en pratique, quels que soient les efforts intellectuels et la bonne volonté déployés à cet effet. Comment faire face à cette difficulté, qui est aussi une source de découragement ?

L’Inde – et plus probablement l’Asie d’une façon générale – nous donne quelques enseignements à ce sujet : les maîtres ont bien vu en effet que l’esprit a toujours tendance à vagabonder dans le passé, sous forme de nostalgie ou de remord, ou, à l’opposé, vers l’avenir, sous forme d’espoir ou de crainte. Ces tendances semblent bien inévitables, et ne sauraient être négligées d’un point de vue tactique. C’est ici que se situent peut-être les limites de la philosophie occidentale – stoïcienne ou non - et du privilège qu’elle accorde à l’intellect, voire à la raison ; c’est ainsi qu’à l’encontre de Descartes, la pensée indienne (Krisnamurti, entre autres) tend plutôt à considérer que tant que nous pensons, nous ne sommes pas. Il ne s’agit certes pas de verser dans un irrationalisme ; mais accessoirement, l’apport des pratiques de Sagesse orientales (zen, yoga, etc.) qui prennent plus appui sur le corps (nous pensons surtout au souffle) n’est donc pas à négliger. En effet, contrairement à l’esprit, le corps est, lui, par la grâce de certaines disciplines, plus apte à s’en tenir au présent, à en jouir, à le constituer comme une source créatrice - ou recréatrice de soi ».

 

Que la focalisation sur le présent – dépendant ou non - soit difficile, est un euphémisme. Intellectuellement, elle est tout simplement impossible, et elle requiert en fait concentration, patience et discipline.

Toutefois, j’avais écrit ces lignes avant de connaître les vertus de la marche. Autrement dit, je me suis aperçu que la randonnée pédestre pouvait constituer un excellent yoga. Plus loin, ce que la marche produit, c’est l’installation tranquille et progressive de la présence. Je dirais que la marche, quand elle s’effectue sur un temps assez long et avec un rythme régulier, est différente de l’expérience paroxystique de certaines pratiques zen ou yoguiques - expérience qui suppose un saut, presque une irruption brutale. La marche transforme la problématique de l’ici et maintenant en problématique plus délicate de la durée, expérience moins abrupte, (seulement) semi paroxystique. Durée qui est diffusion / infusion lente, silencieuse, à peine perceptible, de la présence ; mais la marche travaille sur le corps, bien sûr. A un certain moment, intervient un franchissement de cap : la petite perception devient aperception ; et pourtant, elle est d'abord présence sensorielle, physiologique, primaire et animale.

Il va de soi que cette présence est présence à soi-même. Le marcheur est alors renvoyé vers ce qui est finalement essentiel, élémentaire ; rencontres nuptiales de l'homme en harmonie avec la nature, et avec ce qui fait notre commune humanité.

 

Je ne résiste pas, pour terminer, à citer ce passage du livre de Frédéric Gros, Marcher, une philosophie (Carnet Nord, 2009), qui a constitué une musique de fond pour moi lors de mon dernier pèlerinage :

 

"Quand on marche, rien ne bouge, ce n'est qu'imperceptiblement que les collines s'approchent, que le paysage se transforme. On voit en train ou en voiture, une montagne venir à nous. L'oeil est rapide, vif, il croit avoir tout compris, tout saisi. En marchant, rien ne se déplace vraiment : c'est plutôt que la présence s'installe lentement dans le corps. En marchant, ce n'est pas tant qu'on se rapproche, c'est que les choses là-bas insistent toujours davantage dans notre corps. Le paysage est un paquet de saveurs, de couleurs, d'odeurs, où le corps infuse".

 

 

Bueno camino !

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commentaires

bgalea 11/05/2010 17:11



Bonjour Pascal,


Je suis très heureuse que vous ayez rejoint la communauté.


La lecture de cet article, précisément, m'a beaucoup apaisée et une fois de plus confortée dans l'idée que notre cheminement nécessite de faire place au silence pour parvenir à savourer ce fameux
instant présent et à découvrir notre propre intimité.


Vos mots et les textes d'auteurs que vous nous offrez sont doux, réconfortants et encourageants pour continuer sur le chemin.


Le chemin de Compostelle est certainement une expérience merveilleuse. J'ajouterai que cette expérience peut aussi être vécue lors d'une simple balade en bord de mer, face à un coucher de soleil,
en regardant tomber la pluie derrière les carreaux d'une vitre,  de façon toujours contemplative en quelque sorte, méditative.


Encore merci.


Béatrice.


 



fraterphilo.over-blog.com 12/05/2010 12:43






Bonjour Pascal,


Je suis très heureuse que vous ayez rejoint la communauté.


La lecture de cet article, précisément, m'a beaucoup apaisée et une fois de plus confortée dans l'idée que notre cheminement nécessite de faire place au silence pour parvenir à savourer ce
fameux instant présent et à découvrir notre propre intimité.


Vos mots et les textes d'auteurs que vous nous offrez sont doux, réconfortants et encourageants pour continuer sur le chemin.


Le chemin de Compostelle est certainement une expérience merveilleuse. J'ajouterai que cette expérience peut aussi être vécue lors d'une simple balade en bord de mer, face à un coucher de
soleil, en regardant tomber la pluie derrière les carreaux d'une vitre,  de façon toujours contemplative en quelque sorte, méditative.


Encore merci.


Béatrice.


 


Merci beaucoup Béatrice pour ce commentaire. Je suis touché par le fait que ce texte éveille des émotions, sentiments, échos chez d'autres personnes. Ce thème de la
présence devient de plus en plus important pour moi, - je vais en reparler dans des articles à venir - à tel point que je me dis que cela pourrait devenir la notion phare de ce début de blog en
ce qui me concerne. Au plaisir de vous lire également, bien à vous, Pascal.





Paul Zveguinzoff 06/05/2010 15:52



Félicitations pour cette belle réflexion sur la marche et la présence consciente à cet exercice.


Il est vrai que les plus grands voyages commencent par le premier pas.


Et cela est également valable pour les voyages intérieurs assez indissociables de l'art de cheminer...


Bien amicalement,


Paul



fraterphilo.over-blog.com 06/05/2010 17:22






Félicitations pour cette belle réflexion sur la marche et la présence consciente à cet exercice.


Il est vrai que les plus grands voyages commencent par le premier pas.


Et cela est également valable pour les voyages intérieurs assez indissociables de l'art de cheminer...


Bien amicalement,


Paul


Merci Paul, cette métaphore du cheminement me plaît à moi aussi. A bientôt, amicalement, Pascal





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