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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 19:13

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http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=30395

 

 

Quelques mots d’un petit livre remarquable écrit par Pierre Veissière, édité en 2011 chez Grrr… Art Editions et passé relativement inaperçu lors de sa parution, Kit de secours pour alcoolique. Préfacé par le professeur Bernard Hillemand de l’Académie Nationale de Médecine, le livre est intéressant, non par son ampleur théorique, ou même quantitative – comme son nom l’indique, il s’agit d’un kit d’une centaine de pages au prix modique de 10 euro -, mais en ce qu’il fournit aussi bien à la personne alcoolique qu’au professionnel du soin en alcoologie des éléments très clairs de compréhension de cette problématique, tant sur les plans étiologique que pratique et thérapeutique

 

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Mieux écrit que ne le laisse entendre son auteur lui-même qui reconnaît ne pas être un écrivain, il reste agréable à lire. En termes de contenu, d’une part il décrit dans un langage clair et concis le processus de dépendance, mais surtout il met en évidence aussi bien les pièges qui jalonnent le processus de recouvrance qu’un ensemble de supports, de « trucs », de conduites permettant à l’alcoolique en recouvrance de maintenir le cap, de rester sobre et de se reconstruire socialement, psychologiquement et culturellement. L’approche de Pierre Veissière est clairement pragmatique en l’occurrence. Psychosociologue et membre de la Société Française d’Alcoologie (SFA), il ne fait pas secret d’être lui-même un ancien alcoolique – ou, peut-être dirait-il lui-même un alcoolique en rétablissement, selon la terminologie des groupes d’entraide tels que AA. Tout l’intérêt réside dans cette double approche à mon sens, dans la mesure où son expérience personnelle est étayée par un savoir très consistant en alcoologie et un professionnalisme évident.

Cette approche pragmatique ne focalise donc pas sur les questions d’origine de la dépendance, mais, concernant la démarche thérapeutique, son mérite est d’aller à l’essentiel. Elle part du principe que l’alcoolodépendance constitue un franchissement de cap ne permettant pas de revenir en arrière, c’est à dire un retour à une consommation modérée. Autrement dit, la solution passe pour Pierre Veissière par une abstinence totale :

    « Une demande fréquente est d’essayer de comprendre pourquoi l’on a bu. Avec la croyance magique que si l’on débusque les raisons qui ont conduit à trop boire, on pourra retrouver une consommation normale… Sans sous-estimer l’intérêt d’une élucidation, cette quête part d’une confusion : désormais on ne boit plus parce qu’on a des problèmes, on boit parce qu’on est alcoolodépendant. La compréhension des problèmes sous-jacents permettra sans doute d’aller mieux ultérieurement mais ne permettra jamais de reboire. Si l’on est alcoolodépendant, cette démarche peut faire perdre un temps précieux en prenant l’ombre pour la proie » (p. 34).

 Nous avons là un exemple des pièges subtils qui jalonnent le parcours de recouvrance. En même temps, l’expérience et le savoir de PV lui permettent de dédramatiser les choses et d’aborder de façon plus légère (sur le mode du kit), et avec espoir, le parcours de recouvrance.

Ce livre présente enfin un autre intérêt non négligeable pour moi : son expérience personnelle couplée à un savoir théorique et une pratique personnelle éprouvée lui permet d’aborder la question des groupes d’entraide intelligemment - c’est –à-dire de façon non dogmatique, ou encore en termes de complémentarité. Je n’adhère pas sans discussion à l’ensemble de son livre, le revers de ce pragmatisme étant une approche un peu trop sèchement comportementaliste à mon goût., et dans laquelle il manque une dimension culturelle.  Mais je suis entièrement PV concernant l’idée que les groupes, loin de constituer une concurrence, fournissent un support formidable pour les thérapeutes (comme certains d’entre nous ont eu l’occasion de l’affirmer lors de la convention annuelle 2011 de Fédération Addiction à Lyon) :

« Les thérapeutes professionnels ne devraient ressentir aucune concurrence, aucune jalousie vis-à-vis d’un traitement précieux et gratuit. Il est unique et se présente comme un auxiliaire complémentaire. En outre une importante proportion de patients, même s’ils étaient auparavant hors circuit médical, acquièrent grâce au groupe l’habitude de prendre soin d’eux et d’entreprendre avec régularité, les traitements médicaux et psychothérapiques qu’ils négligeaient jusqu’alors. Les thérapeutes rémunérés ne peuvent pas tout et, si le devenir de leurs malades et l’optimisation de la qualité de leurs soins leur importe, ils seront, à la réflexion, enchantés de pouvoir bénéficier de cet apport bénévole, de surcroît souvent reconnaissant à leur égard » (p. 72).

C’est également ainsi que je vois les choses : au sein du centre de soins des addictions où j’exerce, l’engagement dans les soins, la compréhension de leur propre problématique et le parcours d’une façon générale des personnes fréquentant les groupes est loin de constituer un obstacle au travail des personels socio-éducatifs et à la participation des accueillis à nos divers ateliers – qu’ils soient éducatifs, psychothérapiques ou « culturels » (théâtre, art thérapie, chant, philo, histoire de l’art, littérature, yoga).

Pour finir j’émettrais peut-être un bémol concernant ce livre, une question importante d’interprétation : comme je l’écrivais précédemment ( Texte 3. Joie de la sobriété ), si je comprends la nécessité absolue de l’abstinence, je me demande si, sur un plan pragmatique, il est fécond de laisser entendre au patient (ni même peut-être au nouveau membre d’un groupe d'entraide) qu’elle est  destinée à être définitive. Il se pourrait même que ce soit la meilleure manière de le décourager devant ce qui apparaîtrait alors comme une montagne insurmontable et un horizon bien peu lumineux. Pire, cela pourrait même être contre productif au sens où cette perspective lui fournirait un bon prétexte pour esquiver la démarche de recouvrance, puisque cela lui paraîtrait une tâche impossible de toute façon. Je ne suis même pas persuadé que le programme en 12 étapes doive être interprété en ces termes d'abstinence définitive : en effet, l’important n'est-il pas que « juste pour aujourd’hui, avec l’aide des amis, etc., je ne boirai pas » ? Demain sera un autre jour. Il me paraît bien plus fécond d'insister sur cette dimension, plus fidèle à l’esprit ouvert du stoïcisme qui irrigue  les groupes, et plus réaliste au final.

Ceci dit, ce bémol n'est pas nécessairement justifié : je ne sais pas ce qu’en pense PV réellement, cette dimension n’étant pas évoquée dans ce précieux petit livre.

Pour se procurer le kit en ligne:

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La réponse de Pierre Veissière
Bonsoir Pascal
merci de cette amicale critique étayée.
Tu me permettras de formuler quelques observations ; tu en feras ce que tu veux.          

— "Mieux écrit que ne le laisse entendre son auteur lui-même qui reconnaît ne pas être un écrivain, il reste agréable à lire." Je n'aurais jamais dû témoigner de cette fausse modestie : évidemment qu'il est agréable à lire, j'y ai veillé. Français propre et pas de jargon.          

— La "dimension culturelle" est volontairement absente, de même que la non allusion aux 12 étapes. C'est écrit pour tout le monde, toutes associations et institutions confondues , quels que soient les niveaux et les aspirations culturels. Il y a de tout chez les alcooliques, et dans les différentes associations, françaises en particulier, des barbecues-muerguez au grand art. Il y a des "recouvrances" mais aussi des changements complets d'orientation. Que chacun trouve sa voie ! Je ne suis pas sûr non plus que le salut vienne d'une multiplication des Acerma.     

— Sur l'abstinence "définitive" : je suis d'accord, la proposer comme, objectif est un repoussoir. Chapitre 15, Page 79 je le concède d'emblée. Et je n'ai écrit nulle part (ou alors quelle erreur !) qu'elle doive l'être. J'écris, en la définissant page 80, qu'elle est "une conduite, acceptée et durable, d'abstention totale d'alcool." Totale et définitive serait une maladresse et une erreur de présentation.

Il faut en revanche, à mon avis, envisager une durée, ici non précisée. Les 24 heures (si possible reconduites), c'est génial ; mais à Croix bleue, par exemple, ils signent des engagements de plusieurs semaines ou mois, renouvelables. Résolution ferme, en tout cas, sur une durée à déterminer. Avec la pratique, l'aspect "définitif" perd de sa répulsion. C'est un faux problème. Le paysage n'est plus le même, pour un alcoolodépendant, après quelques semaines ou mois d'une abstention, agrémentée des autres moyens thérapeutiques adaptés.

Si le patient va dans un groupe d'entraide, il voit assez vite que la reconstruction solide passe, dans l'esprit de beaucoup de membres, par l'abstinence totale, et que nombre d'entre aux voudraient même avoir l'assurance qu'elle puisse être définitivement acquise.

Si on reprend cette décision tous les jours, le tour est joué : avec un engagement d'un jour beaucoup obtiennent une abstinence définitive ; jusqu'à leur mort, plus jamais ivre. La présentation par les 24 heures permet d'atteindre ce but, sans représenter une montagne infranchissable. Et ça permet de traiter, bien plus aisément, une éventuelle rechute.

« juste pour aujourd’hui, avec l’aide des amis, etc., je ne boirai pas "

Donc, bien sûr, ne pas demander au patient une abstinence de vie entière. Mais une présentation plus habile, un essai mais un essai mené avec détermination, d'une durée bien plus courte, permettra souvent d'atteindre, sans trop de souffrances, l'abstinence et la "recouvrance" qu'elle permet.

 

— Non il n'y a pas de bémol, pas besoin de décourager l'arrivant en lui présentant une perspective insurmontable.

—Tu aimes "recouvrance" ! On n'est pas gâtés par les mots dans notre domaine (alcoolo, abstinence…) . Personnellement, je lui préfère "rétablissement" que je trouve moins "récupération gestionnaire", mieux adapté à la santé, et en progression possible. Mais bon, chacun ses préférences sémantiques !

Voici les précisions que je souhaitais t'apporter.
Je te joins aussi la revue de presse des critiques "pro", toutes assez nettement favorables au "Kit".
Mais il est vrai que les médias grand public ne se sont pas encore manifestés. On verra bien…
             
Amitiés,
Pierre






 

 

 

Le 4 mai 2012 à 16:04, pascal coulon a écrit :

Bonsoir Pierre,
Mission accomplie. Tu verras si tu éprouves le besoin de me répondre.
Peut-être aurons-nous l'occasion de nous rencontrer un de ces jours
Amicalement,
http://0z.fr/BiNJt

Pascal Coulon
http://fraterphilo.over-blog.com

 

 

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