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4 juin 2012 1 04 /06 /juin /2012 15:02

 

 

cézanne

 

« Nulle distance entre le monde et l’homme, entre cette pluie cosmique où Cézanne

respire la virginité du monde et cette aube de nous-mêmes au-dessus du néant »

Henri Maldiney

 

 

Bernard Rigaud, Henri Maldiney. La capacité d'exister (Germina, Juin 2012)


Comment parler de l’existence dès lors qu’est assumé le fait que, par définition, l'existence n'a pas de signification, qu’elle n'est donc pas thématique, qu’elle comporte en elle ce vide, ce néant de représentation qui peut être fondamentalement source d'angoisse, mais aussi d'accueil, comme l'a bien vu la pensée zen ? Comment faire fond sur ce néant qui caractérise la question de l'existence en tant qu'elle concerne le seul être existant réellement – l’homme – dès lors que, paradoxalement, ce vide est en même temps source de ce qui est, de toutes représentations et de tout sens ? Comment l’évoquer donc, si ce n’est dans une langue pétrie de termes poétiques, où la parole ne représente plus, mais désigne, et devient par là-même appel pro-vocateur ?

"L'existence est une exclamation dans le vide éclaté", nous dit Henri Maldiney. Le problème se pose pour le philosophe qui traite la question de l’existence, comme c’est le cas d’Henri Maldiney, mais il se dédouble pour le commentateur de son œuvre, Bernard Rigaud, qui a publié fin Mai 2012 un beau livre, Henri Maldiney, La capacité d'exister, petit par son volume (120 p env.) mais très intense du point de vue de son contenu - à l’image de l’œuvre d’Henri Maldiney elle-même. Le problème se pose enfin pour le commentateur du commentateur - en l'occurrence l’auteur de cet article.

Peut-on éviter le piège du contresens qui consisterait à réduire cette pensée à un objet thématique du monde et sauvegarder ainsi sa dimension d’évènement, c'est à dire son potentiel existentiel ?

 

maldiny rigaud

 

L'entreprise de B. Rigaud est délicate. D'une part, la philosophie d'Henri Maldiney  qui « tente l’expression de l’originaire » est difficile d’accès tant elle fourmille d'expressions poétiques aussi extraordinaires que celles de l'exergue et du § précédent - et qui sont en elles-mêmes une source de méditation infinie. Mais, corrélativement, entrer dans la philosophie maldinienne suppose aussi une certaine familiarité avec la phénoménologie d’Husserl et surtout la pensée d'Heidegger. S’inscrivant initialement dans le sillage de la philosophie heideggérienne, on pourrait dire qu’Henri Maldiney s'approprie cette pensée de telle sorte qu'il parvient à en concilier les deux périodes : celle de l'existence telle qu'on la trouve dans Etre et temps, et celle de sa dernière période – notamment Acheminement vers la parole – où il s’agit précisément de faire advenir une parole permettant d’habiter le monde en poète. Comment retrouver le chemin de l’être, dévoiler son souffle au-delà la pensée métaphysique occidentale qui entraîne mathesis universelle et saisie conceptuelle ? Peut-on faire un pas de côté par rapport à cet «arraisonnement» technique du monde qui dégrade l'être et le circonscrit sous forme d’étant utilitaire ? Se focalisant moins que son illustre prédécesseur sur la question de l’être que sur celle de l’existence, cette question devient chez Henri Maldiney celle de ce qui permet d'ouvrir à l’existence, ou encore d'accueillir l’évènement – l’avènement de l’évènement nous dit-il parfois – et à ce qui, dès lors, caractérise réellement un homme parmi toutes les autres choses du monde. On pourrait dire que la problématique de l'étant et de l'être devient chez Henri Maldiney celle du vivre et de l'existant.


 

IMG193

 

Historien, juriste, chercheur en psychanalyse et Directeur d’un centre de soins, B. Rigaud fut dans les années 70 à Lyon un étudiant passionné de ce phénoménologue exigeant né en 1912, élève de la rue d’Ulm (avec des condisciples aussi prestigieux que Merleau-Ponty). L’auteur parvient à éviter le piège évoqué plus haut dans la mesure où il cherche peut-être moins à transmettre au lecteur un ensemble de concepts maldiniens (même si ceux-ci sont abondamment explicités), voire la substance de l’œuvre, qu’à renouveler l’expérience fondamentale de la rencontre. Celle-ci doit être comprise, non seulement au sens courant et concret de la rencontre physique, mais aussi et surtout comme ce qui caractérise l'existence en tant qu'irruption d'une altérité, évènement, avènement d'un évènement que l'existant accueille dans l’ouvert de son être-là. 

Le sol sur lequel s'élabore la phénoménologie d'Henri Maldiney se veut originaire au sens où il est un « sentir véritable » accessible par l’esthétique, par cette sensibilité que l'on peut appeler "sympathie" ou "empathie" (liée aux pathe mathas, quoi qu'il en soit). Sur ce "fond pathique", exister suppose la capacité d'accueillir l'évènement, de se laisser mouvoir par lui, transformé par lui tout en le transformant, ou en le configurant. Exister n'est rien d'autre que ce double mouvement d'accueil d'une altérité radicale qui nous transforme tout en étant transformée.


 

maldineyHenri Maldiney

 

 

Pour moi aussi donc, il s'agit d'éviter le piège évoqué plus haut, et de penser le livre de B. Rigaud, non sur le mode purement théorique d'une explicitation de concepts, mais sur celui de la rencontre. Dans le cadre de cet article, je mentionnerai trois modalités existentielles ressortant de façon évocatrice du livre de cet auteur (et de l'œuvre d'Henri Maldiney plus généralement), qui me touchent personnellement, et qui consonnent avec les problématiques de ce blog. Ces trois thèmes mettent aussi en évidence la façon dont le phénoménologue décline cette distinction de l'être et de l'étant, ou plutôt du vivre et de l'existant. Il s'agit de : a) l'expérience de la marche, et plus précisément du chemin; b) celle de la maladie mentale en contraste avec l'existence ; c) celle de l'art comme vecteur existentiel et thérapeutique.


 

maldi regard

 

Nous le disions, l'homme, en tant qu'il existe, ne rencontre pas un monde posé là-devant qu'il n'aurait plus qu'à utiliser ou conceptualiser. Il est "avant tout" le "là" qui sort du néant et fait que les choses apparaissent, ce que ne peut penser la science. En ce sens il est configurateur de monde. Le geste par lequel l'homme vient à l'existence en rencontrant le monde dans un mouvement de transcendance (sans divin) est contemporain de celui par lequel il est transformé par lui tout en le transformant. Nous co-naissons (au) le monde, en quelque sorte. Comme a pu l’écrire d'une façon magnifique Henri Maldiney : "Nulle distance entre le monde et l'homme, entre cette pluie cosmique où Cézanne respire la virginité du monde et cette aube de nous-même au-dessus du néant". 

Dans Regard, Parole, Espace, le phénoménologue illustre de très belle façon également cette question du retour aux choses mêmes dans leur apparaître avec l'exemple de l'alpiniste : celui-ci ne voit pas la montagne comme un touriste verrait un spectacle ; elle n'est pas pour lui donnée, là devant ; elle est présente, et même présence qui en dévoile le rythme cosmique.


 

aube


 

L’exemple de la marche devient chez H. Maldiney une véritable métaphore de l’existence et de son rapport au vide : « Exister veut dire avoir sa tenue « hors », hors de cette contenance que l’on peut se donner en construisant son propre personnage … à l’avant de soi, en soi plus avant. C’est comme l’expérience de la marche à pied, nous dit Maldiney, marche à pied qui est suspendue à un « pas encore » dont elle-même perpétue l’instance, c’est-à-dire la duplication » (p. 52). 

Le thème de la marche et de la présence me renvoie bien sûr personnellement à la façon dont la marche de longue randonnée, le pèlerinage, contribue à installer la présence, comme je l'indique dans ce blog Texte 2. Installer la présence et Texte 3. Aurore . Question de rythme, cette présence change tout effectivement, elle modifie le rapport au paysage, à soi-même et à l'autre de telle sorte que le pèlerin a le sentiment d'une profonde harmonie. Je pense à la jubilation du marcheur quand advient l'aurore, et qu'à son acmé elle est aussi bien celle des arbres, des ruisseaux, des animaux, que celles des corps des pèlerins. Jamais sans doute n’ai-je éprouvé plus profondément, dans la solitude de l’aurore, ces harmonies rythmiques du corps communiant avec la nature. Sentiment de joie et de puissance, d’être le régisseur de cette symphonie des sens - expérience d’unité cosmique de la marche que je n’échangerais pour rien au monde.

Concernant cette dimension phénoménologique de la marche qui instaure une différence entre l’espace géographique et le paysage, entre l’étant et l’être, entre le vivre et l’existant, Frédéric Gros, dans Marcher, une philosophie, écrit: "Quand on marche, rien ne bouge, ce n'est qu'imperceptiblement que les collines s'approchent, que le paysage se transforme. On voit en train ou en voiture, une montagne venir à nous. L'œil est rapide, vif, il croit avoir tout compris, tout saisi. En marchant, rien ne se déplace vraiment : c'est plutôt que la présence s'installe lentement dans le corps. En marchant, ce n'est pas tant qu'on se rapproche, c'est que les choses là-bas insistent toujours davantage dans notre corps. Le paysage est un paquet de saveurs, de couleurs, d'odeurs, où le corps infuse".

Henri Maldiney opère, lui, une distinction très évocatrice entre le chemin et la route : "Entre l’espace du paysage et l’espace géographique il y a toute la différence du chemin et de la route. Mais seul chemine en plein paysage le vrai promeneur ouvert à l’étendu qui s’ouvre à lui, et qui marche, où qu’il soit, dans le monde entier. Ma relation au paysage est circulaire. Il m’enveloppe sous un horizon déterminé par mon ici ; et je ne suis ici qu’au large de l’espace sous l’horizon duquel je suis présent à tout, et partout hors de moi. « Il est impossible, écrit Strauss, que l’espace géographique se déploie jamais à partir du paysage où nous sommes déroutés (tombés hors de toute route possible), et où en tant qu’hommes nous sommes perdus " (RPE).

 

maldiny folie


Un autre grand intérêt de l'œuvre d'Henri Maldiney réside dans la manière dont il lie la problématique de la folie à celle de l'existence. D'une certaine façon, la folie permet de trouver, en passant par la négative, une quasi-définition de l'existence. La folie est incapacité d'exister, de s'élever, de transcender le monde, de se désengluer des choses du monde desquelles il ne parvient pas à se distinguer. 

B. Rigaud nous montre que le malade est envahi par lui-même, par le monde ou un de ses éléments, passé et mort, élément traumatique qui le submerge et qu'il ne cesse de répéter. Il lui est dès lors impossible d'accueillir l'évènement, l'altérité. "On voit bien que pour accueillir la vie, pour être dans l'ouverture accueillante de l'évènement, il faut être suffisamment détaché de soi-même et du monde. Il faut en quelque sorte être un peu au-dessus de nous-mêmes et des évènements. C'est la capacité "d'ex-sister", de se tenir en avant de soi, "hors tout", hors posture et hors contenance, dans l'ouverture. Cette ouverture pourrait être assimilée à une forme de capacité (active et passive) par laquelle on s'expose au monde, et par laquelle on reçoit le monde, monde qui par là-même devient réalité recevable par nous. Capacité par laquelle on endure l'altérité et on fait face à l'altérité qui est imprévisible. Sans cette ouverture / capacité, nous n'existons pas et le monde n'existe pas. La réalité devient folie" (p. 40-41). 

D'où cette définition limpide de la thérapie chez Henri Maldiney comme ce qui permet de libérer chez un individu sa capacité d'exister.

 

250px-Jean-Baptiste-Camille Corot 012


 

Si la maladie peut être considérée comme une incapacité d'exister, en quoi la thérapie consiste-t-elle ? Comment se désengluer du monde ? Comment s'opère une véritable rencontre ?

La philosophie d’Henri Maldiney fournit un arrière-plan très fécond pour l’art thérapie. Là aussi, il faut revenir à la conception heideggérienne de l’art comme vecteur de vérité ; non pas certes une vérité certitude ou adéquation aux choses du monde déjà données, mais l’aletheia, le dévoilement de l’être oublié des choses. C’est le sens originaire de la vérité que nous permet de retrouver la véritable œuvre d’art en tant qu’elle est au principe d’une rencontre, d’un surgissement, d’un éveil, d’un insight. Dans l’ouvert du là, l’artiste donne à voir l’être des choses, au-delà de leur utilité pour nous ou/et de leur saisie conceptuelle, dans leur corporéité véritable d’une certaine façon. Il nous permet alors de percevoir des aspects que nous ne percevons pas dans le cours ordinaire du monde régi par l’utilité. L’art donne accès à l’être originaire du monde dans la mesure où il est « le sentir véritable » et qu’il « met à jour l’enfoui » dont est privé la saisie objective du monde. « Pour Maldiney,l’esthétique-artistique serait alors la vérité de l’esthétique-sensible, qui se révèle dans l’œuvre » (p. 111).

Pour Henri Maldiney, cette dimension originaire du monde se manifeste essentiellement sous forme de rythme. Or, celui-ci ne doit pas être compris comme la cadence du musicien, qui est encore de l’étant là devant objectivable. Le rythme véritable est d’ordre métaphysique, « nous ne pouvons qu’être impliqués en lui et par lui dans l’ouverture ».

De même que l’expérience de la marche nous met en phase avec le rythme fondamental du cosmos, la forme de l’œuvre d’art est une de ces manifestations rythmiques originaires par lesquelles, dans l’ouverture émancipée de la saisie « objectivante » et utilitaire du monde, nous co-naissons aux choses en les laissant advenir à elles-mêmes. Tel est le privilège de l’artiste, et de l’amateur d’art. Mais aussi de l’art thérapie dans la mesure où, dans le meilleur des cas, la manifestation de la forme de l’œuvre est contemporaine d’un processus de subjectivation, comme je le disais dans un précédent article ( Texte 1. La joie de transmettre ).

Précisons pour finir que B. Rigaud fait référence à de nombreux peintres évoqués par H. Maldiney (Cézanne, Klee, Tal Coat, etc.), et que dans un cadre éditorial différent - celui des "beaux livres" de peinture -, des illustations picturales auraient été tout à fait bienvenues.

 

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Pour conclure, quelques citations d’Henri Maldiney


« Entre ce faisceau embrouillé de lignes aberrantes où le regard est sans prises, par quoi Paul Klee illustre le chaos, et le rayonnement de l’espace à partir d’une origine instaurée dans un saut, il n’y a rien d’autre que le Rythme. C’est par lui que s’opère le passage du chaos à l’ordre. « Au commencement était le rythme » dit Hans von Bülow »

 

« L’art est la vérité du sensible parce que le rythme est la vérité de l’aisthesis  ».

 

« Dans une œuvre figurative, l’image a pour fonction essentielle non d’imiter mais d’apparaître »

 

« Dans une grande œuvre d’art, il n’est pas un élément : point, ligne, surface, couleur, qui n’appartienne à l’espace total, avant et en vue d’appartenir à une image locale. Telle ligne de Seghers, avant de définir une image (un pli de terrain, par exemple) — et en liaison et action réciproques avec toutes les autres lignes (horizontales surtout) qui n’ont rien à voir avec ce pli là, ni même avec aucun autre — chiffre l’espace entier de la gravure ; et c’est en lui, lieu de toutes les lignes articulées, ouverture de l’étendue, essor de l’horizon — le tout conjugué dans la tension unique de forces contraires — que toutes les images se donnent. »

 

 

 

 

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