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9 mai 2013 4 09 /05 /mai /2013 09:45

 

 

 

 

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Quelques mots du dernier film de Thomas Vinterberg, La chasse, avec le remarquable Mads Mikkelsen, acteur que l'on avait déjà pu voir dans l'injustement méconnu After the wedding de la réalisatrice australienne Suzan BierLe réalisateur danois Thomas Vinterberg, quant à lui, s’était déjà signalé de façon fracassante avec le révolutionnaire Festen - ce petit bijou cinématographique - et, sans en atteindre tout à fait la puissance, l'on peut considérer que La chasse s'inscrit dans la même lignée. 

  

Synopsis du film

"Après un divorce difficile, Lucas, quarante ans, a trouvé une nouvelle petite amie, un nouveau travail et il s'applique à reconstruire sa relation avec Marcus, son fils adolescent. Mais quelque chose tourne mal. Presque rien. Une remarque en passant. Un mensonge fortuit. Et alors que la neige commence à tomber et que les lumières de Noël s'illuminent, le mensonge se répand comme un virus invisible. La stupeur et la méfiance se propagent et la petite communauté plonge dans l'hystérie collective, obligeant Lucas à se battre pour sauver sa vie et sa dignité."

 

 

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Pourquoi un article concernant cette œuvre cinématographique sur ce blog ? Quel rapport avec ses thèmes habituels, d'ordre littéraire et philosophique ?

Trois  choses m'ont frappé dans ce film, en lien avec mes préoccupations professionnelles et intellectuelles, mais qui les dépassent certainement : 1 - la façon dont l'angoisse diffuse d'une petite ville devient violence généralisée et se transforme en mécanisme de la victime émissaire ; 2 – la sacralisation de la parole de l’enfant ; 3 – le danger concret de la dimension idéologique de la psychanalyse quand elle devient une vulgate (et, à cet égard, les phénomènes souterrain de diffusion de savoirs ou de pseudo-savoirs m’ont toujours fasciné).

Si Festen est un grand film contemporain, c’est sans doute parce que sa mise en scène intègre à merveille les mécanismes de l’inconscient, ses ressorts, ses conséquences. Festen est en ce sens un film freudien. La chasse serait plutôt un film girardien. 

 

 

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Dans le Centre de loisir où Lucas travaille comme animateur, une fillette - qui se trouve être par ailleurs la fille de son meilleur ami – a un grand frère adolescent qui la confronte par jeu, de façon malsaine, à des images pornographiques. Sans doute marquée inconsciemment par ces images, à la suite d’une petite dispute et d’une frustration concernant Lucas, elle dit, de façon presque anodine, à la Directrice du Centre que ce dernier lui a montré son sexe.

D'emblée, on sent bien que Lucas est pris dans une toile d’araignée digne de Kafka et qu’il ne s'en sortira pas - ou très difficilement. Autour de la question de la pédophilie, une angoisse diffuse se répand dans la petite communauté paisible de cette bourgade danoise, et les mécanismes décrits par l'anthropologue René Girard se mettent progressivement en place (voir L'impensable violence ). Dans cette œuvre de Vinterberg l’effet de violence est d’autant plus significatif à mon sens que les protagonistes n’évoluent pas dans l'anonymat d'une grande ville. C’est un effet de  contraste qui produit le sentiment de violence implacable : contraste entre, d’une part l'aspect paisible et traditionnel de cette petite ville (les bains en commun dans l'eau glacée des fjords, la chasse au cerf, les rituels d’initiation, les repas festifs) où Lucas est intégré de longue date (des amis chers, tout le monde se connaît, etc.) et, d’autre part le mécanisme de disparition de la confiance, d'exclusion, de vexation, et de violence dont il devient progressivement l'objet.

 

 

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L’angoisse diffuse liée au soupçon de pédophilie est bien l’une des forme contemporaine de la violence du tous contre tous dont parle Girard (comme on a pu aussi en voir une manifestation dans l'affaire d'Outreau), et qui ne peut trouver une résolution que par une transmutation de cette violence, par le passage de cette violence généralisée à une violence du tous contre un. Le lynchage de la victime émissaire fonctionne dès lors comme un catalyseur permettant à la communauté de se ressouder et de réaffirmer ses valeurs.  

 

Mais au-delà de ces mécanismes désormais bien identifiés ( Violence mimétique ), une originalité du film consiste à faire apparaître clairement que les dits mécanismes victimaires sont alimentés en l’occurrence par la dimension idéologique de la psychanalyse dès lors qu’elle devient une vulgate (dimension idéologique dont n’est pas exempte la doctrine girardienne par ailleurs). L'épistémologue Karl Popper reprochait ainsi au marxisme et à la psychanalyse leur dimension idéologique, et leur déficit de scientificité dans la mesure où elles n'étaient pas des doctrines falsifiables ; ce qui est aussi le cas d'ailleurs pour la doctrine girardienne. A cet égard, je me permets une citation de mon propre livre : 

 

"Freud ou R. Girard procèdent par accumulation d’indices venant confirmer leur théorie, et non en cherchant ce qui pourrait la falsifier. Ce faisant, ils se dispensent de la mettre à l’épreuve, et ils sont donc « gagnants » à tous les coups. Plus précisément, soit les textes vont dans le sens de l’hypothèse générale de R. Girard, soit l’absence d’éléments confirmant cette hypothèse signifie qu’ils cherchent à cacher le mécanisme émissaire. Dans Le sacrifice, par exemple, livre où il s’intéresse aux Védas, R. Girard ne parvient pas à découvrir des traces de ce mécanisme dans le recueil des Brahmanas ; qu’à cela ne tienne ! Il suffit d’aller en chercher dans l’Hymne à Purusha, et d’en déduire qu’elles devaient exister auparavant dans le premier recueil, et qu’elles ont été effacées ! Dans tous les cas, la théorie est irréfutable". (René Girard ;L’impensable violence, p. 163-164)

 

 

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Ce qui vaut dans ce texte pour Girard vaut bien sûr pour les interprétations freudiennes des phénomènes. Lorsqu’il touche uniquement le champ scientifique et qu’il n’a pas d’implication humaine immédiate, il va de soi que ce problème n’est pas bien grave. Il en va autrement quand sont en jeu la réputation, et même la vie d’un homme. Certes, le film de Vinterberg n'est jamais qu'une œuvre de fiction. En outre, il ne s’agit évidemment pas ici de contester la valeur des extraordinaires découvertes de Freud, Lacan, etc. Mais ne serions-nous pas bien avisés de reconnaître que la vulgate psychanalytique qui s’est répandue dans toutes les sphères de la société peut avoir des effets pervers, et même être à la source de violences concrètes, à raison même de cette dynamique idéologique qui se caractérise par son côté irréfutable ?

 

Le film met en scène un cocktail redoutable entre sacralisation de l’enfant et de sa parole, mécanisme émissaire  et dimension idéologique de la psychanalyse. Cette dernière dimension prend en effet pour Lucas un caractère dramatique puisque, aussi bien les professionnels (la directrice, les animateurs, le psychologue !) que les parents partent d’un certain nombre de postulats non réfutables : 1 – sacralisation de la parole des enfants. Ils ne peuvent mentir (la psychanalyse n’est pas en cause ici) ; 2 – si d’aventure les enfants veulent revenir sur leurs déclarations (sous l’impulsion initiale de la fillette, tous les enfants du centre ont construit une sorte de mythologie autour des supposés agissement incestueux de Lucas), reconnaître ainsi leur mensonge et, donc, l’innocence de Lucas, c’est parce qu’ils ne peuvent supporter la vérité traumatique de l’inceste et la méchanceté de l’adulte, et donc que leur seule issue est de la dénier ou refouler. Par conséquent, ce déni renforce finalement la thèse (la certitude !) du traumatisme, et, donc, de la culpabilité de Lucas ! 3 – on demande aux parents des autres enfants du centre d’observer leurs enfants : s’ils font des cauchemars ou manifestent des troubles (ce qui est évidemment le cas de plusieurs d’entre eux), c’est bien le signe que, eux aussi, ont été victimes des attouchements pédophiles de Lucas ;  CQFD !!

Autrement dit, la spirale infernale est en marche et rien ne peut l’arrêter. Bien que la police l'ait relâché, ne pouvant objectivement retenir aucun chef d'inculpation, la chasse est lancée, jusqu'à ce que la bête meurt ! Comme le veut le mécanisme émissaire, la solitude et l’état de délabrement de Lucas – lié aux coups (symboliques et physiques) de ses voisins et amis - vient confirmer rétrospectivement qu’il est un sale type, donc sa culpabilité, et donc le bien-fondé de la violence que la communauté manifeste à son égard.

 

 

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Plus profondément, Girard met en évidence un paradoxe historique : l’avènement du Christianisme est un moment historique fondamental (historial) dans la mesure où il fait apparaître l’innocence de la victime, l’injustice et l’inutilité des sacrifices, la nécessité de chercher les causes réelles des maux, et d'élaborer d'autres systèmes pour mettre fin à la violence généralisée (institutions judiciaires et juridiques, etc.). De façon exponentielle, depuis cet avènement, notre civilisation n’a eu de cesse d’être attentive aux victimes, avec tout ce que cette attention a pu entraîner de positif en termes de dispositifs (sociaux, politiques, associatifs, judiciaires, etc.). Malheureusement, par un étrange et paradoxal retournement de l’histoire, cette attention aux victimes est devenue excessive, et notre société est devenue une société victimaire où nous nous jetons mutuellement nos victimes à la figure. Notre société sacralise des victimes, et, par une sorte de nouvel effet pervers, produit dès lors de nouvelles victimes émissaires : celles que nous accusons de porter atteinte aux victimes ! C’est ici le cas de Lucas, mais aussi de certains accusés d’Outreau, et sans doute d’un nombre non négligeable d’inconnus qui se sont suicidés, qui croupissent dans des geôles, ou qui font, au mieux, l’objet d’un opprobre général. 

 

 Subséquemment, la question épistémologique et un peu académique de l’alternative entre idéologie et science pose donc plus prosaïquement et plus concrètement (pour les travailleurs sociaux, notamment) le problème éthique de l’emballement lié à un éventuel signalement. Puisqu’il convient en effet de prendre en compte prioritairement la sécurité des enfants (et des personnes en difficulté, en situation de handicap, etc.), à partir de quel moment, de quel(s) indice(s), dans quelles conditions éthiques et légales peut-on ou doit-on faire un signalement concernant un parent, un collègue, etc. - sachant les risques encourus par l’enfant, mais aussi par la (ou les) personne(s) incriminée(s) ?

 

 

Destruction of Leviathan

 

 

Questions redoutables de toute évidence, et que l’on ne saurait trancher simplement. Tout ce dont on peut être certain cependant, c'est qu'il convient de se méfier, par principe, de toute idéologie. Et cela précisément dans la mesure où elle entraîne de la violence, mais aussi parce que ce type d'élaborations risque potentiellement de se muer, de se cristaliser en une construction mythologique dont la fonction (non sue) consiste à justifier rétrospectivement cette violence, qui est plus profondément la violence fondatrice des origines.

 

J’engage le lecteur à voir cet excellent film. Je n’en révèlerai donc pas le « dénouement » (terme d’ailleurs inapproprié en l'occurrence). Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître la grande qualité et la dimension révolutionnaire de ce cinéma danois (on peut aussi penser à la très bonne série Borgen) qui, avec Vinterberg et Mikkelsen, traite de façon magistrale et avec une grande finesse des thèmes actuels dont la portée morale, sociale, psychologique et existentielle est très profonde.

 

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