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24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 21:37

 

 

cézanne

 

Que de plus en plus de personnes s’intéressent à la philosophie est plutôt une bonne chose en soi. Mais un phénomène de mode touchant la discipline tend depuis une dizaine d’années à propulser sur le devant de la scène un certain nombre de philosophes dont la surface médiatique et les prises de position provocatrices (souvent démagogiques en fait) n’ont d’égal que leur faiblesse conceptuelle ( Texte 2. Pour une critique digne de ce nom ). Dès lors, entre les « cafés-philo » de toute nature et les histrions spectaculaires, il est bien possible qu’un malentendu soit en train de s’installer durablement. Quoi qu’il en soit, des philosophes qui développent  au fil des années une œuvre véritable restent, eux, bien souvent inconnus du public.

 

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Jean Luc Marion fait clairement partie de cette catégorie de penseurs, ce que nous donne  à voir le dernier livre de Stéphane Vinolo, Dieu n’a que faire de l’être (Germina 2012),  ouvrage qui se veut explicitement une introduction à l’œuvre de Marion. Très bon connaisseur de Marion, Stéphane Vinolo, Docteur en philosophie et enseignant dans le département de Languages and Cross-Cultural Studies de Regent’s College à Londres, nous permet de découvrir la fécondité conceptuelle de cet auteur. En découvrant Marion, on se prend à penser que si l’idée deleuzienne (de l’Abécédaire) selon laquelle il devrait être possible d’assigner un chiffre à chaque philosophe en fonction de la richesse des concepts qu’il a créés a un sens, le chiffre de Marion ne devrait, assurément, pas être négligeable. En effet, puissante et originale, cette œuvre peu connue du grand public s’inscrit - de Descartes à Husserl en passant par Kant - dans l’histoire de la philosophie dont il permet une relecture tout à fait féconde et régénérante. Plus loin, ce faisant, il en vient à approfondir et radicaliser la démarche phénoménologique d’Husserl et à en tirer toute sorte d’implications très riches permettant de penser à nouveaux frais des thématiques comme l’image, l’événement, le visage, l’amour, le rapport à Dieu, entre autres. On pourrait dire que tout l’effort de Marion consiste à libérer la phénoménalité – laquelle est toujours, dans l’histoire de la Métaphysique, tributaire d’une construction ou constitution par un sujet, et dès lors rabattue sur la catégorie de l’objet, chez Descartes, Kant ou même Husserl – et de montrer que ce sont les phénomènes eux-mêmes qui se donnent. Autrement dit, il s’efforce de penser une donation pure, laquelle est en quelque sorte attestée par ce que Marion appelle les phénomènes saturés dont les figures emblématiques sont constituées par l’évènement, l’idole, la chair et l’icône.

L’œuvre de Marion est donc d'une importance certaine dans l’histoire de la philosophie, et pourtant elle passe relativement inaperçue. A cet égard, il convient aussi de préciser que cette relative "impopularité" dans le milieu universitaire est sans doute due en partie, tout comme pour ce qui concerne Girard, au rôle très important qu’il reconnaît à la Révélation chrétienne (et, tout comme Girard, il est aussi Académicien).

 

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Le livre de Vinolo permet donc de suivre de façon claire la logique et les articulations successives de l'ensemble de l’œuvre. Comme la plupart des livres de cette collection dont j’ai pu parler sur ce blog - celui de Nicolas Floury sur Jacques Alain Miller, Le réel insensé ( texte 6. Miller / Lacan: le réel insensé ), celui de Bernard Rigaud sur Henri Maldiney, La capacité d’exister ( L'accueil de l'évènement ), ou encore le mien sur René Girard ( L'impensable violence ), et d’autres encore sur Badiou, Morin, Debray, etc. - celui de Vinolo tend à présenter les concepts fondamentaux et les articulations d’une œuvre exigeante mais très féconde que le lecteur de philosophie ne peut décemment ignorer.

A mon sens, c’est d’ailleurs tout l’intérêt et la noblesse de cette collection assez confidentielle de ne pas succomber à la démagogie ambiante consistant à laisser entendre que la philosophie est chose facile (il y aurait les penseurs s’adressant au peuple versus les universitaires repliés sur leur pré-carré), et de faire œuvre pédagogique en s’efforçant de présenter, de rendre accessible à « l’honnête homme », les concepts souvent difficiles d’accès des grands penseurs, sans rien sacrifier pour autant à une quelconque vulgarisation. J'entends ici l'experession "honnête homme" au sens des 17 et 18ème siècle, c'est à dire l'homme des Lumières, lecteur non spécialiste, mais désireux de savoir, curieux de tout ce qui touche à notre commune humanité, susceptible d'une réflexion, et surtout disposé à faire un effort de concentration et de compréhension. 

Sur un plan éthique, il me semble aussi que, même quand il s’agit de s’adresser à un public non spécialisé, peu habitué à manier les concepts philosophiques - comme c’est le cas dans mes ateliers d’initiation à la philosophie ou d’approche de l’histoire de l’art, lors de mes interventions dans les universités inter-âge, ou encore dans des centres de formation pour travailleurs sociaux -, il faut s’efforcer de conserver un bon niveau d’exigence conceptuelle. Certes, il ne s’agit pas de prétendre à des cours d’agrégation ; mais par respect pour ces publics, il convient toujours de maintenir le niveau en s’efforçant de faire le travail d’explicitation adéquat parce que c’est seulement par l'intégration des concepts que la philosophie peut prendre réellement sens pour la vie de tout un chacun ( accompagner la quête de sens ).


 

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Concernant l’œuvre de Marion, Vinolo remplit parfaitement sa mission dans la mesure où son livre donne précisément envie de la découvrir et de la lire dans le texte. Je ne peux évidemment pas développer les diverses thématiques du livre de Vinolo dans le cadre de ce petit article tant elles sont riches et variées, entre l'approche du visage qui est très proche chez Marion de celle de Levinas, sa distinction très fine entre une approche anthropologique et une approche phénoménologique du don, entre autres. Je me contenterai juste de copier ici la 4ème de couverture de cet ouvrage. Puis je signalerai quelques passages de l’œuvre de Marion qui touchent à la peinture, et cela dans la mesure où, en lien avec mes cours, mes ateliers et la problématique de la transmission, son approche me parle énormément ( Texte 1. La joie de transmettre ).

La philosophie de Jean-Luc Marion est phénoménologique. À ce titre, elle décrit et interroge les manifestations phénoménales qui tissent notre condition. Mais le point de vue suivi est radical : il pousse philosophie et phénoménologie au cœur de la manifestation des choses, au lieu de leur déconcertante donation. Les phénomènes se donnent sans se soumettre au sujet qui les reçoit et sous la forme d’un don sans limite.
Ainsi de l’événement, de l’idole, de l’icône et de la chair, phénomènes exemplaires de la donation, telle que la pense Marion. Il n’est pas étonnant dès lors que cette phénoménologie se confronte à une certaine théologie. En mettant au jour le caractère conceptuel et idolâtrique du Dieu de la métaphysique, Marion nous aide à penser un Dieu d’amour totalement délié du problème de l’être. L’amour en effet est don et donation purs.
Il se donne antérieurement à l’être, voire en son absence. Sur le chemin de cette philosophie, nous croisons les objets techniques, la peinture, l’invisibilité, le don, la caresse, la confession, la prière… À chaque fois, il s’agit de décrire ce qui nous dépasse et par conséquent nous appelle

 

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La description phénoménologique que fait Marion dans Etant donné du jeu entre le visible et l’invisible, entre ce qu’il y a et ce qui se donne, me semble très féconde, et elle n’est pas sans rappeler certaines analyses d'Heidegger (Les souliers de Van Gogh dans Holzweige), ou encore les propos de l’historien d’art, le regretté Daniel Arasse quand il dit qu’à force de méditer, à un moment donné « la peinture se lève ». Plus loin, le rapport à la peinture de Marion est consubstantiel à sa philosophie, et peut-être à l'histoire de la philosophie : en effet, son approche des tableaux permet non seulement d’approfondir le rapport à l’œuvre d’art et à tout ce qui concerne les questions esthétiques, mais elle constitue aussi de toute évidence une formidable porte d’entrée dans la phénoménologie plus générale de Marion.

 

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Ainsi, prenons un tableau (je résume ici sommairement une argumentation que le lecteur pourra retrouver dans les pages 42-44 du livre de Vinolo) ; pas forcément une grande œuvre picturale afin de ne pas se laisser distraire par sa célébrité. Qu’est-ce qui m’est ainsi donné ? Est-ce que cela relève de l’objet ? Certes en un sens, puisque le visible du tableau est « porté » par l’objet tableau qui subsiste là comme tel. Mais ne peut-on modifier bien des choses dans ce tableau, le restaurer pigment par pigment, par exemple, sans que le tableau ne cesse de donner le même phénomène ? En outre, certain objets (un urinoir) ne sont-ils pas complètement modifiés par leur exposition ? Chez nous, dans leur utilité quotidienne, ils ne donnent rien, à strictement parler. Dans un musée, ils donnent à voir de nouveaux visibles. « Qu’est-ce à dire alors, sinon que l’objet en tant que tel ne porte pas ce qui se donne à voir, puisqu’un même objet, selon qu’il est dans un musée ou simplement posé là, chez nous, peut donner à voir deux phénomènes radicalement différents ? ». Dès lors, on peut dire que la phénoménalité est déliée de l’objet. Ce qui signifie, pour ce qui concerne le tableau, qu’il ne se réduit pas à une subsistance, et, plus loin, qu’il apparaît, non comme subsistance, mais malgré elle !

Pour Marion, il faut alors distinguer entre le regarder et le voir. Nul ne peut voir le tableau, nous dit-il, s’il n’est saisi par sa survenue, voire son surgissement. Contre l’objet cartésien que nous construisons, ou même contre "l’objectité" husserlienne que nous constituons, c’est le tableau lui-même qui nous sollicite dans son surgissement. Certes nous pouvons regarder les objets d’un tableau et les décrire l’un après l’autre (des palais, des gondoles, des hommes, etc.), mais le tableau ne peut se résumer à l’agrégation de ces divers éléments, de même, comme le dirait Levinas, qu’un visage ne se réduit pas à l’assemblage des divers organes qui le composent, ou encore qu’une symphonie ne peut se réduire à une succession de notes. Ce qui dès lors se donne à voir, à travers ces objets, ou même malgré ces objets, c’est un effet (sérénité, apaisement, passion, etc.) qu’il produit sur nous et qui est entièrement contemporain de son propre surgissement.

Revenons maintenant à la dialectique du visible et de l'invisible : l'objet en tant que tel (disons celui de la quotidienneté utilitaire, ou même l'objet tableau) a bien, lui aussi, une relation avec un invisible qui constitue sa condition d’apparition. Et cet invisible, c’est l’espace, source de perspectives, sans lequel nous serions littéralement écrasés par les objets. Nous ne pourrions, en effet, mettre les objets du monde à la distance suffisante et nécessaire permettant de les voir. Or, cette espace, condition de visibilité, est, lui, parfaitement invisible. Avec l’objet, « c’est l’invisible qui ouvre l’espace de la visibilité », qui structure cette visibilité. « Au contraire, pour penser ce qui se donne avec le tableau, il faut renverser les termes entre le visible et l’invisible ; non plus penser un invisible qui rende visible, mais un visible qui nous permette d’accéder à l’invisible… Dans l’effet du tableau, c’est bien le contraire de l’apparaître du tableau qui se joue, puisque la visibilité des objets nous permet d’avoir accès à la donation de l’effet  qui est, lui, toujours invisible ».

 

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Je ne peux prolonger cette séquence argumentative dans le cadre de cet article, mais le livre de Vinolo recèle de pépites d’argumentation conceptuelle de cette nature, et notamment une approche du cubisme qui va certainement m’être bien utile au moment où je prépare un cours sur ce sujet difficile.

Je ne saurais donc trop encourager les lecteurs aimant la philosophie à découvrir ce travail qui accomplit la performance de faire à la fois un tour d'horizon presque complet de l’œuvre de Marion, tout en restant rigoureux et même d’une profondeur certaine. On ne peut que remercier l'auteur (et l'éditeur) pour la joie qu'il nous procure de découvrir un philosophe important, pour les perspectives et les horizons de sens que nous ouvre cette découverte.


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commentaires

Tellez 27/11/2012 09:29


Merci pour cette belle analyse du livre de Stéphane Vinolo, qui est vraiment un philosophe remarquable, sachant s'effacer devant une oeuvre et ne songeant qu'aux moyens d'en transmettre l'esprit.
Ce qui revient, d'ailleurs, paradoxalement, à ne pas s'effacer au bout du compte... Mais cela, peu le comprennent. Dans le même genre, il y a aussi Pascal Coulon...

fraterphilo 27/11/2012 10:46



Merci Jean pour ce très gentil commentaire. Amicalement



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