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9 septembre 2010 4 09 /09 /septembre /2010 23:56

280px-Eug%C3%A8ne Delacroix - La Mort de Sardanapale

 

Dans le cadre de l’atelier « initiation à la philosophie » du Centre de soins des addictions qui m’emploie, nous avons travaillé pendant trois mois sur la question de l’amour (Texte 2. Considérations sur l'art d'aimer ) à partir du livre de Erich Fromm.

 

Cet atelier - facultatif au sein de notre structure - qui a duré trois mois a connu un succès incontestable et une affluence inhabituelle. Ce succès fut sans doute dû en partie au fait que les questions abordées par Fromm dépassent le cadre de ce que nous appelons communément les relations amoureuses, que leur traitement par Fromm permet à la fois d’universaliser la question de l’amour tout en lui conservant un caractère pratique extrêmement évocateur pour les patients, et qu’il met aussi en lumière un certain nombre d’enjeux existentiels qui tissent le fond tragique de la condition humaine, telles que l’angoisse de séparation, la solitude, le manque de sens, la responsabilité, l’attention à l’autre, l’estime de soi, etc.

 

A cet égard, comme je l’indiquais dans un article précédent (Texte 1. La joie de transmettre ), j’ai jugé opportun de donner une orientation plus existentielle à ma pratique de ces ateliers, et je me suis donc décidé cette fois à aborder ces enjeux de façon plus explicite et approfondie en mettant en place une série d’interventions sur la question de la mort. Cet atelier devrait durer, là aussi, plusieurs mois, afin qu’un processus d'imprégnation se mette en place et devienne progressivement effectif.

Cette question de la durée et de l’imprégnation est importante à mon sens, et c’est la raison pour laquelle il ne s’agira pas d’interventions uniquement philosophiques, au sens d’une étude purement conceptuelle de la mort (laquelle aurait, de toute façon, peu de chance de toucher réellement ce public) – même si j’utiliserai de nombreuses références de la Tradition philosophique. Nous avons d’ailleurs déjà abordé Epicure, Lucrèce, Platon et les stoïciens, et fait allusion à Pascal. Heidegger, Kierkegaard, le Bouddha, des philosophes juifs et d’autres encore sont au programme. Mais je compte entrecouper ces moments purement conceptuels de séquences plus imagées, visuelles, artistiques, littéraires. Ainsi, nous avons déjà vu un célèbre tableau de Poussin (Et in Arcadia ego) et lu un passage des Possédés de Dostoïevski ; la prochaine séance portera en partie sur Le livre des morts égyptiens ; la série Six feet under est aussi au programme,puis d'autres textes de Dostoïevski, Tolstoï, etc.

 

C’est une évidence, ces thèmes nous touchent tous, et a fortiori les personnes souffrant d’une dépendance. D’ailleurs, dune façon ou d’une autre j’y reviens sans cesse dans mes ateliers philosophiques ou d’histoire de l’art ; non pas parce qu’un thème comme la mort me procure une douteuse jouissance morbide, ou parce que cela flatterait une tendance dépressive, mais parce que je fais partie de ceux qui croient que la confrontation avec les enjeux liés à la constellation de la mort permet d’intensifier notre vie, de l’approfondir, d’établir des relations à soi-même et aux autres plus belles et moins superficielles. C’est en ce sens que ces ateliers sont clairement partie prenante d’une mise en application pratique et concrète de ce que j’appelle dans ce blog ( Dernières nouvelles du blog de fraterphilo ) une philosophie de l’expérience source d’évolution existentielle. Ce que j’illustre dans les quelques paradoxes qui suivent.

 

 

DSCN1338

 

 

De façon paradoxale, il faut avoir fait l’expérience de la vraie solitude pour pouvoir rencontrer véritablement l’autre. C’est en acceptant d’être seul avec soi-même que l’on peut se tourner vers autrui de façon aimante - en étant attentif à lui, à sa croissance, à son bien être. 

 

Tout aussi paradoxalement, il nous faut, dans cette solitude, faire l’épreuve de notre finitude pour vivre plus intensément. Nous devons intégrer délibérément le fait que nous sommes des êtres destinés à mourir, avoir dans le cœur l’imminence de notre mort, pour vivre de façon plus riche et plus authentique - comme si chaque moment devait être le dernier. 

 

De même, il faut s’être confronté à l’expérience douloureuse du vide, à ce que certains ont appelé l’absurde, le manque absolu de sens. Cette épreuve du désespoir est nécessaire pour comprendre que ce sens ne peut venir de l’extérieur. C’est ce qui nous permet ensuite d’assumer un sens, de le trouver à partir de nous-mêmes. Il faut donc toucher ce fond pour faire ensuite l’expérience de l’autonomie, d’une liberté véritable - mais difficile, puisqu’elle implique notre entière responsabilité. 

 

Au final, ces trois conditions n’en font qu’une ; disons plutôt qu’elles sont liées et interdépendantes : c’est en vivant sans chercher de faux fuyants face à notre finitude - avec son potentiel de souffrance et d’angoisse -, que nous pouvons alors éprouver de la compassion pour l’autre, de l’empathie pour sa souffrance, sa solitude et son angoisse. Dans la mesure en effet où nous savons et ressentons que ces souffrances d’autrui sont aussi les notre, nous nous identifions plus facilement à lui. Alors, nous nous sentons plus solidaires, nous pouvons véritablement nous soucier d’autrui, et, éventuellement, chercher à apaiser sa souffrance. Plus loin, nous pouvons aussi faire de ce souci pour autrui une source de sens, en transformant par exemple ce souci en une responsabilité envers lui, de la sollicitude envers nos frères humains, et, peut-être, un engagement envers tous les autres. 

 

Eprouver réellement sa solitude, vivre avec l’horizon de sa propre mort et éprouver le vide (ou faire l’expérience de l’absurde) – tout cela est certes source d’angoisse. Pourtant, loin de relever du pessimisme ou d’un quelconque masochisme, ces différentes composantes révèlent notre humaine condition. L’angoisse, quand elle se présente dans notre vie, peut être vécue comme le signe annonciateur d’une situation génératrice de sens. En effet, se confronter à ces éléments paradoxaux qui tissent le fond tragique de l’existence – la solitude, la mort, l’absurde – permet de nous reconnecter plus authentiquement avec nous-même et d’enrichir notre vie, si nous sommes prêts à l’assumer. 

         

Si cette « conversion » enrichit notre existence et notre rapport à l’autre, c’est parce qu’elle conduit immanquablement à se détourner de a) l’instrumentalisation des autres ; b) du bavardage inauthentique ; c) du conformisme. Ce qui amène alors à privilégier au contraire une vie faite a) d’attention à l’autre, b) d’authenticité, c) de liberté. 

C’est aussi ce fond tragique de l’existence qui nous permet d’éprouver notre condition, et par là les liens fraternels qui nous unissent aux autres, les fils qui font de nous des membres solidaires de la communauté humaine. 

 

 

L'atelier ne fait que commencer, mais a déjà sucité un intérêt certain, voire des émotions avec lesquelles il me faudra composer d'une manière ou d'une autre. Quoi qu'il en soit, cet ensemble de séances donnera lieu dans quelques mois à un article de synthèse, et étayera probablement le travail que nous avons entamé en commun, Nicolas Floury et moi-même, consistant en un dialogue, un regard croisé sur ce type d'activités pour des dépendants en soins, entre une approche psychanalytique et une approche philosophique plus existentielle.

 

Au-delà, ce travail peut fournir une source pour des chercheurs désireux de mesurer l'impact d'activités culturelles, de pratiques spirituelles, etc., sur les processus de recouvrance. Les participant peuvent en effet faire partie de cohortes dans lesquelles pourraient être distinguées des personnes participant aussi à des groupes d'entraide, prenant de la substitution, etc. 

 

 

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commentaires

Miche 11/09/2010 04:47



Toutes ces étapes que vous décrivez avec clarté, qui comme vous le dites n'en font qu'une, j'appelle cela "Voir", attitude qui consiste à rester devant "ce qui est" sans juger, sans justifier.


Oui, il se passe alors quelque chose, quelque chose qui concerne mourir à ...


Vivre et mourir font parti d'un même mouvement.


Au plaisir


 



fraterphilo 11/09/2010 13:25



Toutes ces étapes que vous décrivez avec clarté, qui comme vous le dites n'en font qu'une, j'appelle cela "Voir", attitude qui consiste à rester devant "ce qui est" sans juger, sans justifier.


Oui, il se passe alors quelque chose, quelque chose qui concerne mourir à ...


Vivre et mourir font parti d'un même mouvement.


Au plaisir


  REPONSE


Merci pour ce commentaire, très évocateur pour moi, surtout au regard d'autres articles de ce blog, notamment dans la catégorie "voyageur-pélerin".



ISABELLE 10/09/2010 14:49



Et quel va être le 3ème grand thème de Pascal Coulon, dans ses réflexions profondes ? La vie (comme déjà évoqué), l'aventure, la naissance, la civilisation, la pensée, la politique, l'évolution
?... Bonne continuation dans cette évolution grandissante.



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