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23 mai 2010 7 23 /05 /mai /2010 00:22

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  http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=30395

 

 

"La récompense de la vertu est dans la pratique de la vertu elle-même"

Spinoza, Ethique

 

A l'heure où il est question de savoir dans quelle mesure il est  - moralement,  politiquement, légalement - possible d'organiser des "apéros" géants par l'intermédiaire de Facebook, le moins que l'on puisse dire, c'est que l'abstinence n'est pas vraiment "tendance". Politiquement incorrecte, il m'a semblé néanmoins intéressant de questionner cette notion.

L’abstinence est-elle une notion nécessairement négative, synonyme de privation ? S’agit-il d’une idée dépassée et archaïque, voire quelle que peu réactionnaire ? A l’inverse, se pourrait-il au contraire que, bien comprise, elle soit source de joie et de plénitude, de connaissance et d’estime de soi ?

 

Dans le Texte 2 (Injecter du pluralisme ) de cette catégorie du blog (groupes d'entraide ), il était question de la compatibilité possible ou non des fraternités et du système de soins français. On le sait, les groupes privilégient l’abstinence, et considèrent qu’il s’agit d’une condition incontournable de la recouvrance. Or, prenant acte d’un certain nombre d’évolutions de notre société, la politique de soins des addictions tend de plus en plus à établir des stratégies de gestion des risques et de gestion des plaisirs, mettant en priorité l’accent sur la responsabilité de l’individu consommateur. Elle cherche à éviter par conséquent les alternatives binaires entre l’abstinence et la consommation, considérées désormais comme stériles, peu réalistes, et surtout dépassées dans le contexte social actuel (c’est peut-être moins évident en alcoologie). Dès lors, et par contre coup, l’option « abstinence » se retrouve enrobée d’un parfum de radicalité qui constitue sans doute un obstacle en termes de reconnaissance institutionnelle de la validité de ces groupes.

 

Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur cette politique qui, certes, n’est pas dénuée d’une certaine subtilité, mais qui revient, de fait, à exclure l’alternative de l’abstinence. Mais ce n’est pas sous cet angle que je souhaite aborder la question de l’abstinence dans cet article. Une remise en cause, une critique de cette politique pourra éventuellement faire l’objet d’un autre article (pour ces questions et la perspective selon laquelle j'aborde la question des fraternités dans mon livre, voir Texte 1. Livre sur les groupes d'entraide ). Il s’agit plutôt ici de voir plus précisément dans quelle mesure l’abstinence mérite ou non cette réputation - ou cette image - peu engageante, et s’il est possible de l’améliorer. A cet égard, je reprends  dans cet article des thèmes que j’aborde dans les chap. 2 et 5 de mon livre, en leur donnant toutefois une extension plus large.

 

Tout d’abord, je parlerais d’une inaptitude - ou de maladresse - dans le choix des signifiants, en ce qui concerne les fraternités françaises. Cela n’explique pas tout, bien sûr, mais le moins que l’on puisse dire, c’est que leur choix de traduction n’est pas engageant.  Il est un fait, par exemple, que le terme même « abstinence », avec son préfixe privatif, donne inévitablement le sentiment d’une restriction, et tend à faire signe vers la pénitence. Il en va de même pour « rétablissement ». Quoi de plus rébarbatif en effet que ces mots dans la langue française ? Le passage de l’anglais au français permettait pourtant d’autres choix. Il eût suffit de réactualiser l’emploi de deux mots de l’ancien français, à usage plutôt littéraire, comme « sobriété » et « recouvrance », pour que l’image des fraternités s’en fût trouvée en partie améliorée. Le signifiant peu usité « recouvrance » (issu du verbe « recouvrer »), pour traduire « recovering », aurait induit des images bien plus agréables et poétiques – on s’embarque dans l’aventure de la recouvrance - que le sinistre « rétablissement », fleurant le redressement, l’orthopédie sociale, la morale d’internat, le sabre et le goupillon. Un sémiologue expliquerait d'ailleurs très bien que le morphème [ãs] est plus porteur, et surtout signe d’ouverture.  

 

Dans cet ordre d'idées, « sobriété », avec sa connotation positive qui renvoie à une « sobriété heureuse », pour reprendre la formule de l’éco agriculteur Pierre Rabhi, correspond au « sobriety » anglo-saxon. Cette notion eût été bien préférable que la notion rébarbative «abstinence», dont le préfixe privatif fait immanquablement signe vers une logique restrictionniste (d’autant que cette logique est inévitablement colonisée par une logique prohibitionniste). Le choix du terme « sobriété » – comme celui du terme « tempérance », d’ailleurs – eût été possible car, dans leur acception ancienne, ces mots renvoient effectivement à ce que nous entendons aujourd’hui par « abstinence », plutôt qu’à ce que nous comprenons par « sobriété » (consommation très modérée).

 

Dans les deux cas – abstinence ou sobriété –, il est question de ne pas consommer.  Plus loin, on pourrait dire que, dans un cas comme dans l’autre, cette pratique fait signe vers des formes de religiosité, voire de monachisme. Mais dans le premier, il s’agit de restriction pure, de négativité, de privation. Dans l’autre cas, il s’agit d’une espèce d’ascèse, d’une discipline de soi, qui, dans sa pratique quotidienne, peut devenir une source de joie ; un peu comme le sage prend du plaisir à la pratique de la méditation ou du yoga, ou encore le Maître zen avec le tir à l’arc. Peut-être aussi une manière plus concrète de comprendre, ou de vivre le "juste pour aujourd'hui" comme une présence à soi-même (Texte 2. Installer la présence). Autrement dit, la pratique de la sobriété devient ainsi une source d’évolution, de maturation, un véritable art de vivre ayant trait à la connaissance de soi et permettant d’atteindre une forme de plénitude (Texte 2. Considérations sur l'art d'aimer ). Plus encore, la joie inhérente à cette pratique n'est pas une récompense, surnuméraire, après coup, de la pratique de la sobriété comme souci de soi ; cette joie est immanente à la pratique, elle est contenue dans la sobriété.  

 

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Rien n’empêche à mon sens que l’abstinence totale reste le dogme et le paradigme dominants des fraternités. Mais se pose un problème d’interprétation : il est en effet possible de comprendre cette nécessité de l’abstinence comme un moyen vers un mieux-être. Et cela à des fins de (re)construction de soi dans un premier temps, puis d’évolution spirituelle ou existentielle ensuite (ou corrélativement). Je parlerais plutôt de sobriété en ce qui concerne cette approche plus vivante, cette attitude caractérisée par l’ouverture. A l’inverse, cette abstinence peut être interprétée comme une fin en soi. On pourrait dire qu’il s’agit simplement d’une question de focalisation. Mais la distinction est importante dans la mesure où elle engage des attitudes très différentes. La fermeture de l’abstinence fait pendant à l’ouverture de la sobriété, fermeture qui peut être source de tension, ou encore de sclérose. En outre, l’un des risques, comme toujours avec ce type d’interprétation, - et cela dans la plupart des traditions -, c’est que la fermeture entraîne des phénomènes d’exclusion, ne serait-ce qu’à des fins d’auto protection du groupe.

 

Rien n’est simple cependant. Parler uniquement de sobriété, par exemple, peut entraîner une ambiguïté préjudiciable dans l'esprit de certains. Et, de ce fait, il vaut mieux être clair. Plus généralement, la difficulté, voire le paradoxe, c'est que la fermeture est aussi nécessaire que l’ouverture à la survie et à la construction identitaire du groupe. Privilégier de façon naïve l’ouverture s’avèrerait contre productif et dangereux. C’est donc en partie la fermeture qui confère sa vie au groupe ; mais un groupe ne peut être considéré comme un système clos ne recevant aucun apport extérieur. C’est un système ouvert devant être en permanence alimenté sous peine de dérèglement organisationnel et de dépérissement. Etat de déséquilibre permanent, assez fragile donc, ne serait-ce que parce que, si les structures restent les mêmes, les constituants changent. Le paradoxe, c’est qu’en un sens le système doit se fermer au monde extérieur afin de maintenir ses structures et son milieu intérieur qui, sinon, se désintègreraient. Mais c’est son ouverture qui permet cette fermeture.  D’une certaine façon, c’est sans doute aussi vrai du dogme. Il doit rester vivant. Il ne vit donc que des différentes interprétations qui en sont faites, et même des résistances qu'on lui oppose. Il convient donc d'imaginer une sorte de dialectique - ou une dialogique - et de se situer toujours sur une sorte de crête, à la limite entre ouverture et fermeture, sachant que la réflexion est à reprendre sans cesse. Là est toute la difficulté, mais aussi ce qui fait l'intérêt, la virtuosité et la beauté de cet engagement.

 

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Quoi qu’il en soit, il me semble qu'il est possible de conférer à cette conception ouverte de l’abstinence – la sobriété – une valeur éthique. De ce point de vue en effet, loin d’être simplement une velléité réactionnaire, je crois qu'il est possible de l'interpréter de façon stoïcienne, à la fois comme souci de soi, attention à l'autre et aussi infra résistance. Résistance indidividuelle et communautaire (et non communautarienne) à une manière de vivre, d’être dirigé par un pouvoir inféodé à l’économique et aux intérêts d’un marché qui tend à envahir toutes les sphères de notre vie. Contre conduite vis à vis d’une représentation du monde imposée par la vaste entreprise de marketing qui conditionne nos désirs. Plus loin, alors que nous sommes de plus en plus soumis à l’injonction surmoïque de la jouissance à tout prix, peut-être la sobriété est-elle une façon de détourner cette aliénation, de subvertir la standardisation progressive de nos modes de vie, de résister à ce façonnage homogénéisant qui nous dépossède de nous-mêmes pour nous transformer en individu consommateur.

 

Il est certes de bon ton de dénoncer la sobriété comme une conduite de soi archaïque et moralisante, une attitude de soumission à un supposé ordre moral réactionnaire duquel la lucidité commanderait au contraire de s’émanciper. Mais, à l’encontre d’une indexation de la liberté à la libre consommation, la sobriété ne recèle-elle pas un potentiel de résistance ? En effet, les groupes, forts de leur savoir et de leur potentiel de résistance, ne constitueraient-ils pas l’un de ces chemins de traverse à partir desquels peuvent s’engager aujourd’hui des formes diverses de réappropriation de soi-même, de même que des relations sociales régies par l'esprit du don ?

 

Selon ce dernier point de vue, je considère en effet que la sobriété fait sans doute partie de ces alternatives sociales pouvant être inscrites dans l'esprit du don. Et celà au sens où, à l'aune de cet esprit, les hommes privilégient la relation sur les choses. Se trouve alors mis en jeu la dimension symbolique de l'existence, dans laquelle nous nous manifestons estime et respect mutuels, et le fait que nous valons plus que les choses que nous échangeons - lesquelles ne sont jamais qu'un support éphémère de ces relations. Ce qui n'exclue pas des relations antagonistes - inutile de tomber dans un angélisme de mauvais aloi - qui ne constituent pas un drame en elles-mêmes. 

   

Pour finir en accord avec le stoïcisme, j'évoquerais ici la notion (chère également à nietzsche) « d’amor fati », d’amour du destin. Je veux dire que le chemin vers la sobriété requiert d’aller puiser en soi-même des ressources peut-être insoupçonnées jusque là. Ruse de la raison - ou de la nature -, parce qu’elles sont confrontées à cette problématique génératrice de souffrance qu'est l'addiction, les personnes choisissant la voie de l'abstinence peuvent interpréter leur démarche comme un parcours un peu initiatique, une quête qui est au principe de la découverte de dimensions inconnues et plus authentiques de soi et du rapport à l'autre. En même temps, cet effort pour élaborer des stratégies sur ce parcours de la connaissance de soi et de l'autre peut être considéré comme une démarche féconde de désaliénation. Une occasion en quelque sorte de découvrir des richesses en soi-même et d’exprimer des potentiels propres.

 

        

En conclusion, je dirais que considérer l'abstinence comme une fin en soi fait courir le risque de sclérose, de repli sur soi, en bref de s'extraire du courant de la vie. Pourtant, d'un autre côté,  la "récompense" de l'abstinence n'est pas à rechercher ailleurs qu'en elle-même, dans la joie qui monte et qui est consubstantielle à cette "pratique de soi" quotidienne - laquelle confine finalement à un véritable art. Là comme ailleurs, nous sommes face à une complexité et un ensemble de contradictions constitutives de la vie, de sa force, de sa difficulté, mais aussi de sa beauté. La frontière est fragile entre la fermeture de l'abstinence et l'ouverture de la sobriété. Dans cet équilibre toujours instable, il convient de rester en éveil afin que cette démarche s’avère et reste une source génératrice d'un processus de « subjectivation de soi par soi », ou encore de ce j’appelle une « expérience-source d’évolution existentielle ».

 

 

A suivre : La puissance supérieure.

 

 

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commentaires

snoring aids 03/04/2014 14:11

Text 3. Joy of sobriety is a good one and i am sure the people and society will learn and collect useful information from here, which is very reliable. all i can say is that your article is the best and i will be back again for more.

Pascal 03/04/2014 19:28

Thank s a lot! I wrote this a long time ago. But I am happy for it to be read and appreciated. Pascal

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