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12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 11:46

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La Compostella 

 

Caminante no hay camino. El camino se hace al andar

Antonio Machado

 

Il n’y a pas de chemin.

Le chemin se fait dans le cheminement.

 

The path does not exist. We just do it while walking.

 

  

 

De retour de Santiago où je viens d’achever le pèlerinage de Compostelle, je souhaite revenir un moment dans cet article de la catégorie voyageur pélerin  sur deux aspects – clairement interdépendants - qui m’ont particulièrement frappé et que j’avais commencé à développer dans un précédent article (Texte 3. Aurore ) : le thème du chemin comme mise en abyme, ou métaphore, de nos vies, et l’idée d’une communauté de sentiments, d’impressions, de ressentis entre le voyage en Inde et le camino.

 

De toute évidence, le camino peut être pensé sur le modèle de l’identification entre micro et macrocosme, et, ne serait-ce que sur ce plan, la ressemblance avec le voyage en Inde est déjà présente. Plus précisément, on peut parler d’une mise en abyme (comme disent les littéraires) de nos vies, c'est-à-dire d’une histoire dans une histoire plus vaste. La métaphore des poupées russes enchâssées les unes dans les autres illustre très bien ce point de vue. Le chemin serait ainsi une petite poupée ; plus loin, chacune de des nouvelles étapes du camino, avec ses joies, ses peines et ses inconnues, constituerait la plus petite des poupées russes d’un ensemble de poupées constituant notre existence - voire l’univers dans son ensemble, si l’on adopte une perspective clairement holistique. De ce point de vue, le fait d’avoir, par nécessité, découpé l’ensemble du chemin jusqu’à Santiago en trois parties (trois années successives) participe sans doute de ce sentiment très fort pour moi d’identité, d’analogie, entre le chemin au sens physique du terme et l’existence elle-même ; s’est  ainsi naturellement imposée à moi cette idée que le chemin entre dans nos vies, qu’il est en ce sens bien plus qu’un lieu géographique et une épreuve psycho physique.

  

 

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Mais, quel est l’intérêt de ce type d’images, analogies ou métaphores ? Disons que si l’on accepte cette idée que le chemin vaut comme concentré métaphorique de nos existences, avec ses joies, ses souffrances, ses diverses modalités relationnelles, alors les moments de marche solitaire où l’on apprend à mieux se connaître, à éprouver ses limites, sont de toute première importance et acquièrent une intensité inédite. Nous sommes en effet reconduits à des besoins simples et primitifs : marcher, le gîte, le climat, les capacités et soucis du corps, le ravitaillement (le pèlerin n’est pas un touriste, il ne visite pas, ne lit pas ; il marche). Le dehors et le dedans sont inversés : ce que l’on peut appeler notre « chez nous », notre foyer, c’est désormais dehors ; dans la vie courante, le déplacement est transport, un passage anecdotique destiné à être le plus bref possible entre deux points constituant une base et un but. Sur le chemin, c’est l’inverse ; les auberges ne sont jamais que des moments  transitoires et inessentiels, même s’ils peuvent être joyeux et fraternels, entre deux « chez nous » – c'est-à-dire deux dehors. En marchant, chaque nouvelle aube est attendue dans l’effervescence, source de nouveauté, de rencontres et d’inconnu ; la marche est une manière de se rapprocher de la vie comme source intarissable d'éternelle nouveauté; on s’enchante d’une aurore qui, tel un premier matin du monde, infuse dans nos corps s’éveillant à l’unisson, d’un paysage dont la présence s’installe lentement en nous ; mais, en même temps, une ampoule, une tendinite, etc. peuvent devenir de sérieux handicaps.

 

  

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Inoubliable sentier du petit matin qui monte dans le soleil naissant de la Castille ; en planant au-dessus des nuages, vers le village et l’église d’Ocebrero, la Galice à l’horizon, le marcheur réalise le sens de l’expression « chemin des étoiles » ! Ou encore, après Finistera, cette aurore entre les grands arbres (eucalyptus) bordant un chemin forestier, en compagnie d’un jeune canadien émerveillé comme moi, soutenu par le chant des oiseaux, le sentiment incroyable de pénétrer dans une cathédrale, un temple vivant (« La nature est un temple dont les vivants piliers… »).

 

 

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Admirables correspondances ! Comme le peintre à ses heures inspirées, tout se passe comme si le pèlerin s’extrayait d’un rapport utilitaire au monde environnant pour aller vers l’initial, un monde fait de signes, l’ante prédicatif constituant l’expérience phénoménologique. Le rapport au corps est ici essentiel ; c’est par lui, par la symphonie des sens pleinement éveillés, tout autant que par ses douleurs, que j’ai le sentiment d’être partie prenante d’un réseau de significations oubliées, mais subitement régénérées. Les arbres, l’eau de la fontaine, les lapins, le renard, les serpents, les cigognes, les hommes que l’on croise sur le chemin, les paroles et les regards s’inscrivent dans un subtil réseau de sens.

 

 aube

  

 

Une petite anecdote illustrant cette régénération du système signifiant et la relation qui s’établit entre pèlerins : je marchais en compagnie d’un anglais vers 9h du matin du côté du monastère de Samos, un peu après Tricastela en Galice ; c’était une voie annexe, peu fréquentée parce que plus longue. Nous aurions bien visité ce monastère visiblement majestueux, mais il n’ouvrait qu’à 10h. Le pèlerin n’attend pas, ne visite pas, il marche. Nous avons donc poursuivi notre chemin, et, à la sortie de Samos, sur la route, j’ai trouvé un credential (le passeport du pèlerin, indispensable pour entrer dans les auberges et surtout obtenir la Compostella finale). Il appartenait visiblement à un espagnol de Leon. Je l’ai évidemment ramassé, sans trop savoir ce que j’allais en faire. De toute la journée, je n’ai rencontré qu’une pèlerine espagnole à qui j’ai demandé si elle ne connaissait pas cet homme (ce n’était pas le cas).

En arrivant dans la ville suivante, j’ai pris exceptionnellement un bon hôtel ; le temps de m’installer, la douche, etc., le directeur vient me voir, me demande si je m’appelle bien Pascal, et si j’ai trouvé un credential !! Comment pouvait-il savoir cela ? A mes questions, il me répondit simplement : « c’est le camino ». Séquence émouvante que j’eu envie de pousser à son terme : je suis donc allé remettre le credential dans une auberge de l’autre bout de la ville, à un vieil homme simple de Leon ne parlant qu’espagnol, visiblement épuisé, et qui était évidemment ravi et soulagé de retrouver son précieux document. Il était trop fatigué pour me payer une bière, mais il m’expliqua qu’il avait deux fils qui travaillaient à Paris.

Ce n'est évidemment qu'une anecdote, et peut-être un simple réseau de circonstances. Mais il est tout de même étonnant de voir comment tout a rapidement - et silencieusement - conspiré au sein de la "caravane" pour que le crédential soit retrouvé. Les connaisseurs apprécieront...

 

  

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Incontestablement la marche au long cours est source de joie, libératrice d’endorphines. Cette joie de la pleine signifiance, cette plénitude, est peut-être après tout l’expérience ultime et sublime du pèlerin, spécialement sur le chemin de Compostelle qui, contrairement aux autres pèlerinages (Rome, Jérusalem, La Mecque…), se caractérise moins par l’intérêt de son but final que par le chemin lui-même.

Ce fut particulièrement vrai pour moi, surtout après l’arrivée à Santiago quand, l’essentiel étant accompli (Compostella en poche), j’ai décidé de poursuivre vers Finistera avec quelques autres pèlerins. Le sac allégé, les derniers accessoires superficiels confiés à un hôtel de Santiago, nous sommes alors repartis pour Finistera (90 kms). C’est sans doute cet allègement dans tous les sens du terme, cette grande liberté, qui m’a renvoyé à un sentiment ressenti bien des années plus tôt en Inde quand j’avais laissé mon sac à Pondichéry pour sillonner les temples du Sud. Un sentiment à la fois de légèreté et de plénitude. A partir de là, tout est bien : les souffrances - ampoules, contractures, coups de soleil, piqures d'insectes, etc. - sont dépassées, intégrées, acceptées avec joie même, comme partie d'un ensemble qui constitue la vie dans sa totalité. Fort de cette "grande santé", le monde est réseau de signes, de correspondances ; le pèlerin se sent le bienvenu partout, les personnes de rencontre, autochtones ou non, le guident vers son but. Les derniers kilomètres avant Finistera, la fin réelle du chemin des étoiles (le bout du monde pour les anciens pèlerins), se déroulèrent ainsi sur un chemin dallé, une espèce de voie romaine qui longe la mer et des plages magnifiques, comme une voie royale.

 

  

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Il faudrait tout un article pour évoquer les rencontres aussi étonnantes, merveilleuses, qu’improbables du chemin. Il n’est pas rare qu’une table d’auberge ou des restaurant de pèlerin soit internationale ; un soir, il m’est arrivé de dîner à la même table avec des espagnols, une suédoise, une sud-africaine, des japonais, une coréenne, un bengla deshi (!), un allemand, une hongroise, des anglais, un suisse, et j’en oublie certainement.

 

 

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Mais si le lecteur veut avoir une idée du type de rencontres possibles sur le camino et faire une expérience de la grâce, aussi bien visuelle qu’auditive, je lui suggère de cliquer sur le lien suivant (www.jinhyunglim.com).

Que dire aussi de cette mémorable fête finale dans les rues de Santiago sur fond d’une musique galicienne qui rappelle tellement les inter celtiques ! Attention cependant à ceux qui veulent rester abstinent ! Là aussi, le chemin est un concentré, et la pression est particulièrement forte. Difficile de s'extraire du groupe en de telles circonstances ! 

 

  

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Les instants de joie et de grâce advenant sur le chemin des étoiles, ainsi que ses épreuves, ne peuvent manquer de faire signe vers ce qui constitue l’essentiel de nos existences. Moments privilégiés propices à des remises en question existentielles, une réévaluation de chacune de nos priorités, une ré estimation de nos relations, une relativisation de nos soucis habituels. Ce n’est sans doute pas par hasard que l’on rencontre sur le chemin certains jeunes sous main de justice qui effectuent le pèlerinage comme une sorte de « peine de substitution » officielle, et dont le credential (avec ses cachets marquant la progression des étapes) attestera de leur démarche devant les juges. D'ailleurs, la Compostella est assez prisée en Espagne pour étayer les CV dans une perspective professionnelle, et les espagnols sont de plus en plus nombreux à partir de Pontferrada et Sarria, limite minimum pour l'obtenir. Leur pèlerinage est assez souvent folklorique, et les bars sont bien fréquentés, mais tout cela est au final très sympatique. Quoi qu'il en soit, on peut comprendre que la Compostella signifie globalement que le pèlerin est capable d'abnégation, de courage et qu'il est digne de confiance. 

 

 

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Au delà de cette dimension morale, je dirais en ce qui me concerne que, parvenu à un certain seuil d’intensité, ne peut manquer d’émerger un doute sur la valeur ontologique de l’expérience commune. Est-ce le monde habituel qui a le plus de réalité, ou celui-ci – pèlerinage, expériences initiatiques de différente nature - dans lequel j’ai le sentiment d’être en phase avec l’être de l’univers, avec moi-même, au cœur de ce qui compte réellement pour moi ? Il serait sans doute trop facile, ou abusif, de se prononcer.  Et cela dans la mesure où la « vérité du travail » - ce que l’on appelle généralement le principe de réalité (sans évoquer ici la connotation psy de cette expression) - est entêtante. On se fracasse bien souvent sur le monde rugueux de la quotidienneté laborieuse, lequel oppose une résistante qui impose un respect parfois teinté d’amertume.

Mais, il existe aussi de toute évidence des expériences exceptionnelles à caractère initiatique (Texte 2. Installer la présence ) qui nous reconduisent à notre part d'enfance et dont on ne peut négliger l’importance tant leur aspect inoubliable peut guider ou conditionner le reste de l’existence de certains hommes. Elles sont de celles qui permettent simplement de  franchir certains seuils d’intensité énergétique, et qui donnent par là même à voir la vie commune - l’existence phénoménale régie par ses impératifs utilitaires - comme le jeu de la Maya. Ce monde de l'expérience commune ne serait ainsi que l’expression d’une illusion, régie par l’enchevêtrement de nos désirs, craintes, intérêts, etc., au regard d’une vérité plus vaste, primitive, initiale, intangible, laquelle se manifeste dans la grâce de tels instants privilégiés.

 

 

sadhus

 

 

Le camino est l'une de ces façon d'incarner, de s'inscrire concrètement dans le grand cycle des morts et des renaissances symboliques, tout comme le culte de Shiva en est une autre en Inde. Les anciens pèlerins de Compostelle avaient réellement le sentiment d'achever une vie en arrivant au bout du monde sur la Costa Da Morte; et le retour, à pied bien sûr, constituait le processus régénérateur dans sa phase ascendante. Pour chacun d'entre nous, l'arrivée à Finistera inaugure ainsi un nouveau cycle de vie. 

Que la joie demeure ! 

 

 

DSCN2999.JPG  L'attestation de pèlerinage jusqu'à

la Costa Da morte de Finistera

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Faculté des Sciences de la Terre, de la Géographie et de l'Aménagement du Territoire 07/01/2014 14:02

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