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11 octobre 2010 1 11 /10 /octobre /2010 21:48

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En juin 2010, le philosopheVincent Cespedes m’a envoyé cette page (plus bas) de son interview pour Sciences et avenir concernant son livre Magique étude du bonheur. Dans cet article V. Cespedes fustige les psychologies positives, les pseudos maîtres spirituels, les coachs, les marchands d’un bonheur qui proviendrait de recettes toutes faites, etc., insistant notamment sur les effets de dépolitisation qu’ils entraînent.

Sans doute m'a t-il envoyé cet article parce qu'il avait pris connaissance de certains de mes articles de blog (Dernières nouvelles du blog de fraterphilo ), et notamment celui où j’explique que je cherche à développer une « philosophie de l’expérience-source d’évolution existentielle », en m’appuyant pour cela sur des expériences aussi diverses que mes ateliers socio thérapeutiques d’initiation à la philo ou à l’esthétique, le yoga, le pèlerinage (j’étais d’ailleurs sur les chemins de Compostelle au moment où j’ai reçu cet article), ou encore les groupes d’entraide (ou plutôt les groupes de conversion), voire des épreuves singulières de la vie de tout un chacun. Dans ce même article de blog cependant, je mentionne une difficulté qui touche au dévoiement, galvaudage, récupération d’un ensemble de disciplines par ce que l’on peut appeler « l’esprit du capitalisme », ou encore la société de consommation. Récupération manifeste dans la forme prise par un ensemble de disciplines ancestrales à notre époque de kitch New age, avec son « bric à brac spirituel » (pensée New  age que je ne renie pas entièrement d’ailleurs, et je m’en explique plus loin).

Je n’ai pas lu le livre de V. Cespedes, mais la façon dont il en parle dans les média est prometteuse, - notamment cette idée du bonheur comme « onde de charme » appelée à se propager -,  et cela m’incite donc à le faire prochainement.

Quoi qu’il en soit, je le remercie pour l’envoi de cet article que je prends comme une pique socratique m’incitant à étudier de plus près ce qui constitue effectivement un véritable problème pour moi. Je vais m'efforcer de clarifier ma position par rapport aux techniques dont il parle, au bonheur, au désengagement politique, à la référence à l’existentialisme, et de faire apparaître les liens sous-jacents à ces différents éléments.

Comment conserver le paradigme du développement de soi, le credo de l'évolution, continuer mes recherches sur ces « expériences source », dès lors que je les juge fécondes à maints égards, sans pour autant tomber dans ces pièges, ces impasses de la post modernité ? Sachant qu’il s’agira probablement de se situer à la limite, sur une crête, en équilibre toujours instable, pour ainsi dire, peut-on valoriser ces « motifs » sans se dissoudre dans les sphères éthérées d'un délire irrationnel, et sans que cette attention à soi ne devienne non plus une forme plus subtile de nombrilisme ? Peut-on par ailleurs éviter de basculer dans les facilités de la récupération managériale ?

 

 

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Je dirais d’abord que je partage globalement cette critique de V. Cespedes, mais que je considère que ce qu’il met en question dans cet article n’est jamais que le dernier avatar d’un mouvement de fond qui dépasse largement la problématique de la psychologie positive (il est vrai que c’est une interview très court - peut-être procède t-il de façon génétique dans son livre). A mon sens, il est en effet possible de lier ce phénomène à l’essor de la tyrannie douce telle que l’annonce Tocqueville pour l`ère démocratique : un Etat centralisé régit le bien être et la sécurité des hommes, sans qu’ils n’aient plus à s’en préoccuper. Nouvel état de la société qui conduit les individus à se tourner exclusivement vers la sphère privée, en quête de médiocres satisfactions, de confort et de petits bonheurs personnels. De par « l’égalisation croissante des conditions » inhérente à la démocratie, les individus se sentent aussi déracinés par rapport aux anciennes Traditions et aux liens d’appartenances de castes, puis de classes, qui leur donnaient le sentiment de solidarité. Plus loin, le passage de l’holisme à l’individualisme dissolve l’autorité et les valeurs liées à une transcendance, et rend les hommes plus susceptibles de dérives sectaires. Evidemment, cette situation est propice au retrait des prérogatives politiques des hommes – si tant est qu’ils n’en aient jamais eues - à un désengagement, au sens où le pouvoir central est loin, et aussi parce que la liberté des modernes ne consiste plus en une participation politique au destin de la Cité, mais en un évitement des obstacles sur la route de ce que l’on peut appeler la réalisation personnelle.

C’est en grande partie ce type d’analyses que reprend Raphaël Simone de façon plus moderne dans son dernier essai, où il décrit l’Etat comme un « monstre doux », enjoignant aux citoyens de toujours plus consommer, de plus jouir et d’être toujours plus attentif à leur corps.

 

Au-delà - ou en deçà - de ces considérations générales, une analyse sociologique et historique circonscrite à notre époque contemporaine permet de mieux comprendre ce qui se joue à mon sens aujourd’hui par rapport à certaines disciplines spirituelles, et par dérivation, à la psychologie positive. A cet égard, la formidable enquête d’E. Chiapello et L. Boltanski (Le nouvel esprit du capitalisme) montre bien que la puissance du capitalisme réside principalement dans son extraordinaire aptitude à se métamorphoser en intégrant, dévorant, se réappropriant dans le même mouvement les critiques et les résistances qu’on lui oppose (et notamment celles de mai 68). C’est à cette puissance du capitalisme que j’attribue ce que je considère comme une dérive. Celle-ci est manifeste dans la façon dont le pouvoir managérial s’est approprié un certain nombre de techniques relevant à l’origine de disciplines et sagesses ancestrales. Nostalgie sans doute pour une époque révolue, ce n’est ainsi pas sans un certain déchirement que j’ai pu constater la façon dont, dans les deux dernières décennies, le pouvoir managérial de la nouvelle cité en réseau (par opposition au pouvoir entrepreneurial de la cité industrielle), les départements des ressources humaines, les petites équipes (sympa) du toyotisme avec leur investissement total sur un projet précis, se sont accaparées diverses techniques de yoga, zen et autres. C’est un déchirement en effet dans la mesure où ces disciplines étaient apparues dans les années 1960-70 en Occident comme une alternative, une micro résistance de type gandhien à la société de consommation et de production effrénée. Il suffit de lire le livre d’Erich Fromm L’art d’aimer de 1968 (Texte 2. Considérations sur l'art d'aimer ) pour voir que zen, yoga, avec leur éthique – l’attention au moment présent, etc., - sont considérés comme des façons de vivre autrement que sur le mode capitalistique de l’hyper consommation et de la production omnibulée par la croissance. Mode de vie écologique avant l’heure dans lequel il s’agit de développer une présence à soi-même, corollaire d’une véritable attention à l’autre.

 

 

Je dirais donc que ces techniques ont en partie perdu leur âme, dès lors qu’elles ont été - pas forcément avec duplicité en première intention - mises au service de l’optimisation de l’entreprise. En effet, elles sont rapidement devenues de simples techniques de gestion du stress des cadres. Et cela avec la caution scientifique d’ailleurs de psychologues comme Maslow, par exemple, dont l’itinéraire intellectuel colle étrangement à celui de ces disciplines : pour ne mentionner qu’elles, ses recherches sur l’expérience paroxystique sont, dans leur principe, éminemment intéressantes. On voit bien en effet comment, dans le sillage des recherches du psychologue et philosophe pragmatiste William James, il cherche à intégrer des apports orientaux (le sentiment océanique, par exemple) dans la psychologie occidentale à des fins à la fois psycho-socio thérapeutiques et de développement de soi. Malheureusement, en lisant son œuvre, il apparaît également que Maslow succombe rapidement à une instrumentalisation managériale dès lors qu’il met - comme si cela allait de soi, sans que cela ne fasse l’objet du moindre questionnement éthique (à ma connaissance, du moins) ! - les fruits de ses réflexions et les résultats de ces enquêtes au service des départements des ressources humaines de grandes entreprises, avec des préconisations afférentes concernant l’épanouissement des cadres.

Rocher de Sisyphe, ou plutôt tonneau des Danaïdes, l’utilisation des techniques de gestion du stress est devenue complètement paradoxale. En effet, c’est un cercle sans fin : le yoga sert aujourd’hui à déstresser des cadres ; ils sont alors censés être plus sereins ; ce qui leur permet alors de produire plus, c’est à dire de devenir plus compétitifs ; ce qui génère de nouvelles formes de rapports conflictuels, et donc de nouvelles occasions de stress, etc.

 

Plus loin, à l’encontre de leur vocation initiale, il est apparu que ces disciplines s’inscrivaient malheureusement dans un mouvement de transformation globale de l’individu en hyper consommateur ; nous voyons ainsi comment la boucle est bouclée avec G. Lipovetsky (Le bonheur paradoxal), qui met en évidence dans certaines pages très éclairantes de son livre la renaissance de ces sagesses en occident, leur récupération, leur utilisation en lien avec la quête post moderne de bien être psychique individuel (sans que cela vaille nécessairement comme critique de la part de ce philosophe) :

 

« L’hyper consommateur n’est plus seulement avide de bien-être matériel, il apparaît comme un demandeur exponentiel de confort psychique, d’harmonie intérieure et d’épanouissement subjectif, ce dont témoigne la floraison des techniques dérivées du développement personnel ainsi que les succès des sagesses orientales, des nouvelles spiritualités, des guides du bonheur et de la sagesse… Dans une époque où la souffrance est vide de tout sens, où les grands référentiels traditionnels et historiques sont épuisés, la question du bonheur intérieur « refait surface », devenant un segment commercial, un objet de marketing que l’hyper consommateur veut pouvoir se procurer clef en main, sans effort, tout de suite et par tous les moyens. »

 

 

 

 

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Le constat est assez déprimant : d’une part, disciplines ancestrales, voyages en Inde (qui n’a plus grand-chose à voir avec l’Inde de Gandhi), pèlerinages, etc. deviennent des segments marketing, avec tout un argumentaire formalisé sur le ressourcement, la connaissance et le développement de soi. D’autre part, la psychologie positive fait figure de relais, de caution scientifique pour ce qui ne serait finalement qu’un mirage aux alouettes (un pseudo bonheur) et, parallèlement, une subtile entreprise de formatage d’un individu dépolitisé et hyper consommateur. Qu’il s’agisse des travaux de B. Steigler, ou encore de P. Dardot (La nouvelle raison du monde), on voit bien comment le dispositif du néo libéralisme qui s’insinue dans toutes les sphères de la société (l’évaluation quantitative, par exemple) produit, façonne ainsi un nouvel individu.

 

Soit ! Mais quelles conclusions tirer de ces analyses, de ce constat peu engageant en ce qui concerne les dites disciplines ancestrales, ou même la psychologie positive (il faudrait d’ailleurs préciser de quelle psychologie on parle) ? Les condamner d’emblée au nom de ce qui reste à mon sens des dérives (certes importantes et lourdes de conséquences), ne serait-il pas une façon d’inverser les causes et les effets? Que des sagesses ancestrales et les disciplines afférentes soient instrumentalisées, que des formes de psychologie étayent le pouvoir gestionnaire, implique t-il que l’on doive renoncer à ce qu’elles peuvent avoir de bénéfique ? Qu’un certain nombre de techniques de soi liées à des disciplines spirituelles fassent l’objet de diverses formes de récupération toutes aussi déplorables les unes que les autres, est-ce une raison suffisante pour invalider a priori les dites disciplines, ainsi que des recherches à leur sujet – a fortiori si elles s’effectuent dans une perspective thérapeutique ?

 

D’autant que, à la condition d’être insérées dans un dispositif thérapeutique, éducatif, éthique et philosophique plus vaste et suffisamment clair, ces techniques et disciplines de déconstruction et de recentrage constituent justement une aide contre les processus d’aliénation qui sont à même de nous transformer en individus consommateurs. Il ne faudrait pas oublier à cet égard que le bouddhisme des origines est d’abord une doctrine médecine qui vise à un déconditionnement. En bref, je crois donc possible d’aborder cette problématique de façon plus dialectique ; de même, concernant la psychologie positive, je ne crois pas que la question puisse se poser en termes d’opposition binaire, pour ou contre.

Pour revenir à la partie de l’interview de V. Cespedes concernant le bonheur, je pense, comme lui, qu’il fait partie de ces choses fugitives et délicates qui ne supportent pas réellement un plan d’organisation, de ces choses que l’on ne trouve pas quand on les cherche. Mais, je crois qu’il convient de déconnecter tout simplement la question du bonheur de la psychologie positive. Concernant cette dernière, on oublie un peu facilement les nombreuses recherches inspirées par celle du pragmatisme religieux de James, par exemple, lesquelles se veulent à l’origine, et contrairement à une idée reçue, une tentative de revalorisation de la question du sens dans un contexte scientiste. A cet égard, je me permets de citer mon chap. 4 (Les groupes d’entraide) :

 

« … les frères James sont très critiques à l’égard de l’expansion du capitalisme dont ils considèrent les effets comme « hypnotiques » ; à cet égard, leur analyse n’est pas très éloignée de nos critiques contemporaines les plus fines du capitalisme et du système médiatique […]

 

Disons le clairement : loin de constituer la forme aboutie et monstrueuse d’une saisie technique et utilitaire du monde entièrement assumée, ou encore d’un mercantilisme qui fournirait le dernier mot en termes de relations sociales, le pragmatisme doit d’abord être compris comme une tentative de revitalisation de la question du sens. Précisons qu’en cette fin du 19ème siècle dominée par le scientisme, dans l’esprit d’un certain nombre de penseurs, l’énergie religieuse, conçue sous sa forme pure en quelque sorte – c’est à dire détachée de tout dogme - fournit un surcroît de sens et de vitalité pour une civilisation tentée par un certain nihilisme. Dans ce contexte, il faut la concevoir comme un vecteur permettant de se redonner la force de croire, « la volonté de croire » […] C’est donc d’un vrai problème vital dont il est ici question. Perdre la foi, ou la confiance - en tant que disposition à croire permettant de vivre -, c’est un peu se disposer à mourir en cette vie ; d’une mort partielle certes, mais effective, puisque c’est une diminution de puissance qui participe à la disparition finale[i]. Les thèmes de la croyance et de la vie sont intimement liés pour James […]

C’est, plus ou moins implicitement, dans cet ordre d’idées que James s’intéresse au parapsychique, aux phénomènes mystiques, et qu’il envisage une « science religieuse ». Si ces phénomènes sont éminemment intéressants pour James, c’est surtout parce qu’ils donnent accès aux franges de la conscience, parce qu’ils nous révèlent en quelque sorte le jeu de forces et d’énergies sous-jacent qui régit la vie des hommes et de l’univers, avant que ces forces ne se traduisent en pensées[ii]. Pour de nombreux auteurs de l’époque (Bergson, Romain Rolland, Boutroux, etc.), il s’agissait de s’élever contre ce qu’ils considéraient comme une sorte de réductionnisme ou totalitarisme scientifique menaçant la liberté et les forces créatrices individuelles […]

Pour James, dès lors que l’expérience religieuse produit des effets positifs - élévation morale, illumination intellectuelle, franchissement de cap, abandon d’un comportement néfaste pour soi ou pour les autres, exemple à suivre pour la communauté, effets de prophétisme, etc. -, il n’y a aucune raison de la considérer comme illusoire […]

Dans l’optique de cette psychologie, la conversion n’est jamais que l’irruption d’impressions subconscientes dans la conscience ordinaire, phénomène qui génère l’expansion de son champ, l’ouverture de la focale, l’accès à un pouvoir plus élevé[iii].

 

 

Je ne crois donc pas qu’il convienne d’assimiler toute la psychologie positive à la recherche de recettes faciles du bonheur. De même qu’il ne me semble pas absurde, surtout dans des perspectives psycho socio thérapeutiques (mais pas seulement), de chercher à améliorer la qualité de notre niveau d’énergie, de chercher à élever, à améliorer ce qui nous permet d’interpréter, d’appréhender le monde, - l’autre, aussi bien que soi-même - de façon plus ou moins « optimiste ». Dans cet ordre d’idées, c’est d’ailleurs le recours à l’énergie religieuse en tant qu’elle est détachée de tout dogme et qu’elle permet ce que j’appellerais une augmentation de puissance et de joie, qui m’incite à ne pas rejeter entièrement le New age.

Le bonheur ne résulte certainement pas d’une recette ou d’un procédé quelconque ; mais un manque d’attention ou de concentration, une forme d’absence à soi-même ou à l’instant présent, peut aussi nous amener à passer à côté d’un moment de grâce, d’un événement qui pourrait potentiellement être au principe d’une évolution vers ce que l’on peut appeler simplement un mieux être. En ce sens, les disciplines dont nous parlons, outre qu’elles sont parfois en elles-mêmes des sources de joie (Texte 3. Aurore Texte 3. Joie de la sobriété ), voire des expériences sources d’évolution ou de développement de soi, peuvent aussi être considérées comme des propédeutiques à un rapport régénéré à l’existence. Et cela au sens où, pour reprendre les termes mêmes de V. Cespedes, ces disciplines peuvent nous rendre plus perméable à la réception de cette « onde de charme » qui préfigure le bonheur.

 

 

 

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La critique de V. Cespedes porte essentiellement sur la question de l’engagement politique, ou plutôt de la dépolitisation qu’entraîneraient ces disciplines et la psychologie positive d'une façon générale.  Je ne conteste pas ce risque de nombrilisme, qui correspond à une forme plus subtile et moderne de renforcement de l’individualisme.

Il faut noter toutefois que cette critique n’a rien de bien nouveau : l'acceptation stoïcienne , en vue d'atteindre l'ataraxie, de ce sur quoi nous sommes supposés n’avoir aucun pouvoir, est déjà perçue comme danger de passivité, – par  Machiavel, par exemple (je ne suis pas convaincu cependant que cette tendance concerne seulement la psychologie positive, mais peut-être bien aussi la psychanalyse, mais c'est un autre débat).

En outre, qu’on nous autorise un certain scepticisme concernant l’action politique (après tout Thoreau ou Lacan étaient eux-mêmes sceptiques à cet égard). Il faudrait au moins s’entendre sur ce que l’on entend par là. Mais, qu’il s’agisse des partis traditionnels, avec leurs militants et leurs échéances électorales, ou à l’inverse des lunes badiousiennes (malgré tout le respect que j’éprouve pour la puissance conceptuelle de ce philosophe), ou encore de la démagogie gauchisante de M. Onfray, qu’il me soit permis de ne pas y trouver mon compte (en outre, je me demande parfois si la volonté de privilégier à tout prix la fiction d'un citoyen universel n'est pas contre productive et sclérosante).

Je fais partie quant à moi de ceux qui pensent, dans le sillage de Gandhi, que le changement que nous souhaitons voir advenir dans le monde doit d’abord être initié en nous-mêmes. Dans cet ordre d’idées, des initiatives alter mondialistes comme l’éco agriculture de Pierre Rabhi (l’auteur de Vers la sobriété heureuse), par exemple, me semblent bien plus significatives. Animé par une révolte contre ce qu’il appelle magnifiquement « le silence de l’enclume » - la disparition d’un ensemble de modes de vie traditionnels sous les coups de l’industrialisation et de la mondialisation financière -, il cherche à régénérer un type de relation au monde, à l’environnement et à l’autre qui s’émancipe de la tyrannie douce de notre société néo libérale de production et d’hyper consommation.  Or, il est peu douteux que cette démarche de fond ne passe en premier lieu par une sorte de révolution intérieure et personnelle qui requiert de cultiver une présence à soi-même (Texte 2. Considérations sur l'art d'aimer ).  Dans cette optique des techniques de concentration et de méditation ne sont pas à négliger.

 

Enfin, je dois dire que le titre de l’article – avec la référence à l’existentialisme - est assez peu compréhensible pour moi. Le recours à la dimension existentielle – en lieu et place de la référence à la spiritualité (expérience-source d'évolution existentielle) - est justement un signe de ma volonté d’échapper à la superficialité du bric à brac New age, et donc de donner de la consistance à ma démarche philo thérapeutique.

L’existentialisme est tramé de part en part par la question de la finitude. Comme l’ont montré Kierkegaard, Heidegger ou même Sartre, c’est bien la prise de conscience de notre finitude et des enjeux existentiels qui s’y rattachent – la solitude, l’absence de sens, la responsabilité - qui donnent son sérieux à notre vie, qui permet de l’approfondir et de l’intensifier. Et c’est dans ce sillage que s’inscrivent des psychothérapeutes américains tels que I. Yalom ou son premier Maître Rollo May, que l’on ne peut soupçonner en aucune manière de légèreté, aussi bien sur les plans éthique que de la qualité thérapeutique. Peut-être l’auteur fait-il référence à des pratiques que je ne connais pas, mais le moins que l’on puisse dire c’est que les approches psychothérapeutiques que j'évoque ici échappent à tout « bonheurisme » !

Pour ce qui me concerne quoi qu’il en soit, je ne vois pas en quoi traiter des enjeux existentiels attachés à la question de la mort, comme je m’efforce aussi de le faire modestement dans mes ateliers, pourrait relever d’un quelconque « business plan ». Ni d’une tendance morbide d’ailleurs ; je m’en explique plus longuement ailleurs (Texte 3. Enjeux existentiels liés à la question de la mort ), mais il s’agit là aussi plus simplement d’essayer de mettre en place les conditions de ce que j’appelle une expérience-source d’évolution existentielle.

 

 

 

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Ce ne sont pas les techniques en elles-mêmes, ni les recherches en psychologie positive, qu’elles s'inspirent ou non de ces disciplines ancestrales, qu’il convient de rejeter à mon sens, même si l’on ne peut nier leur instrumentalisation dans le sens que dénonce V. Cespedes.

Contre cette tendance, le problème en ce qui me concerne consiste d’une part à rester ferme sur le plan du positionnement éthique, ce qui implique d’autre part d’être attentif à ce que ces Sagesses conservent ou retrouvent leur vocation ancestrale de déconditionnement et de libération.

Quant à l'approche existentielle, loin d'être un "business plan", ne faut-il pas la considérer au contraire comme une manière de nous extraire de la superficialité du "on", et de nous confronter à ce qui tisse le fond tragique de l'existence ? Ne s'agit-il pas là d'un chemin vers la fraternité, une façon de nous rendre plus solidaires de l'ensemble de ceux qui ont en partage avec nous l'humaine condition ?

 


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[i] « Il y a par conséquent plusieurs manières de mourir et plusieurs degrés dans la mort. Toute croyance brisée fait passer les individus par une mort proportionnelle à l’intensité avec laquelle tel ou tel système de croyances les attachait à la vie. Selon l’intensité de cet attachement, la mort les atteint plus ou moins profondément (Lapoujade 2008 p. 249). Ou encore, p. 196, « Mais le concept de « foi » ou de confiance désigne l’émotion que produit la vie sur les individus. Leur vie se confond avec la « foi » dont elle est l’expression. Perdre la foi, c’est perdre la vie ou voir sa vie s’amoindrir, sombrer dans un désespoir qui peut se tourner contre la vie même. C’est « une mort dans la vie » selon l’expression de James […] Toutes les questions relatives à la confiance concernent directement ou indirectement la vie (et la mort) en tant que disposition à croire (c’est l’auteur qui souligne) ».

[ii] Concernant son ami James, Bergson écrit en 1938 dans La pensée et le mouvant : « James se penche sur l’âme mystique comme nous nous penchons dehors un jour de printemps, pour sentir la caresse de la bise, ou comme, au bord de la mer, nous surveillons les allées et venues des barques et le gonflement de leurs voiles pour savoir d’où souffle le vent. Les âmes que remplit l’enthousiasme religieux sont véritablement soulevées et transportées : comment ne nous feraient-elles pas prendre sur le vif, ainsi que dans une expérience scientifique, la force qui transporte et soulève ? »

[iii] Même si elle date, James donne une définition psychologique intéressante de la conversion : « Que nous croyons ou non qu’une intervention divine soit nécessaire pour qu’un tel changement moral ait lieu, la conversion, la régénération, la grâce, l’expérience religieuse, signifient le processus, graduel ou spontané, par lequel un être jusqu’alors divisé, se sentant malheureux et superficiel, s’appuie fermement sur des réalités religieuses pour devenir un soi unifié, heureux et véridique… » [ou encore, plus loin] « La région où le sentiment d’imperfection de soi est le plus évident est celle où s’exerce la volonté personnelle. Au contraire, là où les forces subconscientes deviennent prééminentes, c’est probablement notre meilleur soi qui dirige les opérations […] il est lui-même le centre organisateur […] le moi fait un acte de reddition à une nouvelle vie, acte où il devient par là même le centre d’une nouvelle personnalité et d’une vie ressentie intérieurement comme plus vraie… ». Ibidem (traduit par nos soins). Au-delà de ces conceptions différentes de la psychologie, aujourd’hui les sciences neurobiologiques ont sans doutes beaucoup à nous dire sur les phénomènes de circulation des neurotransmetteurs et de libération d’endorphine liés à la conversion.

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commentaires

stephane dieutre 13/10/2010 15:26



Bravo j'aime beaucoup ton honnêteté
et ta position mesurée et exigeante sur ce sujet délicat
Il y a une frontière fine et invisible entre le fatras new age
et l'expérience spirituelle authentique.
En fait, impossible de la tracer car chaque individu va vivre son expérience
de façon personnelle et singulière.
Un signe qui ne trompe pas :
la qualité "des fruits " de l'expérience. La transformation existentielle :
vous reconnaitrez l'arbre à ses fruits nous dit l'évangile (je sais suis un peu catho)


 



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