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19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 18:48

 

 

 

 

 

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RENCONTRE AVEC ISABELLE SORENTE

 

 

Polytechnicienne, romancière, auteur de théâtre, essayiste et co-fondatrice de la revue Ravages, Isabelle Sorente publie ce mois de février 2011 un essai chez J.C. Lattès : Addiction générale.

Dans le cadre de son œuvre romanesque (voir bibliographie plus bas), Isabelle Sorente avait déjà écrit quelques très beaux textes d’une grande sensibilité sur l’aventure de la dépendance et du manque - thématiques qui sont reprises dans cet essai de façon plus complète et élaborée. Dans la mesure où, à quelques nuances près, je me sens proche de cette sensibilité et du point de vue sur l’addiction développé dans cet essai (Texte 6. Manquer sans entraves ), il m’a semblé intéressant d’en faire un rapide compte rendu, et surtout de rencontrer l’auteur afin de prolonger la discussion sur nos conceptions de l’addiction et de la recouvrance, sur quelques uns des concepts qu’elle utilise dans cet essai, sur nos divergences éventuelles, etc. (voir interview plus bas).

 

 

 

DSCN2863.JPGD’une certaine façon, les addicts aux substances traditionnelles ne sont jamais que des excroissances quelque peu caricaturales d’une addiction plus générale à laquelle nous succombons tous. L’addiction devient sous la plume d’Isabelle Sorente un paradigme général et explicatif, voire un transcendantal régissant notre vie et notre condition post moderne. Il convient d’être clair : ce livre n’est pas celui d’une spécialiste, addictologue, psychiatre, psychanalyste ou encore neuroscientifique. Reste une vision d’une pénétrante lucidité sur l’état d’une civilisation – la notre – et une approche d’une grande sensibilité concernant la problématique de l’addiction d’une façon générale. A cet égard, il me semble particulièrement intéressant que ce paradigme fonctionne ici sur les plans diagnostique ou étiologique, mais aussi, plus profondément, sur le plan prescriptif, en ce que cette analyse permet aussi de penser les mutations technologiques et écologiques de notre époque.

 

D’une part, l’auteur identifie le mal dont nous souffrons comme addiction au calcul, aux chiffres, à une saisie mathématique exponentielle de tous les domaines de la vie – qu’il s’agisse de notre poids sur la balance, d’un compte en banque, de la surface d’un appartement, du taux de fréquentation d’un blog (en ce qui me concerne, quoi que j’en dise), etc. La liste des mécanismes addictifs au calcul est ainsi quasi infinie ; en galiléo cartésiens fous et hyperboliques, nous tendons à traduire chaque chose en langage mathématique ; ce qui ne serait pas un drame en soi si cette tendance purement productiviste ne modifiait notre rapport à la corporéité du monde, ne réduisait par là même notre humanité, notre sensibilité et notre faculté de raisonner.

Très éloquente à cet égard de la façon dont nous passons à côté de la vie, dont nous fuyons le réel, fascinés que nous sommes par les chiffres qui tendent justement à se substituer à ce réel, la légende qui inaugure l’essai : omnibulé par les graphiques prédictifs de son ordinateur qui lui assurent que les incendies ravageant son royaume ne peuvent atteindre le palais, le roi ne voit même pas les flammes qui commencent à lécher ses fenêtres.

De même que les autres substances addictives, mais de façon plus sournoise parce que les chiffres qui régentent nos vie sont souvent impalpables et que le processus est indolore dans ses prémisses, le calcul fait de nous des addicts, avec les conséquences que cela peut entraîner dans notre rapport au monde, à nous-mêmes et aux autres. Ainsi, comme tout addict, le calculateur se ferme au réel pour  poursuivre un rêve de maîtrise absolue, réfractaire à toute incertitude (comme un mathématicien qui serait pathologiquement réfractaire au théorème de Gödel). Comme chez tout addict obsédé par la quête exclusive et infinie de son produit de choix, notre champ de perception et notre sphère d’intérêt se réduisent en proportion, petit à petit. Ultimement, nous nous enfermons de façon égocentrique dans notre propre monde, un monde de représentations, parallèle à une réalité qui, elle, tend à disparaître (comme l’ont bien vu chacun à leur manière des penseurs aussi divers que Debord, Baudrillard ou Muray). La souffrance des autres, par exemple, se traduit dès lors en paramètres, en calculs statistiques, non en sollicitude et engagement réel. Comme tout addict, nous réagissons parfois contre la mécanique de cette spirale infernale ; nous sommes sujets à des phases cyclothymiques d’exaltation et de dépression, d’insensibilisation et de resensibilisation – dernière phase pendant laquelle nous nourrissons l’espoir de retrouver la raison ; et nous nous révoltons alors vis-à-vis de notre égoïsme, de notre insensibilité, de cette vie exclusivement régie par les chiffres.

 

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En un sens, Isabelle Sorente met en évidence la façon dont s’incarnent aujourd’hui les conséquences ultimes pour chacun d’entre nous d’un malaise déjà repéré par Husserl au début du 20ème siècle (et repris par Heidegger) quand il évoquait La crise des sciences européennes : un dévoiement au regard de l’idéal humaniste, et corrélativement, un malentendu sur le rôle de la raison, indûment considérée comme instrument exclusif d’une appréhension mathématique et technico scientifique de l’univers.

Car, étrangement au premier abord, c’est bien la raison qu’il s’agit de recouvrer pour Isabelle Sorente – mais une raison régénérée par la compassion (concept central appelant quelques précisions) -, une fois que l’on a touché le fond et admis notre impuissance face à cette dépendance.

C’est la partie plus prescriptive de l’essai d’Isabelle Sorente. La référence au programme des groupes de conversion (AA, NA, etc.) est ici explicite. Pour l’auteur, le salut, s’il est possible, ne peut en effet intervenir que sur le fond d’une reconnaissance de notre addiction, de notre incapacité à maîtriser le calcul. Belle leçon à mon sens de ce livre : « la » solution – comme pour les autres substances – ne passe pas par la volonté, ni par la révolte ou la dénonciation stérile, mais au contraire par cette paradoxale reddition initiale (tel que j’en décris aussi la mécanique en m’appuyant notamment sur Bateson : Les groupes d’entraide, V, 2, c et VI, 1 c et d, ainsi que Texte 1. Livre sur les groupes d'entraide ). J’ajouterais cependant pour ma part que, même si c’est insuffisant, le travail d’explicitation ou d’objectivation des mécanismes addictifs, est aussi en lui-même au principe du processus de désaliénisation devant nous ramener à une raison pétrie, ou pénétrée, d’humanité.

 

Au-delà de cette référence aux fraternités, l’essai est lui-même nourri, implicitement ou explicitement, mais sans ostentation, d’une culture des humanités : diverses références philosophiques modernes (care) ou littéraires, mais aussi spirituelles. On peut d’ailleurs se demander si, dans la mécanique fatale de l’addiction aux chiffres, la plus grande catastrophe écologique n’est pas finalement pour Isabelle Sorente la disparition progressive de l’Idée platonicienne, c'est-à-dire de la réalité, tout simplement. La recouvrance faisant clairement appel à notre vocation spirituelle, la référence aux sagesses orientale requérant  une non violence radicale et un dépassement de l’ego – la fusion dans le brahman, par exemple - est également explicite dans cet essai.

Même s’il est fait appel à notre raison et qu’il y va de son intérêt, la dimension purement humaniste est donc ici dépassée. Cette transcendance de l’ego conduit en effet à une identification au Tout, et dès lors, à une variation des perspectives, à l’identification à une multitude de points de vue : ceux des plus démunis, mais aussi - radicalisation de l'attention à l'autre - ceux des bêtes, dont la choséification, c'est-à-dire la production, l’élevage en batterie et l’abattage en série pour notre profit sont clairement dénoncés par l’auteur. La recouvrance, l’émancipation par rapport à la saisie calculatrice du monde, de soi-même et de l’autre, requiert la compassion - sollicitude qui est elle-même d’une telle puissance qu’elle peut et doit s’exercer pour Isabelle Sorente au-delà de la sphère purement humaniste. En ce sens, la compassion est, et doit être, infinie ; sans cela, elle serait encore l’objet d’un calcul d’intérêt qui, paradoxalement, en réduirait la puissance. Sur le fond de cette compassion, source d’identification à tous les points de vue, chaque partie de l’univers, chaque vivant, devient mise en abyme singulière - une monade leibnizienne exprimant dans sa propre sphère la totalité du cosmos. Dès lors, comme chez Deleuze également, l’essayiste écrit aussi pour les bêtes, les fous, les brins d’herbe, les sans papiers, c'est-à-dire, « à la place de » - afin de leur donner une voix.

Le Salut, concernant cette addiction générale, passe donc par une compassion générale, laquelle est finalement la seule à même de restaurer notre raison, de nous re sensibiliser en tant qu’êtres au monde, de nous reconnecter à notre humanité, aux rythmes du cosmos et à la corporéité du monde.

 

Mais, comment instaurer cette compassion ? Nous l’avons vu, l’addiction aux chiffres est, comme les autres, liée à l’illusion de maîtrise totale. Isabelle étant mathématicienne et scientifique de formation, il ne s’agit pourtant pas de rejeter en bloc les mathématiques, mais de restaurer un rapport serein avec les sciences. Autrement dit, la restauration de notre raison passe par un rapport compassionnel aux chiffres eux-mêmes. Or, il se trouve que les scientifiques modernes ont mit en évidence le principe d’incertitude - incertitude qui nous met en lien avec la question du manque. Toute la dernière partie de l’essai consiste en une revalorisation très intéressante de cette dimension du manque (et de son lien à la compassion) qui devient dès lors un véritable principe cosmologique.

 

Trois concepts, clairement interdépendants, traversent donc l’essai – la compassion, la culpabilité et le manque -, sur lesquels il m’a semblé bon de poser quelques questions à Isabelle Sorente.

 

 

 

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DIALOGUE AVEC ISABELLE SORENTE

 

Pascal Coulon : dans cet essai, la compassion est un concept central, au principe d’une éventuelle conversion. En même temps, son acception est problématique. Vous précisez qu’il ne s’agit pas de la sympathie, qui est pourtant chez Hume une sorte de fluide énergétique faisant entrer les expériences en continuité les unes avec les autres. Il ne s’agit pas non plus d’empathie à proprement parler, ni de la pitié rousseauiste, laquelle me permet pourtant de m’identifier au plus faible, de le défendre éventuellement, contrairement à la vision de Hobbes pour qui, à l’état de nature, je suis un loup et ne fais aucun cadeau. Cette pitié rousseauiste, qui n’a pas la connotation péjorative moderne, me semble donc assez proche de ce que vous cherchez.

Il pourrait s’agir de la sollicitude, telle que vous y faites allusion avec la notion de care empruntée à la féministe américaine J. Tronto. En ce sens, la compassion est pour vous clairement une solution, source de conversion, une façon de restaurer notre raison ; en même temps, vous invoquez l’imagination, et surtout cette compassion est une sorte de vecteur permettant un rapport à l’espace.

C’est une facilité de ma part, mais cette conception de la compassion comme conquête de l’espace n’est-elle pas liée à votre passé d’aviatrice ? Plus sérieusement, voulez-vous dire que la compassion est une manière de se défocaliser de soi-même, de son égo, et donc de retrouver le réel, de s’ouvrir un espace possible en se tournant vers l’autre ? Pouvez-vous nous fournir quelques précisions – topologiques, si j’ose dire – sur ce concept  ?

 

Isabelle Sorente : J’appelle compassion ce déplacement élémentaire de l’esprit humain, qui permet de s’imaginer à la place d’un autre. Ce qu’il me semblait essentiel de montrer, c’est que ce déplacement - moi contre l’autre - possède une valeur rationnelle. C’est précisément parce que la dimension rationnelle de la compassion est sans cesse occultée, que toutes les manipulations sont rendues possibles. Quand mon entreprise m’informe de mon licenciement pour motifs économiques, en soulignant que cela n’a rien à voir avec mes compétences et mon excellent travail, elle me demande sans le dire de me mettre exclusivement à la place de l’actionnaire. Or c’est l’exclusivité, ici, qui pose problème : le point de vue par défaut est celui du gestionnaire. Si je prends conscience de la valeur de ma compassion, je deviens consciente de la diversité des points de vue. Il ne s’agit pas de céder au relativisme, mais d’exercer sa raison au-delà d’un simple calcul d’optimisation et d’une vision réductrice, monodimensionnelle, de la réalité.

Nous venons de le voir, une société d’addicts n’est pas rationnelle, nous obéissons à une logique compulsive, dissimulée derrière un vocabulaire pseudo scientifique. Et pourtant, alors même que nous nourrissons - et à quel prix - l’illusion d’une maîtrise totale de l’environnement, notre siècle technologique ne cesse de rendre plus évidents l’incertitude comme les rapports complexes qui relient chacun à la planète entière. Nous sommes entrés dans l’ère de l’anthropocène, où, pour la première fois, l’homme devient la principale force géophysique capable de modifier son environnement, nous devinons vitale la nécessité de penser notre interdépendance aux autres êtres vivants. Mais cela ne peut s’accomplir dans une perspective unidimensionnelle, moins encore sous l’emprise d’une vision compulsive, entièrement vouée au mythe du résultat et de la productivité. Même les économistes reconnaissent aujourd’hui que l’individu attaché à son seul profit n’existe pas, Muhammad Yunus parle d’hommes « passionnément multidimensionnels ». Nous nous trouvons dans la même situation que les hommes du dix-huitième siècle, au défi de réhabiliter la raison, non pas devant un Dieu mais devant une croyance réductrice, addictive, un obscurantisme aussi toxique pour l’individu que pour son environnement, ce mythe naïf qui veut qu’un chiffre fasse le bonheur. Il est temps d’en finir avec cette superstition.

La compassion est la seule façon de penser notre relation bien réelle d’interdépendance au reste du monde, de la penser sans romantisme ni naïveté. Elle n’est pas réservée aux croyants, aux psychanalystes ou âmes sensibles. C’est parce que sa valeur rationnelle m’intéresse en premier lieu qu’elle diffère de la pitié, au sens où l’entend Rousseau : l’objet de ma compassion m’appartient. Si je suis incapable de me mettre à la place du plus faible, cela ne regarde encore que moi. Ce qui compte, c’est que je sois libre  d’exercer ma raison. Mais suis-je si libre de me mettre à la place de l’autre ? Il suffit de constater les manipulations sentimentales, où l’on use de l’empathie naturelle envers la victime d’un crime, pour tenter de faire voter des lois iniques. Il y a une méfiance instinctive à l’égard de ce type de manipulations. Il est essentiel de percevoir la valeur rationnelle de la compassion, indépendamment de toute couleur sentimentale. La compassion est ce qui distingue la raison multidimensionnelle, créatrice, humaine, d’un calcul linéaire, compulsif, largement insuffisant à penser les mutations technologiques et écologiques que nous sommes en train de vivre. 

 

    

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http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=30395 

 

 

PC : Vous employez aussi, dans une moindre mesure, le concept de « culpabilité ». Comme vous le savez, à un premier niveau, il a mauvaise presse, assimilé à une vision dépassée, vaguement réactionnaire, du Christianisme. Je me suis surtout demandé pourquoi vous n’utilisiez pas le concept de « responsabilité », tel que le fait Hans Jonas par exemple, quand il évoque notre responsabilité quant à l’état de la planète et envers les générations à venir.

Je me suis dit ensuite que, la culpabilité étant une dimension existentielle, et donc inévitable, autant la transformer de façon pragmatique et la mettre au service de la compassion. Mais, peut-être est-ce plus compliqué. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette culpabilité ?

 

IS : Je fais partie de ces générations qui ont grandi entre deux marées noires, les images de l’Amocco Cadiz sont parmi les premières que j’aie vues sur un écran de télévision. La responsabilité implique d’accepter les conséquences de ses actes. Mais de quel acte s’agit-il au juste ? Puis-je me croire innocente des crimes commis au vingtième siècle, sous prétexte, comme le mouton de la fable, que je n’étais point née ? Le principe de responsabilité, théorisé par Hans Jonas, n’engage que l’avenir. Pourtant chaque fois que je renonce à ma raison au profit d’un calcul aveugle, je commets un crime contre ma compassion, c'est-à-dire contre mon humanité. Je ne suis pas seulement responsable, mais bien coupable de la déliquescence des écosystèmes ou de la fonte de la banquise. Sans compassion, inutile de croire que nous traiterons les générations futures avec d’avantage d’égards que les poulets en batteries : les animaux ont ceci de commun avec nos arrière petits enfants qu’à défaut de consentir, ils se taisent et demeurent invisibles. Ni le principe du consentement, ni le principe de précaution ne suffisent à eux seuls à éclairer mes zones d’ombre. La drogue du rendement et du résultat a déjà conduit à produire des cadavres mais son caractère stupéfiant, hallucinogène, n’a pas été interrogé. Nous croyons être sortis du cauchemar, mais nous ne cessons pas de consommer la drogue qui l’a rendu possible, alors mieux vaut se savoir criminel, que prendre le risque de vivre, et de détruire, sous anesthésie.

Une telle culpabilité ne doit pas s’entendre comme haine de soi, elle n’appelle aucune punition. Ce n’est donc pas une culpabilité au sens chrétien, ou plus largement, monothéiste. La culpabilité me rappelle seulement que je préfère l’espace à son absence, la compassion à l’addiction. Je cherche la vision la plus vaste possible, celle de l’interdépendance, c’est donc une vision par nécessité inconfortable : nous n’avons pas de temps à perdre.

 

 

 

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PC : Comme vous le savez, nous nous retrouvons tous deux sur l’idée de nécessité d’une revalorisation du manque. A mon avis, cette revalorisation passe également par une revalorisation des risques, de l’idée d’épreuve, et aussi une acceptation corrélative de la souffrance et de l’angoisse existentielle, dans la mesure où ce fond tragique nous permet d’éprouver notre condition, et ainsi les liens fraternels qui nous unissent aux autres de façon solidaire.

En un sens, la compassion dans votre perspective dépasse ce point de vue humaniste pour atteindre une dimension cosmologique. Mais, ne pensez-vous pas que le manque suppose une certaine négativité (angoisse, violence, épreuve, etc.) que l’on ne peut éviter ? En outre, que pouvez-vous nous dire de plus sur ce très intéressant rapport entre incertitude et manque ?

 

IS : Bien sûr, le manque est vertigineux, inconfortable. Il a fait irruption dans l’existence humaine, comme un manque de certitude, tout d’abord, dès le début du vingtième siècle, quand les physiciens durent admettre, par exemple, le principe d’indétermination, c'est-à-dire le fait qu’on ne puisse connaître à la fois la vitesse et la position d’une particule. La conquête de l’espace et l’image de la Terre perdue dans l’espace sidéral ont donné une vision de l’incertitude, à l’échelle de la planète entière : les photos prises par les cosmonautes ont d’ailleurs inspiré la pensée écologique, la Terre apparaissait comme un miracle, une chance inouïe, mais fragile. Et puis voici que notre monde technologique, en nous confrontant à notre interdépendance à une grande diversité d’événements, nous expose aussi à une vulnérabilité sans précédent. C’est bien l’incertitude qui pèse sur notre avenir, à commencer par la préservation des écosystèmes ou le réchauffement climatique, qui nous conduit à nous accrocher davantage aux chiffres, à nous replier sur eux comme sur un oracle, jusqu’au récent rapport TEEB sur l’économie des écosystèmes et de la biodiversité, qui a mis à prix la nature entière. L’incertitude génère une angoisse, et même une terreur, tout à fait comparables à celles du manque, pour l’alcoolique ou le toxicomane. Pourtant il nous faut accepter cette incertitude, qui est celle de la vie même, ou nous résoudre à détruire la vie. A l’opposé de l’illusion de maîtrise, qui conduit à effacer la réalité comme les individus, un monde plus incertain est un monde plus spacieux. Mais le manque n’est pas rassurant, et peut être douloureux. La compassion est nécessaire, pour que l’expérience ne soit pas destructrice. Sans quoi, on peut tomber dans une sensiblerie craintive, ou dans une vision nihiliste, puisque rien n’est certain, n’agissons pas, ou agissons sans penser à demain.

Pour reprendre l’exemple de la toxicomanie, c’est exactement la fonction des groupes d’entraide, de rendre la compassion possible le temps que dure l’épreuve du manque. Et nous savons que le manque est sans fin. Dans le cas de notre addiction générale au rendement, c’est à nous d’inventer nos groupes d’entraide ou, pour reprendre la belle expression de Maurice Blanchot, nos communautés inavouables. Et de savoir que la peur sera présente, et aussi l’inconfort. Plus qu’à une conversion, je crois que la compassion appelle à une révolution. Une révolution de la pensée se prépare, qui appelle chacun vers les autres, sans doute de l’ampleur d’une nouvelle révolution des Lumières. Les exemples du care, du microcrédit, de l’écologie industrielle ou encore, les révolutions tunisienne ou égyptienne sont tous la preuve qu’un renversement rationnel des valeurs peut bouleverser l’ordre établi, avec d’autant plus d’éclat que les actes de compassion ont d’abord mûri dans l’ombre. 

 

 

BIBLIOGRAPHIE D’ISABELLE SORENTE

 

Romans

Transformations d'une femme,éditions Grasset, 2009

Panique, éditions Grasset, 2006

Le cœur de l'ogre, éditons J.C. Lattès, 2004

La prière de septembre, éditions J.C. Lattès, 2003

L, J'ai Lu, 2002

 

Essais

Addiction Générale, éditions J.C. Lattès, 2011

La femme qui rit (le marché noir de la réalité), éditions Descartes & Cie, 2007

 

Théâtre

Hard Copy, éditions Actes Sud, 2002

Gilles de Rais, éditions J.C. Lattès (2004)

 

Revues

RAVAGES, éditions JbZ

BLAST

 

 

 

 

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commentaires

escalé 05/11/2013 18:31

une interview d'sabelle Sorente, à l’université d’été Transmutation 2012 "Valeurs et volatilités" et un commentaire sur ce billet Isabelle SORENTE: l'esprit de finesse et de géométrie > http://wp.me/p1h2FK-um
Un écrivain à la pensée vaste et précise

Marc 17/03/2011 11:36



Très intéressant... Je dois moi-même "souffrir" d'un certain nombre d'addictions... le net, par exemple...



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