Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 avril 2012 1 23 /04 /avril /2012 18:53

 

    DSCN3475

Le départ du chemin à l'aurore sur la via podensis, à partir de la cathédrale du Puy en Velay

 

Après de longs mois de silence sur le blog de Fraterphilo liés à un travail intense d’écriture et de remaniement de mes cours de philo et d’histoire de l’art, je profite d’un nouveau passage par les chemins de Compostelle pour entamer une série d’articles : 1 – sur le Chemin (ici même) ; 2 – sur les groupes d’entraide (peut-être) ; 3 – sur la nouvelle forme de mes ateliers (sans doute) ; 4 – sur mon livre concernant l’œuvre de René Girard (si ce livre est bien publié, comme je l’espère).

Je poursuis donc ici la réflexion sur le « Chemin des étoiles »  entamée précédemment dans la catégorie voyageur pélerin  de ce blog (en 2010 et en 2011). J’indiquais dans ces différents articles que la marche était propice à la méditation, que le Chemin permettait en ce sens de cultiver concrètement la présence ( Texte 2. Installer la présence ), je faisais un lien entre les sensations et sentiments ressentis lors de mes voyages en Inde et ceux éprouvés sur le Chemin ( Texte 3. Aurore ), et j’établissais une analogie entre le chemin et notre existence dès lors que le chemin peut être considéré comme un condensé ou une mise en abyme - sur le modèle des poupées russes - de notre vie ( Texte 4. LES POUPEES RUSSES (Russian dolls) ).

 

DSCN3633.JPG

Conques

 

Toutes ces thématiques, et notamment l’idée de présence, se sont de nouveau imposées à moi avec évidence, à chaque étape, à chaque pas des sentiers escarpés de l’Aubrac et du Lot, quand l’émerveillement me saisissait face à un paysage, sentiment que je cherchais à prolonger, à graver en moi pour être bien sûr de le retrouver plus tard. Mais j’entends plutôt m’attacher ici à ce que véhicule ce mot étrange, « ultréïa », entendu plusieurs fois pendant ce pèlerinage et lu ici ou là sur des pierres, des croix, des monuments au détour du chemin. Cette expression s’est progressivement immiscée en moi alors que j’effectuais courant avril la partie française la plus difficile du Chemin, mais aussi la plus belle à différents égards – celle qui, passant par ce haut-lieu du pèlerinage que constitue Conques, traverse la haute Loire, la Lozère et l’Aveyron, entre Le Puy en Velay et Figeac (pas loin de 300 kms).

 

DSCN3510.JPG

La Margeride

 

 « Ultréïa » signifie en latin « passer outre », aller plus loin, plus haut. C'est un cri de ralliement des pèlerins et l'expression du dépassement physique et spirituel. Ultreïa (du latin ultra – au-delà - et eia, interjection évoquant un déplacement) est une expression de joie du Moyen Âge, principalement liée au pèlerinage de Saint Jacques. Ce mot était associé à des chants médiévaux rapportés dans le Codex Calixtinus, le premier ouvrage et guide connu du pèlerinage vers le 10ème siècle. Plus récemment, ce cri est devenu le titre d'un chant contemporain, également connu sous le nom de «Chant des pèlerins de Compostelle» (voir plus bas), composé par Jean-Claude Benazet. Il se transmet encore aujourd'hui sur le chemin, notamment à l'abbaye de Conques.

Pour moi, pour nous, il signifiait clairement une invitation, voire une injonction à transcender. Ultréïa, c’est l’incitation à dépasser les douleurs, la fatigue, les souffrances et désagréments (ampoules, tendinites, crainte des punaises de lit !) de toute sorte qui font que le pèlerinage est certes une joie, mais que tout cela passe d’abord par une épreuve de soi, physique, morale et spirituelle. Ce fut d’autant plus vrai sur ce terrain difficile, aux dénivelés très éprouvants pour les muscles et les articulations (je reviens avec une tendinite rotulienne nécessitant soins et repos), et dans des conditions climatiques bien peu favorables : vent, pluie, froid, grêle, et neige. A cet égard, le passage de l’Aubrac sous une neige abondante fut un moment certes difficile, mais aussi absolument mythique, au sens où cela fait partie des moments de gloire du pèlerin.

 

IMG117

L'Aubrac vers 9h du matin le 09/04/2012

Difficultés, dangers et souffrances étaient au rendez-vous : difficile d’avancer quand chaque pas s’enfonce dans la neige et que l’on n’y voit de moins en moins ; inquiétant aussi, car l’on n’est jamais très sûr de retrouver le balisage du chemin, et, sans que cela ne fut réellement dit, il n’était plus question de laisser quelqu’un marcher seul car ce sont des enjeux vitaux qui émergaient. Mais la beauté était là aussi, le sentiment de vivre un moment exceptionnel dans un paysage extraordinaire, la fierté du dépassement de soi, l’épreuve partagée, et au final une grande joie. Je connais bien des pèlerins réguliers, passés plusieurs fois à cet endroit, qui auraient aimé avoir la « chance » de connaître cette situation.

 

P1190437-copie-1.JPG

 A l'arrivée au village Aubrac, la joie d'avoir surmonté l'épreuve

 

La beauté du chemin, ce sont ces situations dans lesquelles le pèlerin se sent vivre intensément, dans cet effort pour aller puiser en soi des ressources inédites.

La beauté du chemin ce sont ces paysages magnifiques que l’on habite lentement au cours de la marche, et ces lieux mystérieux et chargés de symboles tels que Conques, le joyau, où le pèlerin se sent dépositaire d’une tradition ancestrale.

 

IMG150.jpg

Conques

 

La beauté du chemin ce sont ces rencontres formidables où en quelques jours des individus singuliers et inconnus les uns des autres, de culture, d’âge, de classe sociale, de langage différents forment groupe et acquièrent des mécanismes quasi familiaux les uns envers les autres. Une japonaise parlant deux mots de français et trois d'anglais joue dans la même cour qu'une belge, un canadien, des allemands ou des français. La beauté du chemin c’est cette capacité de retour à l’innocence, la naïveté de l’enfance, cette attitude d’accueil devant ce qui se présente et se joue ici et maintenant chaque jour.

En ce sens, « ultréïa » désigne aussi pour moi ce dépassement chez chacun d’entre nous de ce qui constitue notre périphérie – position sociale, religion, culture, langue, opinions, préjugés, voire spécificités de caractère. Ce dépassement, ce mouvement de transcendance qui s’opère dans cette marche commune où nous sommes reconduits au primitif, fait signe, au-delà de ces différences individuelles, vers ce qui constitue notre noyau et qui se situe au plus profond de chacun d’entre nous - tout en faisant paradoxalement notre humanité commune. Pèlerin sans affiliation religieuse particulière, respectueux du catholicisme mais de culture athée, la spiritualité se manifeste concrètement pour moi de cette manière, avec cette sorte de puissance supérieure que je n’éprouve pas la nécessité de caractériser plus avant. Quoi qu’il en soit, c’est sans doute ce sentiment commun d’avoir l’essentiel en partage qui est source de cette familiarité, de cette complicité qui s’instaure très vite entre pèlerins, de ce sentiment de fraternité et de solidarité toujours très émouvant.

 

DSCN3647

Figeac, 2012

 

A cet égard, la beauté du chemin, c’est aussi le fait que les moments et rencontres de tous les caminos sont toujours aussi forts. Cette magie des rencontres peut se produire entre des individus inconnus, qui ne sont liés par rien d'antérieur, des individus libres dont les relations ne sont grevées par aucun contentieux, ou qu'un attachement particulier conduirait à se replier sur la sphère privée, sur le connu, trop connu. Sans doute est-ce aussi la raison pour laquelle le camino est une affaire personnelle qu'il est préférable d'aborder de façon solitaire.

 

P1000532-copie-1

2010, Burgos

camino de santiago 078

Santa Domingo de la Castalda, 2009

IMG 3745

2009, non loin de Burgos

     Les rencontres du premier camino sont toujours présentse en moi, gravése en mon coeur. Chacune de ces rencontres est aussi belle que l’autre ; elles sont incomparables en fait, l’une ne remplace pas l’autre, mais s’y ajoute comme une expérience qui ne cesse de se déployer. 

 

P1020409[1]

  P1020410

P6034601

2011, après Santiago, vers Fisterra

Saint_Jacque_Compostelle_3_762-copie-1.jpg

Santiago de Compostella, 2011 

 

Le chant des pèlerins de Compostelle

Tous les matins nous prenons le chemin,
Tous les matins nous allons plus loin.
Jour après jour, St Jacques nous appelle,
C’est la voix de Compostelle.

Ultreïa ! Ultreïa ! E sus eia (ainsi soit-il)
Deus adjuva nos ! (que dieu nous aide)

Chemin de terre et chemin de Foi,
Voie millénaire de l’Europe,
La voie lactée de Charlemagne,
C’est le chemin de tous mes jacquets.

Ultreïa ! Ultreïa ! E sus eia
Deus adjuva nos !

Et tout là-bas au bout du continent,
Messire Jacques nous attend,
Depuis toujours son sourire fixe,
Le soleil qui meurt au Finistère.

Ultreïa ! Ultreïa ! E sus eia
Deus adjuva nos !

 

DSCN3562.JPG

La Vierge noire, en surplomb d'Espalion (avril 2012) 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Fraterblog

  • : Le blog de fraterphilo.over-blog.com
  • Le blog de fraterphilo.over-blog.com
  • : Dans Fraterphilo, les idées de soin par l'entraide, d'art thérapie, de réflexion philosophique, de création littéraire, de yoga et de pélerinage constituent un lien et une trame pour ce qui se construit progressivement : ce que j'appelle une philosophie de "l'expérience-source d'évolution existentielle".
  • Contact

Recherche

Pages

Liens