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3 octobre 2013 4 03 /10 /octobre /2013 17:26
L'ossature de l'existence

Ces quelques lignes du livre de l'écrivain voyageur Nicolas Bouvier, L'usage du monde, qui résonnent de façon particulièrement intense en moi, et qui me rappellent des sentiments que j'ai pu éprouver sur les routes de l'Inde, ou encore ces dernières années sur le Chemin.

Le narrateur évoque une nuit en Anatolie alors qu'il voyage vers l'Est dans une vieille voiture en compagnie du peintre Thierry Vernet

.

"Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s'en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l'aube se lève, s'étend, les cailles et les perdrix s'en mêlent... Et on s'empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s'étire, on fait quelques pas, pesant moins d'un kilo, et le mot "bonheur" paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive.

Finalement, ce qui constitue l'ossature de l'existence, ce n'est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d'autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une méditation plus sereine encore que celle de l'amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible coeur".

L'ossature de l'existence
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9 mai 2013 4 09 /05 /mai /2013 09:45

 

 

 

 

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Quelques mots du dernier film de Thomas Vinterberg, La chasse, avec le remarquable Mads Mikkelsen, acteur que l'on avait déjà pu voir dans l'injustement méconnu After the wedding de la réalisatrice australienne Suzan BierLe réalisateur danois Thomas Vinterberg, quant à lui, s’était déjà signalé de façon fracassante avec le révolutionnaire Festen - ce petit bijou cinématographique - et, sans en atteindre tout à fait la puissance, l'on peut considérer que La chasse s'inscrit dans la même lignée. 

  

Synopsis du film

"Après un divorce difficile, Lucas, quarante ans, a trouvé une nouvelle petite amie, un nouveau travail et il s'applique à reconstruire sa relation avec Marcus, son fils adolescent. Mais quelque chose tourne mal. Presque rien. Une remarque en passant. Un mensonge fortuit. Et alors que la neige commence à tomber et que les lumières de Noël s'illuminent, le mensonge se répand comme un virus invisible. La stupeur et la méfiance se propagent et la petite communauté plonge dans l'hystérie collective, obligeant Lucas à se battre pour sauver sa vie et sa dignité."

 

 

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Pourquoi un article concernant cette œuvre cinématographique sur ce blog ? Quel rapport avec ses thèmes habituels, d'ordre littéraire et philosophique ?

Trois  choses m'ont frappé dans ce film, en lien avec mes préoccupations professionnelles et intellectuelles, mais qui les dépassent certainement : 1 - la façon dont l'angoisse diffuse d'une petite ville devient violence généralisée et se transforme en mécanisme de la victime émissaire ; 2 – la sacralisation de la parole de l’enfant ; 3 – le danger concret de la dimension idéologique de la psychanalyse quand elle devient une vulgate (et, à cet égard, les phénomènes souterrain de diffusion de savoirs ou de pseudo-savoirs m’ont toujours fasciné).

Si Festen est un grand film contemporain, c’est sans doute parce que sa mise en scène intègre à merveille les mécanismes de l’inconscient, ses ressorts, ses conséquences. Festen est en ce sens un film freudien. La chasse serait plutôt un film girardien. 

 

 

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Dans le Centre de loisir où Lucas travaille comme animateur, une fillette - qui se trouve être par ailleurs la fille de son meilleur ami – a un grand frère adolescent qui la confronte par jeu, de façon malsaine, à des images pornographiques. Sans doute marquée inconsciemment par ces images, à la suite d’une petite dispute et d’une frustration concernant Lucas, elle dit, de façon presque anodine, à la Directrice du Centre que ce dernier lui a montré son sexe.

D'emblée, on sent bien que Lucas est pris dans une toile d’araignée digne de Kafka et qu’il ne s'en sortira pas - ou très difficilement. Autour de la question de la pédophilie, une angoisse diffuse se répand dans la petite communauté paisible de cette bourgade danoise, et les mécanismes décrits par l'anthropologue René Girard se mettent progressivement en place (voir L'impensable violence ). Dans cette œuvre de Vinterberg l’effet de violence est d’autant plus significatif à mon sens que les protagonistes n’évoluent pas dans l'anonymat d'une grande ville. C’est un effet de  contraste qui produit le sentiment de violence implacable : contraste entre, d’une part l'aspect paisible et traditionnel de cette petite ville (les bains en commun dans l'eau glacée des fjords, la chasse au cerf, les rituels d’initiation, les repas festifs) où Lucas est intégré de longue date (des amis chers, tout le monde se connaît, etc.) et, d’autre part le mécanisme de disparition de la confiance, d'exclusion, de vexation, et de violence dont il devient progressivement l'objet.

 

 

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L’angoisse diffuse liée au soupçon de pédophilie est bien l’une des forme contemporaine de la violence du tous contre tous dont parle Girard (comme on a pu aussi en voir une manifestation dans l'affaire d'Outreau), et qui ne peut trouver une résolution que par une transmutation de cette violence, par le passage de cette violence généralisée à une violence du tous contre un. Le lynchage de la victime émissaire fonctionne dès lors comme un catalyseur permettant à la communauté de se ressouder et de réaffirmer ses valeurs.  

 

Mais au-delà de ces mécanismes désormais bien identifiés ( Violence mimétique ), une originalité du film consiste à faire apparaître clairement que les dits mécanismes victimaires sont alimentés en l’occurrence par la dimension idéologique de la psychanalyse dès lors qu’elle devient une vulgate (dimension idéologique dont n’est pas exempte la doctrine girardienne par ailleurs). L'épistémologue Karl Popper reprochait ainsi au marxisme et à la psychanalyse leur dimension idéologique, et leur déficit de scientificité dans la mesure où elles n'étaient pas des doctrines falsifiables ; ce qui est aussi le cas d'ailleurs pour la doctrine girardienne. A cet égard, je me permets une citation de mon propre livre : 

 

"Freud ou R. Girard procèdent par accumulation d’indices venant confirmer leur théorie, et non en cherchant ce qui pourrait la falsifier. Ce faisant, ils se dispensent de la mettre à l’épreuve, et ils sont donc « gagnants » à tous les coups. Plus précisément, soit les textes vont dans le sens de l’hypothèse générale de R. Girard, soit l’absence d’éléments confirmant cette hypothèse signifie qu’ils cherchent à cacher le mécanisme émissaire. Dans Le sacrifice, par exemple, livre où il s’intéresse aux Védas, R. Girard ne parvient pas à découvrir des traces de ce mécanisme dans le recueil des Brahmanas ; qu’à cela ne tienne ! Il suffit d’aller en chercher dans l’Hymne à Purusha, et d’en déduire qu’elles devaient exister auparavant dans le premier recueil, et qu’elles ont été effacées ! Dans tous les cas, la théorie est irréfutable". (René Girard ;L’impensable violence, p. 163-164)

 

 

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Ce qui vaut dans ce texte pour Girard vaut bien sûr pour les interprétations freudiennes des phénomènes. Lorsqu’il touche uniquement le champ scientifique et qu’il n’a pas d’implication humaine immédiate, il va de soi que ce problème n’est pas bien grave. Il en va autrement quand sont en jeu la réputation, et même la vie d’un homme. Certes, le film de Vinterberg n'est jamais qu'une œuvre de fiction. En outre, il ne s’agit évidemment pas ici de contester la valeur des extraordinaires découvertes de Freud, Lacan, etc. Mais ne serions-nous pas bien avisés de reconnaître que la vulgate psychanalytique qui s’est répandue dans toutes les sphères de la société peut avoir des effets pervers, et même être à la source de violences concrètes, à raison même de cette dynamique idéologique qui se caractérise par son côté irréfutable ?

 

Le film met en scène un cocktail redoutable entre sacralisation de l’enfant et de sa parole, mécanisme émissaire  et dimension idéologique de la psychanalyse. Cette dernière dimension prend en effet pour Lucas un caractère dramatique puisque, aussi bien les professionnels (la directrice, les animateurs, le psychologue !) que les parents partent d’un certain nombre de postulats non réfutables : 1 – sacralisation de la parole des enfants. Ils ne peuvent mentir (la psychanalyse n’est pas en cause ici) ; 2 – si d’aventure les enfants veulent revenir sur leurs déclarations (sous l’impulsion initiale de la fillette, tous les enfants du centre ont construit une sorte de mythologie autour des supposés agissement incestueux de Lucas), reconnaître ainsi leur mensonge et, donc, l’innocence de Lucas, c’est parce qu’ils ne peuvent supporter la vérité traumatique de l’inceste et la méchanceté de l’adulte, et donc que leur seule issue est de la dénier ou refouler. Par conséquent, ce déni renforce finalement la thèse (la certitude !) du traumatisme, et, donc, de la culpabilité de Lucas ! 3 – on demande aux parents des autres enfants du centre d’observer leurs enfants : s’ils font des cauchemars ou manifestent des troubles (ce qui est évidemment le cas de plusieurs d’entre eux), c’est bien le signe que, eux aussi, ont été victimes des attouchements pédophiles de Lucas ;  CQFD !!

Autrement dit, la spirale infernale est en marche et rien ne peut l’arrêter. Bien que la police l'ait relâché, ne pouvant objectivement retenir aucun chef d'inculpation, la chasse est lancée, jusqu'à ce que la bête meurt ! Comme le veut le mécanisme émissaire, la solitude et l’état de délabrement de Lucas – lié aux coups (symboliques et physiques) de ses voisins et amis - vient confirmer rétrospectivement qu’il est un sale type, donc sa culpabilité, et donc le bien-fondé de la violence que la communauté manifeste à son égard.

 

 

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Plus profondément, Girard met en évidence un paradoxe historique : l’avènement du Christianisme est un moment historique fondamental (historial) dans la mesure où il fait apparaître l’innocence de la victime, l’injustice et l’inutilité des sacrifices, la nécessité de chercher les causes réelles des maux, et d'élaborer d'autres systèmes pour mettre fin à la violence généralisée (institutions judiciaires et juridiques, etc.). De façon exponentielle, depuis cet avènement, notre civilisation n’a eu de cesse d’être attentive aux victimes, avec tout ce que cette attention a pu entraîner de positif en termes de dispositifs (sociaux, politiques, associatifs, judiciaires, etc.). Malheureusement, par un étrange et paradoxal retournement de l’histoire, cette attention aux victimes est devenue excessive, et notre société est devenue une société victimaire où nous nous jetons mutuellement nos victimes à la figure. Notre société sacralise des victimes, et, par une sorte de nouvel effet pervers, produit dès lors de nouvelles victimes émissaires : celles que nous accusons de porter atteinte aux victimes ! C’est ici le cas de Lucas, mais aussi de certains accusés d’Outreau, et sans doute d’un nombre non négligeable d’inconnus qui se sont suicidés, qui croupissent dans des geôles, ou qui font, au mieux, l’objet d’un opprobre général. 

 

 Subséquemment, la question épistémologique et un peu académique de l’alternative entre idéologie et science pose donc plus prosaïquement et plus concrètement (pour les travailleurs sociaux, notamment) le problème éthique de l’emballement lié à un éventuel signalement. Puisqu’il convient en effet de prendre en compte prioritairement la sécurité des enfants (et des personnes en difficulté, en situation de handicap, etc.), à partir de quel moment, de quel(s) indice(s), dans quelles conditions éthiques et légales peut-on ou doit-on faire un signalement concernant un parent, un collègue, etc. - sachant les risques encourus par l’enfant, mais aussi par la (ou les) personne(s) incriminée(s) ?

 

 

Destruction of Leviathan

 

 

Questions redoutables de toute évidence, et que l’on ne saurait trancher simplement. Tout ce dont on peut être certain cependant, c'est qu'il convient de se méfier, par principe, de toute idéologie. Et cela précisément dans la mesure où elle entraîne de la violence, mais aussi parce que ce type d'élaborations risque potentiellement de se muer, de se cristaliser en une construction mythologique dont la fonction (non sue) consiste à justifier rétrospectivement cette violence, qui est plus profondément la violence fondatrice des origines.

 

J’engage le lecteur à voir cet excellent film. Je n’en révèlerai donc pas le « dénouement » (terme d’ailleurs inapproprié en l'occurrence). Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître la grande qualité et la dimension révolutionnaire de ce cinéma danois (on peut aussi penser à la très bonne série Borgen) qui, avec Vinterberg et Mikkelsen, traite de façon magistrale et avec une grande finesse des thèmes actuels dont la portée morale, sociale, psychologique et existentielle est très profonde.

 

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17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 17:26

 

 

 

 

 

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Comme une manière de reconnaissance pour nos travaux et notre approche - assez rare dans le milieu -, le Philosophie magazine de février 2013 consacre un article à l'approche philosophique de la thérapie de notre centre de soin des addictions.

 

A l'occasion de la parution du livre du Directeur d'Adaje, Bernard Rigaud, Henri Maldiney, la capacité d'exister, la page 22 du magazine brosse son portrait et explique, dans une synthèse assez fidèle, dans quelle mesure notre rencontre fut l'occasion de mettre en place des ateliers "d'initiation à la philosophie" et "d'approche de l'histoire de l'art".

Voir finalités, objectifs, détails de ces ateliers sur les articles suivants :  L'amour / la mort ; accompagner la quête de sens ; Texte 1. La joie de transmettre

 

 

 

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Ces ateliers fonctionnent désormais très bien, en lien de complémentarité avec les activités et les approches des autres intervenants de l'association,  et je suis d'autant plus content que ce sont des cours d'un niveau équivalent à ceux que je dispense en Université inter âge ou en centre de formation. Pas de démagogie donc, un effort de concentration et d'intégration, et une véritable source de questionnement, de recréation de soi, et de reconstruction du sens pour les accueillis.

 

Il va de soi que ces ateliers me fournissent de plus un matériau appréciable pour les recherches et les travaux que j'entreprends cette année concernant les liens de la philosophie et de la thérapie

 

Philosophie : Mardi de 15H à 16H30

Histoire de l'art : Mercredi de 15H30 à 17H

Les ateliers sont ouverts à un public extérieur dès lors que les participants sont respectueux de leur cadre pacifique et sobre. 

 

 

 

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 11:50

 

 

 

 

 

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Cette période de fêtes que, pour des raisons qui touchent sans doute à mon histoire personnelle, je supporte aussi difficilement sur un plan émotionnel que beaucoup des accueillis du centre de soins où je travaille, est l’occasion pour moi de vérifier une fois de plus que la puissance de création, de travail et de productivité est bien souvent proportionnelle à la détresse existentielle, psychologique et affective. Certes, il serait dangereux de cultiver un tel sentiment – avec ses risques masochistes et mortifères -, mais il n’est pas mauvais d’adopter une perspective stoïcienne à cet égard, et donc de garder cette idée en tête dans les moments difficiles.

Dans le cadre de mes travaux et recherches portant sur les liens de la thérapie et de la philosophie, je m’intéresse beaucoup - en m’appuyant notamment sur les considérations de Proust et Bergson sur ce sujet - à l’apport de la littérature comme source de sens, comme pouvoir de révélation, aussi bien pour la philosophie qu’en tant que vecteur socio-thérapeutique. Dans un article précédent ( De l’essentielle solitude ), j’avais évoqué le potentiel d’assomption de notre solitude existentielle que recelaient des textes comme ceux de Roth et Céline.

Dans les lignes suivantes que j’extrais du roman de John Fante, Les compagnons de la grappe, je retrouve la même lumière qui émane du cœur des ténèbres, ce même amour, mais sous forme d’un jaillissement de joie sauvage - caractéristique du style Fantien. Ces lignes fortes et crues touchent à la violence des rapports au père. Ecrites par un auteur qui fait partie de mon panthéon littéraire personnel (comme Dostoïevski que Fante évoque ici, ou encore Céline et Roth que je situerais dans la même « fraternité »), je dirais que ces pages lumineuses participent d’une démarche thérapeutique en ce qu’elles sont puissamment réparatrices. Dans une sorte de mise en abyme magnifique (au sens où la lecture de Dostoïevski impacte Fante et la lecture de Fante nous impacte), leur pouvoir de transfiguration (de la détresse, la rancœur, voire la haine) les rend en effet inoubliables à mon sens.

 

 

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L’extrait que je cite ici décrit les rapports du narrateur (vers ses 20 ans) et de son père, vieux maçon originaire des Abruzzes, alcoolique, joueur, violent, bourré de préjugés, etc. Alors qu’Henry découvre la littérature, son père ne peut concevoir que l’on puisse ainsi perdre son temps.

 

« Sois un homme. Tu sais ce que c’est un homme ? ça bosse, un homme ; ça en chie ; ça creuse ; ça bâtit ; ça martèle ; ça gagne quelques dollars et ça fait des économies. Ecoute, quand je te parle ! Je ricanais.

Il était hors de question de répondre à ce rital de mes deux, à ce gominé péteux originaire des Abruzzes, à ce maudit cul-terreux, ce bouffeur de merde à vingt sous de l’heure, cette raclure immonde. Que savait-il au juste ? Quels livres avait-il lus ?

Je me sentais en pleine forme. J’étais sur un coup fumant. Je débordais d’une excitation nouvelle qui allait bien au-delà de San Elmo et de la télévision, un projet palpitant, scandaleux, qui faisait gicler mon adrénaline. Pourquoi n’avais-je pas découvert ça plus tôt ? Pourquoi avais-je perdu toutes ces années ? Essayé de transporter une hotte de briques, préparé le mortier ? Qui donc m’avait mis des œillères, qui m’avait écarté des livres, qui les ignorait et les méprisait ? Mon paternel. Son ignorance crasse, la vie abrutissante sous son toit, ses beuveries, ses menaces, sa cupidité, sa violence, sa passion pour le jeu. Les Noëls sans le sous. Un costume pour l’examen final au lycée. Et des dettes, des dettes sans fin. Nous avons cessé de nous parler. Un jour nous nous sommes croisés alors que nous traversions la voie de chemin de fer. Il a encore fait quelques pas, puis il s’est figé et mis à rire. Je me suis retourné. Il me montrait du doigt en rigolant. Il faisait semblant de lire un livre et il riait. Mais il n’y avait aucune joie dans son rire. Seulement de la rage, de la déception et du mépris.

Alors c’est arrivé. Une nuit que la pluie tambourinait sur le toit incliné de la cuisine, un grand esprit s’est glissé à jamais dans ma vie. Je tenais son livre entre mes mains tremblantes tandis qu’il me parlait de l’homme et du monde, d’amour et de sagesse, de souffrance et de culpabilité, et j’ai compris que je ne serais plus jamais le même. Il s’appelait Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski. Personne n’en savait autant que lui sur les pères et les fils, les frères et les sœurs, les prêtres et les fripons, la culpabilité et l’innocence. Dostoïevski m’a changé. L’idiot, les Possédés, les Frères Karamazov, le Joueur. Il m’a bouleversé de fond en comble. J’ai découvert que je pouvais respirer, voir des horizons invisibles. La haine que j’éprouvais pour mon père a fondu. Je me suis mis à l’aimer, cette pauvre épave livrée à ses obsessions et à la souffrance. J’ai aussi découvert mon amour pour ma mère, et pour toute la famille. L’heure était venue de devenir un homme, de quitter San Elmo pour m’ouvrir au monde. Je voulais penser et sentir comme Dostoïevski. Je voulais écrire.

La semaine qui précéda mon départ, l’armée me convoqua à Sacramento pour qu’un médecin m’examine. J’ai été ravi d’y aller. Quelqu’un allait donc prendre la décision à ma place. L’armée m’a refusé. J’avais de l’asthme. Inflammation des bronches.

- Mais c’est rien, j’ai toujours eu ça.

- Consultez votre médecin.

J’ai appris toutes les informations nécessaires dans un livre de médecine à la bibliothèque publique. L’asthme était-il une maladie mortelle ? Parfois. Qu’il en soit donc ainsi. Dostoïevski souffrait d’épilepsie, et moi j’avais mon asthme. On n’écrit pas bien sans maladie mortelle. C’était la seule manière d’accepter la présence de la mort. »

 

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On voit ce que des écrivains comme Roth, ou même Philippe Djan en France, doivent à cet auteur. Je ne saurais trop recommander la lecture de Fante, qui fait partie de ces grands écrivains dont on reconnaît le style dès les premières lignes.

Pour ce qui me concerne, dans mes moments de tristesse je me dis que tant qu’il restera des pages à lire comme celles-ci, tout n’est pas perdu !!

 

 

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24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 21:37

 

 

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Que de plus en plus de personnes s’intéressent à la philosophie est plutôt une bonne chose en soi. Mais un phénomène de mode touchant la discipline tend depuis une dizaine d’années à propulser sur le devant de la scène un certain nombre de philosophes dont la surface médiatique et les prises de position provocatrices (souvent démagogiques en fait) n’ont d’égal que leur faiblesse conceptuelle ( Texte 2. Pour une critique digne de ce nom ). Dès lors, entre les « cafés-philo » de toute nature et les histrions spectaculaires, il est bien possible qu’un malentendu soit en train de s’installer durablement. Quoi qu’il en soit, des philosophes qui développent  au fil des années une œuvre véritable restent, eux, bien souvent inconnus du public.

 

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Jean Luc Marion fait clairement partie de cette catégorie de penseurs, ce que nous donne  à voir le dernier livre de Stéphane Vinolo, Dieu n’a que faire de l’être (Germina 2012),  ouvrage qui se veut explicitement une introduction à l’œuvre de Marion. Très bon connaisseur de Marion, Stéphane Vinolo, Docteur en philosophie et enseignant dans le département de Languages and Cross-Cultural Studies de Regent’s College à Londres, nous permet de découvrir la fécondité conceptuelle de cet auteur. En découvrant Marion, on se prend à penser que si l’idée deleuzienne (de l’Abécédaire) selon laquelle il devrait être possible d’assigner un chiffre à chaque philosophe en fonction de la richesse des concepts qu’il a créés a un sens, le chiffre de Marion ne devrait, assurément, pas être négligeable. En effet, puissante et originale, cette œuvre peu connue du grand public s’inscrit - de Descartes à Husserl en passant par Kant - dans l’histoire de la philosophie dont il permet une relecture tout à fait féconde et régénérante. Plus loin, ce faisant, il en vient à approfondir et radicaliser la démarche phénoménologique d’Husserl et à en tirer toute sorte d’implications très riches permettant de penser à nouveaux frais des thématiques comme l’image, l’événement, le visage, l’amour, le rapport à Dieu, entre autres. On pourrait dire que tout l’effort de Marion consiste à libérer la phénoménalité – laquelle est toujours, dans l’histoire de la Métaphysique, tributaire d’une construction ou constitution par un sujet, et dès lors rabattue sur la catégorie de l’objet, chez Descartes, Kant ou même Husserl – et de montrer que ce sont les phénomènes eux-mêmes qui se donnent. Autrement dit, il s’efforce de penser une donation pure, laquelle est en quelque sorte attestée par ce que Marion appelle les phénomènes saturés dont les figures emblématiques sont constituées par l’évènement, l’idole, la chair et l’icône.

L’œuvre de Marion est donc d'une importance certaine dans l’histoire de la philosophie, et pourtant elle passe relativement inaperçue. A cet égard, il convient aussi de préciser que cette relative "impopularité" dans le milieu universitaire est sans doute due en partie, tout comme pour ce qui concerne Girard, au rôle très important qu’il reconnaît à la Révélation chrétienne (et, tout comme Girard, il est aussi Académicien).

 

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Le livre de Vinolo permet donc de suivre de façon claire la logique et les articulations successives de l'ensemble de l’œuvre. Comme la plupart des livres de cette collection dont j’ai pu parler sur ce blog - celui de Nicolas Floury sur Jacques Alain Miller, Le réel insensé ( texte 6. Miller / Lacan: le réel insensé ), celui de Bernard Rigaud sur Henri Maldiney, La capacité d’exister ( L'accueil de l'évènement ), ou encore le mien sur René Girard ( L'impensable violence ), et d’autres encore sur Badiou, Morin, Debray, etc. - celui de Vinolo tend à présenter les concepts fondamentaux et les articulations d’une œuvre exigeante mais très féconde que le lecteur de philosophie ne peut décemment ignorer.

A mon sens, c’est d’ailleurs tout l’intérêt et la noblesse de cette collection assez confidentielle de ne pas succomber à la démagogie ambiante consistant à laisser entendre que la philosophie est chose facile (il y aurait les penseurs s’adressant au peuple versus les universitaires repliés sur leur pré-carré), et de faire œuvre pédagogique en s’efforçant de présenter, de rendre accessible à « l’honnête homme », les concepts souvent difficiles d’accès des grands penseurs, sans rien sacrifier pour autant à une quelconque vulgarisation. J'entends ici l'experession "honnête homme" au sens des 17 et 18ème siècle, c'est à dire l'homme des Lumières, lecteur non spécialiste, mais désireux de savoir, curieux de tout ce qui touche à notre commune humanité, susceptible d'une réflexion, et surtout disposé à faire un effort de concentration et de compréhension. 

Sur un plan éthique, il me semble aussi que, même quand il s’agit de s’adresser à un public non spécialisé, peu habitué à manier les concepts philosophiques - comme c’est le cas dans mes ateliers d’initiation à la philosophie ou d’approche de l’histoire de l’art, lors de mes interventions dans les universités inter-âge, ou encore dans des centres de formation pour travailleurs sociaux -, il faut s’efforcer de conserver un bon niveau d’exigence conceptuelle. Certes, il ne s’agit pas de prétendre à des cours d’agrégation ; mais par respect pour ces publics, il convient toujours de maintenir le niveau en s’efforçant de faire le travail d’explicitation adéquat parce que c’est seulement par l'intégration des concepts que la philosophie peut prendre réellement sens pour la vie de tout un chacun ( accompagner la quête de sens ).


 

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Concernant l’œuvre de Marion, Vinolo remplit parfaitement sa mission dans la mesure où son livre donne précisément envie de la découvrir et de la lire dans le texte. Je ne peux évidemment pas développer les diverses thématiques du livre de Vinolo dans le cadre de ce petit article tant elles sont riches et variées, entre l'approche du visage qui est très proche chez Marion de celle de Levinas, sa distinction très fine entre une approche anthropologique et une approche phénoménologique du don, entre autres. Je me contenterai juste de copier ici la 4ème de couverture de cet ouvrage. Puis je signalerai quelques passages de l’œuvre de Marion qui touchent à la peinture, et cela dans la mesure où, en lien avec mes cours, mes ateliers et la problématique de la transmission, son approche me parle énormément ( Texte 1. La joie de transmettre ).

La philosophie de Jean-Luc Marion est phénoménologique. À ce titre, elle décrit et interroge les manifestations phénoménales qui tissent notre condition. Mais le point de vue suivi est radical : il pousse philosophie et phénoménologie au cœur de la manifestation des choses, au lieu de leur déconcertante donation. Les phénomènes se donnent sans se soumettre au sujet qui les reçoit et sous la forme d’un don sans limite.
Ainsi de l’événement, de l’idole, de l’icône et de la chair, phénomènes exemplaires de la donation, telle que la pense Marion. Il n’est pas étonnant dès lors que cette phénoménologie se confronte à une certaine théologie. En mettant au jour le caractère conceptuel et idolâtrique du Dieu de la métaphysique, Marion nous aide à penser un Dieu d’amour totalement délié du problème de l’être. L’amour en effet est don et donation purs.
Il se donne antérieurement à l’être, voire en son absence. Sur le chemin de cette philosophie, nous croisons les objets techniques, la peinture, l’invisibilité, le don, la caresse, la confession, la prière… À chaque fois, il s’agit de décrire ce qui nous dépasse et par conséquent nous appelle

 

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La description phénoménologique que fait Marion dans Etant donné du jeu entre le visible et l’invisible, entre ce qu’il y a et ce qui se donne, me semble très féconde, et elle n’est pas sans rappeler certaines analyses d'Heidegger (Les souliers de Van Gogh dans Holzweige), ou encore les propos de l’historien d’art, le regretté Daniel Arasse quand il dit qu’à force de méditer, à un moment donné « la peinture se lève ». Plus loin, le rapport à la peinture de Marion est consubstantiel à sa philosophie, et peut-être à l'histoire de la philosophie : en effet, son approche des tableaux permet non seulement d’approfondir le rapport à l’œuvre d’art et à tout ce qui concerne les questions esthétiques, mais elle constitue aussi de toute évidence une formidable porte d’entrée dans la phénoménologie plus générale de Marion.

 

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Ainsi, prenons un tableau (je résume ici sommairement une argumentation que le lecteur pourra retrouver dans les pages 42-44 du livre de Vinolo) ; pas forcément une grande œuvre picturale afin de ne pas se laisser distraire par sa célébrité. Qu’est-ce qui m’est ainsi donné ? Est-ce que cela relève de l’objet ? Certes en un sens, puisque le visible du tableau est « porté » par l’objet tableau qui subsiste là comme tel. Mais ne peut-on modifier bien des choses dans ce tableau, le restaurer pigment par pigment, par exemple, sans que le tableau ne cesse de donner le même phénomène ? En outre, certain objets (un urinoir) ne sont-ils pas complètement modifiés par leur exposition ? Chez nous, dans leur utilité quotidienne, ils ne donnent rien, à strictement parler. Dans un musée, ils donnent à voir de nouveaux visibles. « Qu’est-ce à dire alors, sinon que l’objet en tant que tel ne porte pas ce qui se donne à voir, puisqu’un même objet, selon qu’il est dans un musée ou simplement posé là, chez nous, peut donner à voir deux phénomènes radicalement différents ? ». Dès lors, on peut dire que la phénoménalité est déliée de l’objet. Ce qui signifie, pour ce qui concerne le tableau, qu’il ne se réduit pas à une subsistance, et, plus loin, qu’il apparaît, non comme subsistance, mais malgré elle !

Pour Marion, il faut alors distinguer entre le regarder et le voir. Nul ne peut voir le tableau, nous dit-il, s’il n’est saisi par sa survenue, voire son surgissement. Contre l’objet cartésien que nous construisons, ou même contre "l’objectité" husserlienne que nous constituons, c’est le tableau lui-même qui nous sollicite dans son surgissement. Certes nous pouvons regarder les objets d’un tableau et les décrire l’un après l’autre (des palais, des gondoles, des hommes, etc.), mais le tableau ne peut se résumer à l’agrégation de ces divers éléments, de même, comme le dirait Levinas, qu’un visage ne se réduit pas à l’assemblage des divers organes qui le composent, ou encore qu’une symphonie ne peut se réduire à une succession de notes. Ce qui dès lors se donne à voir, à travers ces objets, ou même malgré ces objets, c’est un effet (sérénité, apaisement, passion, etc.) qu’il produit sur nous et qui est entièrement contemporain de son propre surgissement.

Revenons maintenant à la dialectique du visible et de l'invisible : l'objet en tant que tel (disons celui de la quotidienneté utilitaire, ou même l'objet tableau) a bien, lui aussi, une relation avec un invisible qui constitue sa condition d’apparition. Et cet invisible, c’est l’espace, source de perspectives, sans lequel nous serions littéralement écrasés par les objets. Nous ne pourrions, en effet, mettre les objets du monde à la distance suffisante et nécessaire permettant de les voir. Or, cette espace, condition de visibilité, est, lui, parfaitement invisible. Avec l’objet, « c’est l’invisible qui ouvre l’espace de la visibilité », qui structure cette visibilité. « Au contraire, pour penser ce qui se donne avec le tableau, il faut renverser les termes entre le visible et l’invisible ; non plus penser un invisible qui rende visible, mais un visible qui nous permette d’accéder à l’invisible… Dans l’effet du tableau, c’est bien le contraire de l’apparaître du tableau qui se joue, puisque la visibilité des objets nous permet d’avoir accès à la donation de l’effet  qui est, lui, toujours invisible ».

 

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Je ne peux prolonger cette séquence argumentative dans le cadre de cet article, mais le livre de Vinolo recèle de pépites d’argumentation conceptuelle de cette nature, et notamment une approche du cubisme qui va certainement m’être bien utile au moment où je prépare un cours sur ce sujet difficile.

Je ne saurais donc trop encourager les lecteurs aimant la philosophie à découvrir ce travail qui accomplit la performance de faire à la fois un tour d'horizon presque complet de l’œuvre de Marion, tout en restant rigoureux et même d’une profondeur certaine. On ne peut que remercier l'auteur (et l'éditeur) pour la joie qu'il nous procure de découvrir un philosophe important, pour les perspectives et les horizons de sens que nous ouvre cette découverte.


a4385 a

 

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4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 18:05

 

 

 

 

 

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A la suite du dernier article de ce blog ( Le cœur intelligent ), la découverte du livre de Philip Roth, Pastorale américaine (Gallimard 1999) – grand roman américain, et formidable expérience de lecture recommandée par mon ami philosophe de Paris X, Eric Mollet - me donne l’occasion de revenir de façon plus concrète sur la question de la littérature et du sens.

Avec le thème de la solitude, je souhaite ainsi préciser l’idée d’un apport de sens de la littérature d’une façon générale, et pour le philosophe plus particulièrement.

 

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Comme toutes les grandes œuvres littéraires, celle de Roth aborde des questions qui nous touchent tous dans notre humanité (la sexualité, la mort, l’altérité, etc.). Le thème de la solitude n’apparaît pas vraiment de façon centrale dans Pastorale américaine. Quoique, par le biais d'une véritable analyse littéraire qui n'est pas ici mon objet, on eût sans doute pu nuancer cette affirmation tant le pacte de lecture est étrange, ambivalent - entre l'auteur (Roth), le narrateur-écrivain (Zuckerman), le personnage principal (Levov), quel est le statut des évènements racontés dans ce livre ? Quelle est la part de faits "réels", de fantasmes de Levov, d'imagination de Zuckerman ? Ce statut est-il variable ? 

Le livre est d'une grande richesse quoi qu'il en soit, et mériterait une longue glose littéraire. Mais je me suis simplement attaché à quelques lignes de ce roman qui, de par leur profondeur et leur beauté tragique, sont d’une telle puissance évocatrice qu’elles alimentent ou approfondissent de toute évidence n’importe quel point de vue philosophique sur la question de la solitude.

Cette question me touche personnellement et professionnellement, d’autant plus qu’elle est progressivement devenue ces dernières années un thème important de mes ateliers philo, voire de mes cours. En outre, ma dernière séance de pèlerinage – hors saison – sur les chemins de Compostelle m’a aussi amené à l’expérimenter de façon très concrète, avec ses difficultés, mais aussi sa fécondité (dont ce texte porte témoignage, en quelque sorte).

 

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Même si la connaissance du thème général de Pastorale américaine n’est pas fondamentale pour la bonne compréhension de l’extrait que j’ai choisi, je copie ici la 4ème de couverture du livre

 

« Après trente-six ans, Zuckerman l'écrivain retrouve Seymour Levov dit «le Suédois», l'athlète fétiche de son lycée de Newark. Toujours aussi splendide, Levov l'invincible, le généreux, l'idole des années de guerre, le petit-fils d'immigrés juifs devenu un Américain plus vrai que nature. Le Suédois a réussi sa vie, faisant prospérer la ganterie paternelle, épousant la très irlandaise Miss New Jersey 1949, régnant loin de la ville sur une vieille demeure de pierre encadrée d'érables centenaires : la pastorale américaine. Mais la photo est incomplète, car, hors champ, il y a Merry, la fille rebelle. Et avec elle surgit dans cet enclos idyllique le spectre d'une autre Amérique, en pleine convulsion, celle des années soixante, de sainte Angela Davis, des rues de Newark à feu et à sang...Passant de l'imprécation au lyrisme, du détail au panorama sans jamais se départir d'un fond de dérision, ce roman de Philip Roth est une somme qui, dans son ambiguïté vertigineuse, restitue l'épaisseur de la vie et les cicatrices intimes de l'Histoire. »

En fait, vers ses 16 ans, Merry, anti conformiste, extrémiste, s’est lancée dans une dérive violente qui la conduit à poser des bombes pour protester contre la guerre du Vietnam. Elle tue ainsi plusieurs personnes et disparaît, laissant ses parents complètement désemparés. L’extrait que j’ai choisi intervient cinq ans plus tard, alors que Seymour a obtenu un renseignement sur le lieu où se trouve Merry (mais n’est-ce pas un fantasme ?). La nuit tombée, il guette son apparition dans une ruelle sordide de Newark.

« A voir l’endroit où elle travaillait, elle ne devait plus se croire de vocation à changer le cours de l’histoire de l’Amérique. L’escalier de secours rouillé, si l’on s’avisait d’en grimper la première marche, s’effondrerait se détacherait de son armature et s’écraserait dans la rue ; c’était un escalier de secours qui n’avait plus pour fonction de sauver des vies en cas d’incendie, mais de pendre là, inutile, pour témoigner de l’immense solitude inhérente à la vie. Il lui semblait dépourvu de toute autre signification ; aucune autre interprétation ne lui donnerait autant de sens. Oui, nous sommes seuls, profondément seuls, jamais au bout de nos strates de solitude. Et nous n’y pouvons rien. Non, la solitude ne devrait pas nous surprendre, pour stupéfiante qu’elle soit à vivre. On peut toujours essayer de sortir ses tripes, on sera un solitaire écorché vif au lieu d’un solitaire renfermé. Merry, ma petite idiote, plus idiote encore que ton idiot de père, faire sauter des maisons n’y change rien non plus. On est seul avec les maisons, seul sans les maisons. On ne peut contester la solitude, et tous les attentats du monde n’y ont pas entamé la moindre brèche. »

 

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Jamais sans doute la philosophie ne pourra faire en sorte que nous soyons saisis de façon aussi pénétrante, sur le mode lancinant et terrible d'une imprégnation quasi sensible. Le lecteur est en quelque sorte amené à penser par ses sens. Jamais la conceptualisation philosophique ne pourra nous faire toucher aussi profondément ce sentiment de solitude comme élément essentiel qui tisse le fond tragique de nos existences. La grâce de la littérature, parce qu'elle est le lieu d'une parole qui ne représente pas mais désigne ( L'accueil de l'évènement ), produit ce miracle. A  cet égard, l'extrait précédent fait écho en moi aux dernières pages d'un autre très grand livre, le Voyage de Céline, auteur envers qui P. Roth reconnaît sa dette.

 

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« Le zinc du canal ouvrait juste avant le petit jour à cause des bateliers. L’écluse commence à pivoter lentement sur la fin de la nuit. Et puis c’est tout le paysage qui se ranime et se met à travailler. Les berges se séparent du fleuve tout doucement, elles se lèvent, se relèvent des deux côtés de l’eau. Le boulot émerge de l’ombre. On recommence à tout voir, tout simple, tout dur. Les treuils ici, les palissades aux chantiers là-bas et loin dessus la route voici que reviennent de plus loin encore les hommes. Ils s’infiltrent dans le jour sale par petits paquets transis. Ils se mettent du jour plein la figure pour commencer en passant devant l’aurore. Ils vont plus loin. On ne voit bien d’eux que leurs figures pâles et simples ; le reste est encore à la nuit. Il faudra bien qu’ils crèvent tous un jour aussi. Comment qu’ils feront ? »

La mort, la solitude, sont, dans ces romans, indépassables, totales, inéluctables. Aucune velléité consolatrice ou adoucissante dans ces textes. Si tel était le cas, ces auteurs seraient - c’est un lieu commun - de bien mauvais écrivains !

Et pourtant, en même temps, peut-être par la grâce de leur écriture qui nous met en phase avec l'originaire de notre condition, une émotion nous saisit, qui peut nous conduire à une forme d’acceptation. En effet, nous sommes amenés à penser ces choses réellement, par l'intermédiaire des sens en quelque sorte, et pourtant cela reste de la fiction, un "comme si", un peu comme au théâtre où l'on peut faire des essais. Dès lors, la littérature permet d'aller très loin ; dans le tragique même de ces lignes quelque chose touche notre sensibilité : peut-être, au plus profond de ce qui constitue pour chacun d'entre nous sa propre singularité, nous rejoignons paradoxalement de l'universel, c'est-à-dire le sentiment de la commune humanité que nous avons en partage, avec sa souffrance, sa misère, mais aussi sa grandeur parfois. Et, par là-même, sans que cette dimension tragique se trouve diminuée en quelque façon – bien au contraire, elle est approfondie et sans concession, encore une fois ! -, se dessine pourtant comme un horizon fraternel. C'est d'ailleurs en un sens, sans que soit invoquée de façon aussi claire la littérature (mais plutôt les philosophies existentialistes), ce point de vue que rejoint le psychiatre américain Irvin Yalom, qui écrit dans Thérapie existentielle

 

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« La solitude est une composante de l’existence humaine; nous devons nous y confronter et trouver un moyen de l’assumer. La communion avec les autres constitue notre principale ressource permettant d’atténuer la peur de cet isolement. Nous sommes tous des bateaux solitaires voguant sur une mer sombre. Nous voyons les lueurs des autres bateaux, bateaux que nous ne pouvons atteindre, mais dont la présence et la similitude de situation nous apporte du réconfort. Nous avons conscience de notre solitude et de notre vulnérabilité absolues. Mais si nous parvenons à sortir de notre monade dépourvue de fenêtres, nous avons conscience de la présence des autres confrontés à la même peur solitaire. A notre sentiment d’isolement se substitue la compassion pour les autres et nous ne sommes plus terrifiés. Un lien invisible unit les individus qui vivent la même expérience… »

 

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Je dirais que c’est allant aussi loin que possible dans cette direction de l’assomption de la solitude, aussi loin que chacun d’entre nous en a la possibilité, en fonction de son histoire, de ses ressources, etc. - et non en la fuyant comme nous avons toujours tendance à le faire –, que se dessine l’esquisse d’une solution. Il convient de creuser, de cultiver la problématique de la solitude, et les écrivains nous prêtent la main à cet effet. Nul masochisme dans cette entreprise ! Plutôt un acte de foi, avec la part de risque que cet acte implique, et qui prend la forme d’un raisonnement par analogie : le philosophe américain du 19ème siècle, Thoreau, voulait croire que, contrairement à la légende qui courrait dans sa ville de Concord (Massachusetts), l'étang de Walden (au bord duquel il avait chisi de vivre dans les bois) n’était pas sans fond, et qu’il finirait par le toucher un jour pour remonter plus fort, régénéré, à la surface. Il va de soi qu’il avait aussi en tête ses états émotionnels, que nous appellerions aujourd'hui dépressifs.

Dans la mesure où cette assomption de la solitude est sans doute une condition pour que nous ne transformions pas l'autre en objet destiné à combler le manque, le sentiment du vide,  je dirais que, de même, il faut croire que le creusement, l’approfondissement de notre solitude peut déboucher à terme sur la source d’un rapport régénéré à soi-même, et donc à autrui, sur une véritable rencontre, un sentiment fraternel, voire sur l’amour.

 

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19 octobre 2012 5 19 /10 /octobre /2012 21:22

 

 

 

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« Travailler à bien penser, voilà le principe de la morale »

Pascal 

 

L’idée selon laquelle la littérature est source de sens et alimente l’œuvre de bien des philosophes n’est certes pas une nouveauté ; mais la parution récente de plusieurs livres relance de façon intéressante la question des rapports entre les deux disciplines. C’est notamment le cas avec Le laboratoire des cas de conscience de Frédérique Leichter-Flack (Alma éditeur, 2012), Un cœur intelligent d’Alain Finkielkraut (Stock Flammarion, 2009), ou encore Le musée imaginaire d’Hannah Arendt de Bérénice Levet (Stock, 2011), trois livres qui, chacun à leur manière, montrent que les œuvres littéraires accompagnent ou stimulent de façon très fécondes des questions existentielles touchant à notre quête de sens et que la conceptualisation philosophique ne parvient pas toujours à pointer de façon aussi vivante et concrète.

 

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Je n’ai jamais douté quant à moi du fait que les œuvres littéraires, et sans doute au-delà certaines œuvres d’art, puissent constituer d’essentiels vecteurs de sens, pour peu qu’elles soient découvertes à point nommé par le lecteur (ou le spectateur) potentiel. Sans doute faut-il parler d’un kaïros, d’un moment opportun, pour la rencontre en question (sans une certaine maturité, il est difficile d’apprécier Proust, Yourcenar ou Woolf). Au-delà de la question de l’âge, certains moments de notre parcours sont plus propices que d’autres à ces rencontres ; à cet égard, les moments de crise de notre vie peuvent aussi, sous certaines conditions, valoir comme des moments privilégiés de ce type de découvertes. Ainsi, la lecture de Dostoïevski, Céline, Virginia Woolf, Fante, Proust, Balzac ou Yourcenar (entre autres) a pu accompagner ma quête de sens et éclairer parfois mes sombres journées et mes nuits sans sommeil. Et cela d’autant plus que j’adhère à la conception proustienne selon laquelle « le lecteur est, quand il lit, le lecteur de lui-même ». Il faut comprendre par-là que l’œuvre nous donne des clefs permettant de pénétrer des régions de nous-mêmes, du monde et du rapport à l’autre auxquelles nous n’aurions pas accès sans elle. Dans ces conditions, initiatrice d’un véritable processus de subjectivation, la rencontre d’un auteur peut, à mon sens, constituer l'une (parmi d’autres) de ces expériences source d’évolution existentielle - notion que je cherche à construire et à mettre en évidence sur ce blog ( Présentation du blog de fraterphilo ). Qui n’a ressenti, en de rares et précieux instants, le sentiment que ce qu’il était en train de lire valait comme actualisation de ce qui était potentiellement contenu en lui n’a pas fait cette expérience privilégiée. Ultimement, ce serait donc cette fonction révélatrice de la littérature qui en ferait la grandeur ; et, d’une certaine manière, c’est cette conception qui constitue aussi une sorte d’idéal régulateur dans mes ateliers socio thérapeutiques ( accompagner la quête de sens ).

 

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Mais, pour revenir aux livres évoqués au début de cet article, il semble évident que la littérature constitue aussi un vecteur de sens pour le philosophe, la pénétrante écriture de certains auteurs étant source d’intuitions fécondes. Elle vaut ainsi comme une approche phénoménologique des réalités vivantes, lesquelles donnent à penser et fournissent un matériau au philosophe. De par leurs œuvres, les écrivains donnent accès à des fines sphères de vérité et de sens. A. Finkielkraut écrit à ce sujet :

« On n’a pas besoin de la littérature pour apprendre à lire. On a besoin de la littérature pour soustraire le monde réel aux lectures sommaires, que celles-ci soient le fait du sentimentalisme facile ou de l’intelligence implacable. La littérature nous apprend à nous défier des théorèmes de l’entendement et à substituer au règne des antinomies celui de la nuance ».

On pourrait dire que la philosophie cherche à se situer d'emblée dans l'universel, alors que la littérature s'attache d'abord à la singularité des faits, des personnages, etc. Mais, ce faisant, paradoxalement - tout en transformant cette singularité, sans jamais l'effacer et en l'accentuant plutôt - elle parvient à rejoindre l'autre (le lecteur) dans sa singularité. C'est alors qu'elle atteint à l'universel.  Dès lors, même si, loin d'être unilatérale, la relation entre les deux disciplines est complexe, certaines de ces œuvres ouvrent souvent la voie du travail conceptuel. Les exemples sont assez nombreux : pour rester dans la modernité, je pense aux diverses déclinaisons du thème de l’altérité chez Sartre – l’aliénation particulièrement – qui doivent beaucoup à Flaubert et Genet, par exemple (L’idiot de la famille et Saint Genet, comédien et martyre). Deleuze fait aussi grand cas de la littérature bien sûr – avec Melville, Conrad, Carol, Lawrence, Fitzgerald, etc. Quant à René Girard, son emploi des écrivains est essentiel. En effet, comme je me suis efforcé de le montrer dans René Girard, l'impensable violence, ce sont eux qui le mettent  sur la voie du désir triangulaire et mimétique, puis de la victime émissaire ; même si, ultérieurement, ces théories trouvent un achèvement avec la science anthropologique.

 

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Ainsi, dans Mensonge romantique et vérité romanesque, la première œuvre majeure de René Girard (injustement méconnue), le sillage littéraire de Sophocle à Proust, en passant par Shakespeare, Cervantès, Flaubert, Stendhal ou autre Dostoïevski, met très bien évidence le désir mimétique et le passage de la médiation externe à la médiation interne (du modèle transcendant au modèle-obstacle de l’individualisme contemporain). A tel point que ce sont les intuitions de ces écrivains qui trouveront par la suite une confirmation anthropologique (dans La violence et le sacré) dans une théorie qui ne prétendra d’ailleurs à rien de moins qu’à rendre compte des origines religieuses de l’homme, du processus d’hominisation, ainsi que de la genèse de la culture et du social ( L'impensable violence ). 

 

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Dans le Laboratoire des cas de conscience, l’auteur propose une réflexion sur des questions éthiques contemporaines qui s’appuie sur des œuvres de Gogol, Kafka, Melville, Dostoïevski ou Camus. Quel est l’intérêt de la littérature en l’occurrence ? Après ce que l’on peut appeler la mort de Dieu, ou encore le déclin des structures traditionnelles – instances qui fondaient l’autorité de principes quasi intangibles - il est de moins en moins possible de se référer à des repères stables et des normes éternelles en matière de morale. Valeurs et idéaux se désagrègent donc ; pourtant nos sociétés n’ont pas moins besoin que les précédentes de se prononcer sur le bon ou le mauvais, sur le permis et le défendu, le bien et le mal, et cela dans un contexte où les progrès scientifiques et techniques nous mettent face à de nouveaux enjeux et à des cas de conscience redoutables - notamment dans le domaine du vivant, la médecine, etc. Dans ce contexte, l’éthique actuelle tend à devenir une véritable casuistique, et chaque cas singulier un cas de conscience. A chaque fois, la réflexion éthique devient donc une sorte de « gymnastique » spirituelle où il s’agit d’intégrer une multitude de paramètres, un équilibre entre des principes (conviction et responsabilité), des acteurs différents, la nécessité d’effectuer en permanence des allers retours entre les principes, les lois, le terrain, etc. Or, en un sens, l’approche littéraire confère le souffle du sens concernant la réflexion sur ces situations réfractaires à une approche uniquement normative, et qui requièrent une nécessaire mobilité, une capacité d’adaptation aux cas singuliers. C’est particulièrement le cas avec sa fine analyse du formidable Billy Budd de Melville (sur laquelle je ne peux m’attarder ici).

 

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Il est intéressant de constater que les trois livres en question font référence à la légende du cœur intelligent du Roi Salomon que l’on trouve dans Le livre des Rois de l’Ancien Testament. F. Leichter-Flack et Bérénice Levet montrent que c’est ce cœur intelligent qui amène Salomon à prononcer son fameux jugement. Intelligence du jugement qui ne va pas sans une démarche casuistique, déjà chez Salomon, mais a fortiori lorsqu'elle est appelée à s'appliquer à des questions éthiques contemporaines. Quant à A. Finkielkraut, la légende qui met en évidence la sagesse de très jeune successeur de David lui fournit le titre de son livre. Rappelons cette légende issue du Livre des Rois :

« A l'âge de 17 ans, Salomon fait un rêve. Dieu dit : Demande ce que tu veux que je te donne. Salomon réplique : Donne à ton serviteur un cœur intelligent pour juger ton peuple, pour discerner entre le bien et le mal, car qui pourrait juger ce peuple considérable? Ce discours plait à l'Eternel, qui répond : Parce que tu m'as fait cette demande, et que tu n'as point demandé une longue vie, et parce que tu n'as point demandé la richesse, et parce que tu n'as point demandé la mort de tes ennemis, mais que tu as demandé de l'intelligence pour comprendre la justice, voici : J'ai fait selon tes paroles; voici : Je t'ai donné un cœur sage et intelligent, tellement qu'il n'y en a pas eu comme toi avant, et qu'après il n'y en aura point comme toi. Et je t'ai même donné ce que tu ne m'as pas demandé, même la richesse, même la gloire, de manière que nul ne sera comme toi parmi les rois tout au long de ta vie. Et si tu marches dans mes voies pour garder mes statuts et mes préceptes, comme a marché David ton père, je prolongerai tes jours. »

 

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 A. Finkielkraut s'approprie en quelque sorte cette légende pour construire une belle problématique : là aussi, nous dit-il, puisque l’on ne peut plus demander à Dieu ce cœur intelligent, à qui adresser cette demande ? A la littérature, répond l’auteur. Voici quelques lignes de son introduction :

« Le roi Salomon suppliait l'Eternel de lui accorder 'un cœur intelligent'. Au sortir d'un siècle ravagé par les méfaits conjoints de l'efficacité technologique et de la ferveur idéologique, cette prière a gardé toute sa valeur. Dieu cependant se tait. Il nous regarde peut-être, mais Il ne nous répond pas, Il ne sort pas de son quant-à-soi, Il n'intervient pas dans nos affaires. Il nous abandonne à nous-mêmes. Ce n'est ni à Lui ni à l'Histoire, délégitimée par un siècle d'horreurs commises en son nom, que nous pouvons adresser notre requête avec quelque chance de succès, c'est à la littérature. Sans elle, la grâce d'un cœur intelligent nous serait à jamais inaccessible. Et nous connaîtrions peut-être les lois de la vie, mais non sa jurisprudence. »

Finkielkraut traite diverses œuvres dans son livre (qu’il a parfois abordées déjà dans sa toujours intéressante émission de France Culture Réplique), et leur donne des développements philosophiques qui touchent à des questions très actuelles. Ainsi, de son interprétation des Carnets du sous-sol de Dostoïevski (pas très éloignée de celle de Girard), de Washington square de James, Lord Jim de Conrad, ou encore La tâche de Roth, qui est passionnante, et très féconde pour penser divers phénomènes actuels (la concurrence victimaire, par exemple).

 

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Mais c’est le traitement du livre de Sebastian Haffner Histoire d’un allemand, avec cet étonnant concept « d’encamaradement » des hommes, qui est particulièrement fécond pour moi, - notamment pour mon cours d’introduction à la philosophie qui touche à la banalité du mal sur la base de l’œuvre d’Arendt et des travaux de M. Tereschenko synthétisés dans Un si fragile vernis d'humanité ( Texte 4. EFFETS DE GROUPE ). Dans ce roman autobiographique, à la fin de ses études de juriste vers 1933, le narrateur est, comme ses condisciples, convoqué par les nazis à un séminaire de plusieurs jours. Alors qu’il redoute de subir un endoctrinement, ce qu’il découvre avec surprise, c’est la camaraderie, la fusion joyeuse dans le groupe. Mais le lecteur comprend vite que celle-ci est un poison dans la mesure où les obligations, la capacité de penser, les valeurs, les « empêchements » qui lient normalement chaque individu sur le plan moral tendent à se dissoudre sous l’effet du groupe, de la franche et grasse rigolade et de la camaraderie virile.

« La camaraderie est un baume aux tourments du soi. A rebours de l’oppression ou de la domination totalitaire, elle s’offre aux hommes comme une irrésistible dispense d’humanité. Elle n’écrase pas, elle allège. Elle n’enjoint pas, elle délivre. Et contre ceux qui peuvent être tentés de trahir le groupe et de cultiver en secret, à l’écart, l’image de l’être aimé, par exemple, elle possède une arme fatale, le rire… A Jüterborg, Raimund Prezel ne s’est pas, comme il s’y attendait, heurté à l’Etat, il s’est enfoncé dans un magma. Ce n’est pas l’uniforme qui a été sa perte, mais l’informe ; ce n’est pas le règlement, c’est la récréation ; ce n’est pas la contrainte, c’est le chahut ; ce n’est pas l’ordre disciplinaire, ce sont les vannes de dortoir ».

On voit bien en quoi ce type de textes fournit un matériau assez extraordinaire pour traiter les problématiques touchant à la question éthiques, sur les  raisons des souffrances que les hommes s'infligent, sur le mal, sa banalité, etc. dans le sillage des travaux d'Arendt bien sûr, mais aussi de Milgram, par exemple.

 

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Le livre de B. Levet, à la fois fin, cultivé et agréable à lire, est quant à lui très fourni dans la mesure où il s’agit d’une reprise de son travail de thèse qui met en évidence le rapport très important d'Hannah Arendt avec la littérature (principalement, mais aussi la peinture et la musique). Il montre en quoi et comment ces disciplines ont fécondé sa pensée philosophique. Voici donc la 4ème de couverture de ce livre :

«Le Musée imaginaire d'Hannah Arendt : le titre est à entendre en un sens large, comme la métaphore des œuvres littéraires, picturales, musicales qui ont nourri le vocabulaire de sa  sensibilité et de son intelligence. Les commentateurs d'Arendt ont remarqué, souligné la présence de la littérature dans son œuvre - moins, mais il est vrai qu'elles sont plus discrètes, celles de la peinture ou de la musique. Cependant, personne, jusqu'à présent, n'était entré dans son œuvre exclusivement par cette voie. J'ai choisi de l'emprunter afin de comprendre pourquoi elle s'était ainsi volontiers tournée vers les écrivains et les artistes. Quelle est la spécificité de l'approche littéraire et artistique du réel ? A quoi les moyens de l'art doivent-ils d'être, comme elle le déclare, sans rivaux pour raconter la vie de quelqu'un ou dire ce qui s'est passé ? Au terme de l'enquête, la réponse s'impose : l'art est seul, pour Arendt, adéquat à l'étoffe dans laquelle l'existence humaine est taillée. Le fondement de son parti pris artistique est ontologique. Et il n'est pas sans lien avec son expérience du XXe siècle, de l'épreuve et de l'examen des totalitarismes. Ces régimes qui se sont donné pour fin d'humilier et de nier le réel dans ses traits essentiels, de dérober à l'homme son humanité. Toutefois, je n'ai pas voulu simplement ajouter une nouvelle contribution aux études arendtiennes mais tenter de refonder, par le prisme d'une personnalité singulière, notre propre besoin des Humanités concurrencées, aujourd'hui, comme au temps d'Arendt, par les sciences humaines et sociales.»

 

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Outre ses lectures très éclairantes de Blixen (Ah, le beau Finch Atton dans Out of Africa!!), Kafka et Faulkner (mais elle évoque aussi Haendel), entre autres, je retiens aussi deux choses qui ne seront pas sans enrichir mon introduction à la philosophie : 1 - l’extension par Arendt du domaine kantien de la croyance (distinct bien sûr de celui de la connaissance) à celui, plus étendu et plus proche de nos préoccupations, de la quête de sens qui anime les hommes ; 2 - la lumineuse interprétation arendtienne du socratisme : s’il ne faut pas commettre l’injustice, ce n’est pas parce qu’une quelconque instance transcendante nous le commanderait, ni parce que le sens commun m’imposerait de ne pas faire à autrui ce que je ne veux pas subir. Ce qui doit m’en empêcher, c’est l’idée de rendez-vous avec moi-même que l’on trouve chez Socrate (ou même chez Shakespeare – les pièces de cet auteur se terminent toujours par un retour des spectres, mais plus sûrement de la conscience !). La pensée est dialogue, nous dit Socrate. Mais cela signifie qu'elle est d’abord dialogue avec soi-même ; dès lors que je pense, je suis en dialogue avec moi-même. Penser, c’est reconnaître cette indépassable dualité qui constitue notre humanité. Or, qui pourrait, sans honte, passer le reste de sa vie avec un autre soi-même injuste ?

 

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Le rapport entre philosophie et littérature est complexe et mériterait, à lui seul, un traitement bien plus important que celui esquissé ici. On pourrait parler de "rencontre", à la manière de Deleuze, ou encore de "correspondances", comme Baudelaire, voire de "résonances". J'ai, pour ma part, toujours été très frappé des résonances entre, d'une part, l'expérience métaphysique de l'amour, avec sa dialectique rigoureuse du crime et de la rédemption, telle qu'elle est conceptualisée par le jeune Hegel dans L'esprit du Christianisme et son destin, et, d'autre part, le mouvement par lequel Raskolnikof retrouve le chemin de notre commune humanité après son crime dans le roman de Dostoïevski, Crime et châtiment. On ne peut, de toute évidence, évoquer ici des influences réciproques, mais des résonances plus profondes. On pourrait sans doute multiplier de tels exemples de correspondances. 

 

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Le cadre restreint de cet article ne m’a pas vraiment permis non plus de rendre compte de la richesse et de la grande diversité (au sens où les œuvres étudiées sont très différente) des trois livres (de F. Leichter-Flack, A. Finkielkraut et B. Levet) que j’incite le lecteur à découvrir, d’autant que je me suis plutôt attaché à mettre en évidence ce qu’ils évoquent pour moi plutôt que d'en faire une recension classique. Il s’agit à cet égard d’un hommage bien évidemment, et ces auteurs ne sauraient donc m’en vouloir d’avoir pris leur livre comme une incitation à penser.

Malgré leur diversité, ces trois ouvrages ont en commun de considérer que la grâce d’un cœur intelligent est liée à la littérature, ou encore à l'art. Les oeuvres en effet contribuent à l'avènement de notre commune humanité en ce qu'elles nous permettent de résister à tous les réductionnismes qui nous reconduisent à la condition de rouages, et nous incitent ainsi à respecter l'impératif catégorique kantien selon lequel en toute chose nous devons nous traiter les uns les autres, pas seulement comme des moyens, mais aussi comme des fins en soi. 

 

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19 septembre 2012 3 19 /09 /septembre /2012 11:39

 

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 Un petit résumé de L'impensable violence publié récemment sur le site de l'Association de Recherches Mimétiques (ARM) par Jérôme Reboul, l'un de ses membres. 

 

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René Girard ; l’impensable violence est un livre écrit par Pascal Coulon, enseignant en philosophie dans des centres de formation du secteur sanitaire et social et dans des universités populaires.

 

Cet essai propose de décrire la pensée développée par René Girard au fil de ses livres. Afin de faciliter l’appréhension de celle-ci, l’auteur la propose comme un système à 3 tiroirs : le triangle du désir, la victime émissaire et la méconnaissance. Ce découpage permet de comprendre les mécanismes et l’apport de ces 3 hypothèses indépendamment les unes des autres, mais aussi de montrer que celles-ci s’articulent fort logiquement pour former la matrice de la pensée Girardienne.

 

Au delà d’expliquer la théorie Girardienne, ce livre permet de percevoir le cheminement de sa conception. De positionner celle-ci par rapport aux autres grands penseurs (Levis Strauss, Freud, Nietzche,….) et de pointer ses limites. De montrer qu’une grille de lecture Girardienne peut être utilisée dans une multitude de domaines (anthropologie, histoire, politique, psychologie,….) et qu’elle ne nous a pas encore révélé toute sa richesse.

 

Ce livre s’adresse tout aussi bien aux personnes voulant découvrir René Girard qu’aux « initiés » désirant prendre du recul par rapport à son œuvre.

Jérôme Reboul 

 

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12 septembre 2012 3 12 /09 /septembre /2012 12:40

 

 

 

 

 

 

 

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Avant l'été, j'ai écrit un article ( L'accueil de l'évènement ) signalant le beau livre de Bernard Rigaud, Henri Maldiney : la capacité d’exister, (Paris, Germina, 2012). A l'occasion du centenaire d'Henri Maldiney (il a eu 100 ans en août et il a encore publié récemment !!!), B. Rigaud nous propose ce court article où il met en lien cette exceptionnelle longévité avec la profondeur et la vitalité de sa pensée, et plus particulièrement sa réflexion très féconde sur l'existence.  

Dès lors que mes propres recherches portent actuellement sur les rapports de la philosophie et de la thérapie, le lecteur comprendra aisément que cette vitalité m'intéresse au plus haut point.

 

 

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MALDINEY A CENT ANS…  

 

Une très longue vie sous le signe de la pensée… De la pensée sur la condition humaine et sur ce que veut dire exister. Un monde exige un être-au-monde, et quand les pulsions sont au monde, c’est qu’elles ont franchi ce fameux seuil qui sépare le vivant et l’existant.

 

Est-ce sa « philosophie clinique » qui lui vaut sa longévité ? Est-ce son « esthétique thérapeutique »  qui lui assure une « capacité de penser plus avant » ? 

 

On peut le croire quand on le suit au chevet des malades mentaux, au chevalet des peintres, au verset des poètes et au sommet des montagnes !

On peut le croire quand on lit ce qu’il dit de l’abîme, de la faille, de la dissociation du sentir, de la genèse du vertige et de l’épilepsie où nous sommes la proie de l’espace ou de l’angoisse et, inversement du potentiel de recomposition du rythme qui transforme le vide en ouvert, qui transforme la béance en patence.

On peut le croire quand on l’écoute nous dire que c’est l’ouverture rythmique du vide qui permet l’émergence d’un « je peux » et qui est donc la source de toute existence et de toute la psychopathologie. De fait, c’est à la parentalité d’en être l’instance donatrice à travers son implication empathique au plus près du sentir et de la corporéité de l’enfant.

 

« L’ouverture rythmique », c’est l’acte d’être, c’est la possibilité de la parole, en deçà de la langue, comme la poésie. « L’ouverture rythmique », toujours en apprentissage et en épreuve, au seuil du sentir, préside à l’engendrement du corps propre, à l’engendrement de la pensée, à la pensée de l’engendrement. Maldiney est l’homme de l’approche compréhensive des hommes en mal d’existence, ce qui lui a permis de développer un enseignement pour les thérapeutes et pour tenter de définir l’existence humaine. Il est l’homme de toutes les potentialités sous l’horizon du hors d’attente d’où tout arrive.

 

L’événement de ses cent ans… L’événement dont l’accueil est la condition même de l’avènement de l’existence : la rencontre de l’événement, voilà qui permet de passer du vivre à l’exister, voilà qui permet la capacité d’exister… cent ans ou plus ! Et Maldiney nous enseigne que ce que nous apprenons par l’épreuve, dans l’étonnement, nous cherchons à le comprendre.


 

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Il est intéressant de voir qu’un penseur qui aime à répéter que « le réel, c’est ce qu’on n’attendait pas » ait élaboré ses livres dans une sorte d’improvisation destinale, allant toujours plus loin qu’il n’avait su qu’il irait. D’ailleurs un livre de pensée n’a rien d’un objet qu’on fabrique, il nous porte plus que nous le portons, et s’avance vers ce que nous n’eussions pu concerter.

Avec Maldiney, le réel vient des marges ou des bords de notre champ sensoriel, il s’approche obliquement et furtivement, on ne le prend jamais en flagrant délit dans un éclairage sans ombre. Les grands événements passent inaperçus, et tout ce qui est décisif arrive furtivement. Il veut convertir notre regard à ce que sans cesse nous oublions, et qui est pourtant ce sans quoi ce que nous voyons ne serait qu’un rêve bien lié, un rêve cohérent.

Henri Maldiney est un ruminant de livres essentiels. Il évoque la « vigilance du philosopher » qui maintient ouvertes les questions que portèrent les grands penseurs, et qui seules les portèrent à la grandeur, au-delà même, le cas échéant, des réponses qu’ils leur donnèrent.

 

Bernard RIGAUD (septembre 2012)

 


  

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8 août 2012 3 08 /08 /août /2012 11:44

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L'article ci-après est une présentation par l'auteur lui-même du livre du philosophe allemand Thorsten Botz-Bornstein L'Amérique contre la Chine que j'ai eu le plaisir de traduire (de l'anglais) l'an dernier et qui est paru en juin chez L'Harmattan. L'approche de la relation entre ces deux pays, ces deux puissances, est à la fois très subtile, très documentée, imprégnée d'une grande culture des philosophies chinoises et plus largement asiatiques (et de Baudrillard, entre autres) et surtout très éclairante pour comprendre la nature de ce rapport complexe. La question du déficit de culture américain et de son hyper civilisation d'un côté, et parallèlement de l'hyper culture chinoise et son déficit de civilisation de l'autre, rend ainsi plus intelligible la complexité de ce dialogue qui tend souvent à tourner au dialogue de sourds.

Je souhaite au lecteur d'éprouver le même plaisir et d'y trouver autant d'intérêt que moi durant cette traduction.

 

 

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Pour commander le livre

http://www.harmattan.fr/index.asp?navig=auteurs&obj=artiste&no=23079

 

 

"Ce livre traite de l’hyperréalisme et de ses effets sur la perception de soi-même et sur l’identité culturelle de deux pays. L’hyperréalité représente une réalité exaltée ou idéalisée. Plus précisément, il s’agit de l’état dans lequel il est impossible de distinguer entre la réalité et un produit de l’imagination, non pas parce que ce produit serait une tellement bonne imitation de la réalité, mais parce que parce que les images des choses produites par l’hyperréalité n’ont jamais reposé sur une réalité « antérieure ». L’hyperréalité créé son propre standard de réalité, indépendamment de quelque condition « réelle » et externe que ce soit.

Selon Jean Baudrillard, notre monde contemporain a été remplacé par une copie de celui-ci, à l’intérieure de laquelle nous sommes l’objet de stimuli, une copie dans laquelle les questions de la « réalité » et de l’authenticité sont devenues redondantes. Le sémiologue Umberto Eco, auteur dont les idées sur l’hyperréalité nous serviront également dans ce livre, construit un concept très similaire d’hyperréalité comme « fausse authenticité ».

 

Culture et civilisation

En dépit de son titre provocateur, le but de cette étude n’est pas de dénigrer l’Amérique ou la Chine. L’auteur n’a absolument pas l’ambition de participer en quelque manière à la production quasi industrielle d’écrits qui se complaisent dans la flagellation de l’Amérique, ou qui fleurissent sur le marché de la menace chinoise. L’objectif de ce livre consiste plutôt à observer ces deux pays et leurs relations mutuelles à travers la lunette d’un débat philosophique classique, bien qu’à demi oublié : quelles sont les distinctions entre la culture et la civilisation ? Peut-on dériver un schème conceptuel des débats `culture vs. Civilisation’ entre Jean-Jacques Rousseau et Denis Diderot en France, d’une part, et du même thème en Allemagne avec Johan Gottfried von Herder, d’autre part - schème qui nous fournirait une grille de lecture dans le contexte de notre monde global contemporain, au sein duquel Etats-Unis d’Amérique et Chine apparaissent comme des forces opposées ? Peut-on utiliser les concepts de ‘culture’ et ‘civilisation’ comme des outils intellectuels susceptibles de clarifier et d’analyser une opposition que Peter Gries a identifiée comme la confrontation de l’arrogance américaine et de la vanité chinoise ? Cela devrait être possible, surtout si l’on relie le débat ‘culture – civilisation’ au thème de l’hyperréalité, la Chine ayant développé une culture hyperréelle et l’Amérique une civilisation hyperréelle. Finalement, il adviendra que la civilisation américaine peut-être perçue conceptuellement comme un étrange reflet en miroir de la culture chinoise.

Il est clair que cette approche contraste avec les points de vue communs tendant à présenter la Chine et les Etats-Unis comme des entités incompatibles, ainsi que le fait Martin Jacques qui écrit : « Le sens culturel chinois de la confiance en soi et d’une certaine supériorité, enraciné dans la longue et riche histoire qui est à la source de leur état de civilisation, est radicalement différent de celui des Etats-Unis, qui ne peut s’appuyer sur un tel héritage, et contraste également, quoique dans une moindre mesure, avec celui de l’Europe » (Jacques 2009 : 270).

Cette étude n’est ni un exercice idéologique, ni même un essai de théorie politique, mais plutôt une analyse non pragmatique de certains concepts. J’entends ainsi questionner philosophiquement des éléments qui sont habituellement tenus pour donnés.

 

Bo Yang et Baudrillard

Les points de départ de la présente recherche sont L’horrible chinois (The Ugly Chinaman) de Bo Yang et Amérique de Baudrillard. Bo Yang emploie sont concept majeur, la vasque de pâte de soja, comme une métaphore de la culture chinoise, s’efforçant par ce moyen de saisir la substance du passé et du présent chinois. Selon Bo Yang, la culture chinoise se développe par une fermentation et un processus infini d’adjonction d’éléments culturels indiscriminés - lequel processus ressemble à la fabrication d’une pâte de soja dans une vasque. La thèse de Bo Yang affirme que les éléments culturels à l’intérieur de la vasque de cinq mille ans de la culture chinoise n’ont jamais été barattés, ce qui fait que la pâte épaisse de sa culture a empêché le développement d’une civilisation chinoise.

Je mets en parallèle la théorie de la culture chinoise comme vasque de pâte de soja de Bo Yang et la vision d’une Amérique élaborée par plusieurs auteurs, dont les plus célèbres sont Jean Baudrillard et Umberto Eco. L’Amérique hyperréelle est « l’Amérique du désert », que l’on trouve en Californie et dans le Midwest ; c’est l’Amérique de la propreté, de la politesse et du bonheur inscrit dans un futur utopique, une Amérique incontestablement civilisée, mais que les visiteurs étrangers trouvent sans âme et « culturellement creuse ».

Tandis que Bo Yang critique l’excès chinois de culture et son manque de civilisation, Baudrillard critique l’excès américain de civilisation. La vision baudrillardienne d’un « paradis matériel » américain est diamétralement opposée à celle de Bo Yang, de l’ « enfer » de la vasque contenant la pâte de soja confucéenne. Malgré ces oppositions, ces paradis et enfer obéissent à des systèmes identiques, les deux étant liés à un mécanisme de la clôture sur soi et de l’auto production de la réalité. Les deux systèmes sont radicaux. L’Amérique incarne une utopie future en tant que plus haut niveau de civilisation, équipée non pour combattre la culture, mais pour l’ignorer.

De l’autre côté, le projet chinois trouve un aboutissement avec l’établissement d’un passé absolu du Royaume du Milieu, inatteignable par quelque critique civilisatrice extérieure que ce soit. Selon Martin Jacques, dans son récent Quand la Chine dirige le monde, « Le challenge posé par l’émergence de la Chine est en fait de nature culturelle, dès lors que l’on se réfère à la mentalité de l’Empire du Milieu. Ou, pour le dire autrement, la question la plus difficile posée par l’émergence de la Chine n’est pas tant l’absence de démocratie que la façon dont la China va voir l’autre » (Jacques 2009 : 270)

C’est là qu’une comparaison entre Baudrillard et Bo Yang devient pratiquement nécessaire. La vasque de pâte de soja chinoise, emplie de familialisme, de poésie, de croyances religieuses, de superstitions, de citations et de rois légendaires peut être opposée à la vasque américaine emplie de biens de consommation, d’images média, de chirurgie esthétique, de spot d’information dans le style d’Oprah Winfrey, de super héros et autres fictions. Les vasques américaines et chinoises créent toutes deux des formes quasi religieuses d’hyperréalité génératrices de perceptions de soi irréalistes – lesquelles peuvent facilement conduire à des conflits avec le reste du monde.

Tout au long de ce livre la comparaison est menée au moyen de modèles intellectuels de culture et de civilisation bien établis, dont la signification est expliquée dans le deuxième chapitre. La Chine et l’Amérique sont toutes deux engagées dans des simulations culturelles / civilisationnelles ayant désormais atteint les plus hauts niveaux. La simulation confucéenne de la culture et la simulation utopique américaine de la civilisation suggèrent des copies identiques de la culture (Chine) et de la civilisation (Amérique) pour lesquelles aucun original n’a jamais existé.

 

Une Nouvelle Chine, une Nouvelle Amérique ?

Beaucoup d’observateurs ont le sentiment que si la Chine veut réellement « dépasser l’interrègne actuel (…) elle doit entrer dans une ère entièrement nouvelle qui impactera aussi bien la Chine que le monde – une nouvelle ère, un moment sublime, qu’aucun « post » vocable quel qu’il soit ne peut décrire adéquatement » (Lu 2001 : 68). On peut dire la même chose des Etats-Unis d’Amérique. La « mythologie concrète de l’Amérique » de Baudrillard, entièrement construite sur la civilisation trouve sa contrepartie dans le mythe confucéen de la culture chinoise, produite dans la vasque de pâte de soja ; et le mythe d’une civilisation utopique trouve sa contrepartie dans celui d’une supériorité culturelle. Les deux pays semblent manquer d’une interface organique entre culture et civilisation, des constellations historiques déterminées les empêchant de développer de telles stratégies."

 

Thorsten Botz-Bornstein, Ph.D., habil. | Associate Professor of Philosophy | Gulf University (KUWAIT) | http://botzbornstein.webs.com

 

Autre talent de Thorsten Botz-Bornstein

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