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8 août 2012 3 08 /08 /août /2012 11:44

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L'article ci-après est une présentation par l'auteur lui-même du livre du philosophe allemand Thorsten Botz-Bornstein L'Amérique contre la Chine que j'ai eu le plaisir de traduire (de l'anglais) l'an dernier et qui est paru en juin chez L'Harmattan. L'approche de la relation entre ces deux pays, ces deux puissances, est à la fois très subtile, très documentée, imprégnée d'une grande culture des philosophies chinoises et plus largement asiatiques (et de Baudrillard, entre autres) et surtout très éclairante pour comprendre la nature de ce rapport complexe. La question du déficit de culture américain et de son hyper civilisation d'un côté, et parallèlement de l'hyper culture chinoise et son déficit de civilisation de l'autre, rend ainsi plus intelligible la complexité de ce dialogue qui tend souvent à tourner au dialogue de sourds.

Je souhaite au lecteur d'éprouver le même plaisir et d'y trouver autant d'intérêt que moi durant cette traduction.

 

 

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Pour commander le livre

http://www.harmattan.fr/index.asp?navig=auteurs&obj=artiste&no=23079

 

 

"Ce livre traite de l’hyperréalisme et de ses effets sur la perception de soi-même et sur l’identité culturelle de deux pays. L’hyperréalité représente une réalité exaltée ou idéalisée. Plus précisément, il s’agit de l’état dans lequel il est impossible de distinguer entre la réalité et un produit de l’imagination, non pas parce que ce produit serait une tellement bonne imitation de la réalité, mais parce que parce que les images des choses produites par l’hyperréalité n’ont jamais reposé sur une réalité « antérieure ». L’hyperréalité créé son propre standard de réalité, indépendamment de quelque condition « réelle » et externe que ce soit.

Selon Jean Baudrillard, notre monde contemporain a été remplacé par une copie de celui-ci, à l’intérieure de laquelle nous sommes l’objet de stimuli, une copie dans laquelle les questions de la « réalité » et de l’authenticité sont devenues redondantes. Le sémiologue Umberto Eco, auteur dont les idées sur l’hyperréalité nous serviront également dans ce livre, construit un concept très similaire d’hyperréalité comme « fausse authenticité ».

 

Culture et civilisation

En dépit de son titre provocateur, le but de cette étude n’est pas de dénigrer l’Amérique ou la Chine. L’auteur n’a absolument pas l’ambition de participer en quelque manière à la production quasi industrielle d’écrits qui se complaisent dans la flagellation de l’Amérique, ou qui fleurissent sur le marché de la menace chinoise. L’objectif de ce livre consiste plutôt à observer ces deux pays et leurs relations mutuelles à travers la lunette d’un débat philosophique classique, bien qu’à demi oublié : quelles sont les distinctions entre la culture et la civilisation ? Peut-on dériver un schème conceptuel des débats `culture vs. Civilisation’ entre Jean-Jacques Rousseau et Denis Diderot en France, d’une part, et du même thème en Allemagne avec Johan Gottfried von Herder, d’autre part - schème qui nous fournirait une grille de lecture dans le contexte de notre monde global contemporain, au sein duquel Etats-Unis d’Amérique et Chine apparaissent comme des forces opposées ? Peut-on utiliser les concepts de ‘culture’ et ‘civilisation’ comme des outils intellectuels susceptibles de clarifier et d’analyser une opposition que Peter Gries a identifiée comme la confrontation de l’arrogance américaine et de la vanité chinoise ? Cela devrait être possible, surtout si l’on relie le débat ‘culture – civilisation’ au thème de l’hyperréalité, la Chine ayant développé une culture hyperréelle et l’Amérique une civilisation hyperréelle. Finalement, il adviendra que la civilisation américaine peut-être perçue conceptuellement comme un étrange reflet en miroir de la culture chinoise.

Il est clair que cette approche contraste avec les points de vue communs tendant à présenter la Chine et les Etats-Unis comme des entités incompatibles, ainsi que le fait Martin Jacques qui écrit : « Le sens culturel chinois de la confiance en soi et d’une certaine supériorité, enraciné dans la longue et riche histoire qui est à la source de leur état de civilisation, est radicalement différent de celui des Etats-Unis, qui ne peut s’appuyer sur un tel héritage, et contraste également, quoique dans une moindre mesure, avec celui de l’Europe » (Jacques 2009 : 270).

Cette étude n’est ni un exercice idéologique, ni même un essai de théorie politique, mais plutôt une analyse non pragmatique de certains concepts. J’entends ainsi questionner philosophiquement des éléments qui sont habituellement tenus pour donnés.

 

Bo Yang et Baudrillard

Les points de départ de la présente recherche sont L’horrible chinois (The Ugly Chinaman) de Bo Yang et Amérique de Baudrillard. Bo Yang emploie sont concept majeur, la vasque de pâte de soja, comme une métaphore de la culture chinoise, s’efforçant par ce moyen de saisir la substance du passé et du présent chinois. Selon Bo Yang, la culture chinoise se développe par une fermentation et un processus infini d’adjonction d’éléments culturels indiscriminés - lequel processus ressemble à la fabrication d’une pâte de soja dans une vasque. La thèse de Bo Yang affirme que les éléments culturels à l’intérieur de la vasque de cinq mille ans de la culture chinoise n’ont jamais été barattés, ce qui fait que la pâte épaisse de sa culture a empêché le développement d’une civilisation chinoise.

Je mets en parallèle la théorie de la culture chinoise comme vasque de pâte de soja de Bo Yang et la vision d’une Amérique élaborée par plusieurs auteurs, dont les plus célèbres sont Jean Baudrillard et Umberto Eco. L’Amérique hyperréelle est « l’Amérique du désert », que l’on trouve en Californie et dans le Midwest ; c’est l’Amérique de la propreté, de la politesse et du bonheur inscrit dans un futur utopique, une Amérique incontestablement civilisée, mais que les visiteurs étrangers trouvent sans âme et « culturellement creuse ».

Tandis que Bo Yang critique l’excès chinois de culture et son manque de civilisation, Baudrillard critique l’excès américain de civilisation. La vision baudrillardienne d’un « paradis matériel » américain est diamétralement opposée à celle de Bo Yang, de l’ « enfer » de la vasque contenant la pâte de soja confucéenne. Malgré ces oppositions, ces paradis et enfer obéissent à des systèmes identiques, les deux étant liés à un mécanisme de la clôture sur soi et de l’auto production de la réalité. Les deux systèmes sont radicaux. L’Amérique incarne une utopie future en tant que plus haut niveau de civilisation, équipée non pour combattre la culture, mais pour l’ignorer.

De l’autre côté, le projet chinois trouve un aboutissement avec l’établissement d’un passé absolu du Royaume du Milieu, inatteignable par quelque critique civilisatrice extérieure que ce soit. Selon Martin Jacques, dans son récent Quand la Chine dirige le monde, « Le challenge posé par l’émergence de la Chine est en fait de nature culturelle, dès lors que l’on se réfère à la mentalité de l’Empire du Milieu. Ou, pour le dire autrement, la question la plus difficile posée par l’émergence de la Chine n’est pas tant l’absence de démocratie que la façon dont la China va voir l’autre » (Jacques 2009 : 270)

C’est là qu’une comparaison entre Baudrillard et Bo Yang devient pratiquement nécessaire. La vasque de pâte de soja chinoise, emplie de familialisme, de poésie, de croyances religieuses, de superstitions, de citations et de rois légendaires peut être opposée à la vasque américaine emplie de biens de consommation, d’images média, de chirurgie esthétique, de spot d’information dans le style d’Oprah Winfrey, de super héros et autres fictions. Les vasques américaines et chinoises créent toutes deux des formes quasi religieuses d’hyperréalité génératrices de perceptions de soi irréalistes – lesquelles peuvent facilement conduire à des conflits avec le reste du monde.

Tout au long de ce livre la comparaison est menée au moyen de modèles intellectuels de culture et de civilisation bien établis, dont la signification est expliquée dans le deuxième chapitre. La Chine et l’Amérique sont toutes deux engagées dans des simulations culturelles / civilisationnelles ayant désormais atteint les plus hauts niveaux. La simulation confucéenne de la culture et la simulation utopique américaine de la civilisation suggèrent des copies identiques de la culture (Chine) et de la civilisation (Amérique) pour lesquelles aucun original n’a jamais existé.

 

Une Nouvelle Chine, une Nouvelle Amérique ?

Beaucoup d’observateurs ont le sentiment que si la Chine veut réellement « dépasser l’interrègne actuel (…) elle doit entrer dans une ère entièrement nouvelle qui impactera aussi bien la Chine que le monde – une nouvelle ère, un moment sublime, qu’aucun « post » vocable quel qu’il soit ne peut décrire adéquatement » (Lu 2001 : 68). On peut dire la même chose des Etats-Unis d’Amérique. La « mythologie concrète de l’Amérique » de Baudrillard, entièrement construite sur la civilisation trouve sa contrepartie dans le mythe confucéen de la culture chinoise, produite dans la vasque de pâte de soja ; et le mythe d’une civilisation utopique trouve sa contrepartie dans celui d’une supériorité culturelle. Les deux pays semblent manquer d’une interface organique entre culture et civilisation, des constellations historiques déterminées les empêchant de développer de telles stratégies."

 

Thorsten Botz-Bornstein, Ph.D., habil. | Associate Professor of Philosophy | Gulf University (KUWAIT) | http://botzbornstein.webs.com

 

Autre talent de Thorsten Botz-Bornstein

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10 juin 2012 7 10 /06 /juin /2012 21:41

 

 

 

 

 

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Note de l'éditeur, Germina

René Girard
L'impensable violence

Par Pascal Coulon
2012 | 188 p. | 16 € | 978-2-917285-31-2
Parution le 20 juin 2012

Étonnante pensée que celle de René Girard, caractérisée par un mixte de simplicité et de complexité. Ses concepts, peu nombreux, souvent puisés dans le langage commun (bouc émissaire, lynchage, contagion, scandale, Satan et Jésus, etc.) n’en acquièrent pas moins une puissance opératoire et explicative peu commune, imprégnant l’ensemble de sa production. L’ouvrage présente l’œuvre de René Girard en articulant trois de ses apports fondamentaux.
1) La théorie du désir mimétique
2) La théorie de la « victime émissaire », ou de la violence fondatrice
3) L’importance du processus de la « méconnaissance », qui est au fondement du processus de la violence fondatrice.


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Note de l’auteur, Pascal Coulon

Ce livre a pour ambition de constituer une introduction à la pensée de l’anthropologue René Girard (né en 1924), et je l’ai donc écrit avec l’intention pédagogique de faire apparaître les articulations de ce système et de les rendre accessibles au plus grand nombre.

Il ne s’agit ni d’une apologie de ce penseur étonnant, ni d’un essai critique sur ses positions controversées, mais de faire clairement le point sur les apports de la doctrine et sur ses impasses. La doctrine girardienne ouvre des perspectives très fécondes sur la compréhension de l’homme, de la société, sur la nature de la violence et sur ses différents effets. Plus localement, elle fournit aussi une grille d’intelligibilité très intéressante sur les mécanismes systémiques à l’œuvre dans les phénomènes d’addiction, l’anorexie, la psychose, etc.

Très rapidement, je dirais ici que trois grands axes de cette pensée constituent trois parties du livre : 1 - le désir mimétique : contrairement à nos illusions romantiques et individualistes, nous ne désirons jamais un objet directement, mais toujours de façon triangulaire, c’est-à-dire en fonction du désir d’un modèle que nous imitons. Mais ce modèle risque toujours de devenir à terme un obstacle sur la voie de l’objet, situation qui est source de violence.

2 – La victime émissaire : la violence est exponentielle et se transforme en une crise généralisée qui ne trouve une « solution » que dans le mécanisme de la violence émissaire où une victime innocente la polarise, la canalise sur elle, situation qui, paradoxalement, est à la source de la culture et de la civilisation.

3 - La méconnaissance : le mécanisme fonctionne bien tant qu’il est méconnu des « lyncheurs ». Avoir un bouc émissaire, c’est ne pas savoir qu’on l’a. La Révélation chrétienne est l’envers de cette méconnaissance, et une révolution historique fondamentale en ce qu’elle révèle l’innocence de la victime, et donc l’injustice du mécanisme. Cette nouvelle donne historique est grosse de toutes sortes de conséquences positives mais aussi redoutablement dangereuses dans divers domaines.

Les théories de René Girard constituent un apport très important de la pensée anthropologique, une véritable réflexion sur l'origine de l'homme et sur la violence qui traverse ces origines. A cet égard, le livre met en scène le dialogue et les controverses entre la théorie girardienne d’une part et respectivement le freudisme et l’anthropologie structurale d’autre part, notamment celle de Lévi Strauss.


 

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    Quant à mon investissement personnel, on pourrait s'en étonner compte tenu des thématiques de ce blog. Mais il est lié au fait que la lecture de Girard m'a touché et fasciné à divers égards. Hormis la philosophie proprement dite, l'une des thématiques centrales de ce blog réside dans l'idée de pèlerinage aux sources. Or, la quête passionnée des origines est très touchante, voire naïve, chez cet auteur, même si elle prend des chemins très particuliers, plutôt inatendus et inquiètants parfois. Ils amènent quoi qu'il en soit à des remises en question tout à fait stimulantes.

A ce sujet, voici la fin de l'introduction du livre, inspirée d'une de mes devises favorites, celle d'Antonio Machado : "Caminante no hay camino; el camino se hace al andar", que l'on peut traduire : Il n'y a pas de chemin (pré construit) pour le pèlerin ; le chemin se construit en marchant.

 

"Nombreuses sont les critiques du travail de R. Girard liées notamment au fait que, quoi qu’il en dise, ses théories s’apparenteraient plutôt à une idéologie, voire à une défense du christianisme, qu’à la science [...] Cependant, quand bien même ces critiques seraient fondées et que les hypothèses de l’auteur ne pourraient se vérifier in fine, serait-ce bien là l’essentiel ? [...] Nous suggérons ici que le plus intéressant est peut-être, moins le terme de la recherche, que ce qui est découvert dans le mouvement qui mène vers ce terme. Autrement dit, l’intérêt de l’œuvre est peut-être moins dans le but que dans le chemin en lui-même.

 

       Puisque nous parlons de chemin, on connaît la métaphore utilisée par Stendhal – écrivain de référence pour notre auteur – de la littérature comme « miroir le long du chemin ». Quant à l’œuvre de R. Girard, elle ferait plutôt penser à une lanterne portée à bout de bras par un pèlerin sur un chemin solitaire dans la nuit : à chaque balancement lié au mouvement de la marche, la lueur vacillante de cette lanterne  fait apparaître fugitivement des formes étranges, des figures inquiétantes ou fascinantes, inconnues jusque-là.

 

       Le chemin girardien lui-même est source de découvertes qui peuvent être vertigineuses. Il se peut que l’on ne pénètre véritablement en « Girardie » qu’avec « crainte et tremblement », avec le sentiment d’aller vers le mystère de ces « choses cachées depuis la fondation du monde ». L’œuvre donne ainsi une clef pour une interprétation bouleversante du monde. Mais, de redoutables questions peuvent surgir au détour du chemin : n’eût-il pas été préférable de ne pas savoir ?"

 

Commander par internet (15,80 euro) : René Girard, l'impensable violence: Amazon.fr: Pascal Coulon: Livres

 

 

 

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4 juin 2012 1 04 /06 /juin /2012 15:02

 

 

cézanne

 

« Nulle distance entre le monde et l’homme, entre cette pluie cosmique où Cézanne

respire la virginité du monde et cette aube de nous-mêmes au-dessus du néant »

Henri Maldiney

 

 

Bernard Rigaud, Henri Maldiney. La capacité d'exister (Germina, Juin 2012)


Comment parler de l’existence dès lors qu’est assumé le fait que, par définition, l'existence n'a pas de signification, qu’elle n'est donc pas thématique, qu’elle comporte en elle ce vide, ce néant de représentation qui peut être fondamentalement source d'angoisse, mais aussi d'accueil, comme l'a bien vu la pensée zen ? Comment faire fond sur ce néant qui caractérise la question de l'existence en tant qu'elle concerne le seul être existant réellement – l’homme – dès lors que, paradoxalement, ce vide est en même temps source de ce qui est, de toutes représentations et de tout sens ? Comment l’évoquer donc, si ce n’est dans une langue pétrie de termes poétiques, où la parole ne représente plus, mais désigne, et devient par là-même appel pro-vocateur ?

"L'existence est une exclamation dans le vide éclaté", nous dit Henri Maldiney. Le problème se pose pour le philosophe qui traite la question de l’existence, comme c’est le cas d’Henri Maldiney, mais il se dédouble pour le commentateur de son œuvre, Bernard Rigaud, qui a publié fin Mai 2012 un beau livre, Henri Maldiney, La capacité d'exister, petit par son volume (120 p env.) mais très intense du point de vue de son contenu - à l’image de l’œuvre d’Henri Maldiney elle-même. Le problème se pose enfin pour le commentateur du commentateur - en l'occurrence l’auteur de cet article.

Peut-on éviter le piège du contresens qui consisterait à réduire cette pensée à un objet thématique du monde et sauvegarder ainsi sa dimension d’évènement, c'est à dire son potentiel existentiel ?

 

maldiny rigaud

 

L'entreprise de B. Rigaud est délicate. D'une part, la philosophie d'Henri Maldiney  qui « tente l’expression de l’originaire » est difficile d’accès tant elle fourmille d'expressions poétiques aussi extraordinaires que celles de l'exergue et du § précédent - et qui sont en elles-mêmes une source de méditation infinie. Mais, corrélativement, entrer dans la philosophie maldinienne suppose aussi une certaine familiarité avec la phénoménologie d’Husserl et surtout la pensée d'Heidegger. S’inscrivant initialement dans le sillage de la philosophie heideggérienne, on pourrait dire qu’Henri Maldiney s'approprie cette pensée de telle sorte qu'il parvient à en concilier les deux périodes : celle de l'existence telle qu'on la trouve dans Etre et temps, et celle de sa dernière période – notamment Acheminement vers la parole – où il s’agit précisément de faire advenir une parole permettant d’habiter le monde en poète. Comment retrouver le chemin de l’être, dévoiler son souffle au-delà la pensée métaphysique occidentale qui entraîne mathesis universelle et saisie conceptuelle ? Peut-on faire un pas de côté par rapport à cet «arraisonnement» technique du monde qui dégrade l'être et le circonscrit sous forme d’étant utilitaire ? Se focalisant moins que son illustre prédécesseur sur la question de l’être que sur celle de l’existence, cette question devient chez Henri Maldiney celle de ce qui permet d'ouvrir à l’existence, ou encore d'accueillir l’évènement – l’avènement de l’évènement nous dit-il parfois – et à ce qui, dès lors, caractérise réellement un homme parmi toutes les autres choses du monde. On pourrait dire que la problématique de l'étant et de l'être devient chez Henri Maldiney celle du vivre et de l'existant.


 

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Historien, juriste, chercheur en psychanalyse et Directeur d’un centre de soins, B. Rigaud fut dans les années 70 à Lyon un étudiant passionné de ce phénoménologue exigeant né en 1912, élève de la rue d’Ulm (avec des condisciples aussi prestigieux que Merleau-Ponty). L’auteur parvient à éviter le piège évoqué plus haut dans la mesure où il cherche peut-être moins à transmettre au lecteur un ensemble de concepts maldiniens (même si ceux-ci sont abondamment explicités), voire la substance de l’œuvre, qu’à renouveler l’expérience fondamentale de la rencontre. Celle-ci doit être comprise, non seulement au sens courant et concret de la rencontre physique, mais aussi et surtout comme ce qui caractérise l'existence en tant qu'irruption d'une altérité, évènement, avènement d'un évènement que l'existant accueille dans l’ouvert de son être-là. 

Le sol sur lequel s'élabore la phénoménologie d'Henri Maldiney se veut originaire au sens où il est un « sentir véritable » accessible par l’esthétique, par cette sensibilité que l'on peut appeler "sympathie" ou "empathie" (liée aux pathe mathas, quoi qu'il en soit). Sur ce "fond pathique", exister suppose la capacité d'accueillir l'évènement, de se laisser mouvoir par lui, transformé par lui tout en le transformant, ou en le configurant. Exister n'est rien d'autre que ce double mouvement d'accueil d'une altérité radicale qui nous transforme tout en étant transformée.


 

maldineyHenri Maldiney

 

 

Pour moi aussi donc, il s'agit d'éviter le piège évoqué plus haut, et de penser le livre de B. Rigaud, non sur le mode purement théorique d'une explicitation de concepts, mais sur celui de la rencontre. Dans le cadre de cet article, je mentionnerai trois modalités existentielles ressortant de façon évocatrice du livre de cet auteur (et de l'œuvre d'Henri Maldiney plus généralement), qui me touchent personnellement, et qui consonnent avec les problématiques de ce blog. Ces trois thèmes mettent aussi en évidence la façon dont le phénoménologue décline cette distinction de l'être et de l'étant, ou plutôt du vivre et de l'existant. Il s'agit de : a) l'expérience de la marche, et plus précisément du chemin; b) celle de la maladie mentale en contraste avec l'existence ; c) celle de l'art comme vecteur existentiel et thérapeutique.


 

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Nous le disions, l'homme, en tant qu'il existe, ne rencontre pas un monde posé là-devant qu'il n'aurait plus qu'à utiliser ou conceptualiser. Il est "avant tout" le "là" qui sort du néant et fait que les choses apparaissent, ce que ne peut penser la science. En ce sens il est configurateur de monde. Le geste par lequel l'homme vient à l'existence en rencontrant le monde dans un mouvement de transcendance (sans divin) est contemporain de celui par lequel il est transformé par lui tout en le transformant. Nous co-naissons (au) le monde, en quelque sorte. Comme a pu l’écrire d'une façon magnifique Henri Maldiney : "Nulle distance entre le monde et l'homme, entre cette pluie cosmique où Cézanne respire la virginité du monde et cette aube de nous-même au-dessus du néant". 

Dans Regard, Parole, Espace, le phénoménologue illustre de très belle façon également cette question du retour aux choses mêmes dans leur apparaître avec l'exemple de l'alpiniste : celui-ci ne voit pas la montagne comme un touriste verrait un spectacle ; elle n'est pas pour lui donnée, là devant ; elle est présente, et même présence qui en dévoile le rythme cosmique.


 

aube


 

L’exemple de la marche devient chez H. Maldiney une véritable métaphore de l’existence et de son rapport au vide : « Exister veut dire avoir sa tenue « hors », hors de cette contenance que l’on peut se donner en construisant son propre personnage … à l’avant de soi, en soi plus avant. C’est comme l’expérience de la marche à pied, nous dit Maldiney, marche à pied qui est suspendue à un « pas encore » dont elle-même perpétue l’instance, c’est-à-dire la duplication » (p. 52). 

Le thème de la marche et de la présence me renvoie bien sûr personnellement à la façon dont la marche de longue randonnée, le pèlerinage, contribue à installer la présence, comme je l'indique dans ce blog Texte 2. Installer la présence et Texte 3. Aurore . Question de rythme, cette présence change tout effectivement, elle modifie le rapport au paysage, à soi-même et à l'autre de telle sorte que le pèlerin a le sentiment d'une profonde harmonie. Je pense à la jubilation du marcheur quand advient l'aurore, et qu'à son acmé elle est aussi bien celle des arbres, des ruisseaux, des animaux, que celles des corps des pèlerins. Jamais sans doute n’ai-je éprouvé plus profondément, dans la solitude de l’aurore, ces harmonies rythmiques du corps communiant avec la nature. Sentiment de joie et de puissance, d’être le régisseur de cette symphonie des sens - expérience d’unité cosmique de la marche que je n’échangerais pour rien au monde.

Concernant cette dimension phénoménologique de la marche qui instaure une différence entre l’espace géographique et le paysage, entre l’étant et l’être, entre le vivre et l’existant, Frédéric Gros, dans Marcher, une philosophie, écrit: "Quand on marche, rien ne bouge, ce n'est qu'imperceptiblement que les collines s'approchent, que le paysage se transforme. On voit en train ou en voiture, une montagne venir à nous. L'œil est rapide, vif, il croit avoir tout compris, tout saisi. En marchant, rien ne se déplace vraiment : c'est plutôt que la présence s'installe lentement dans le corps. En marchant, ce n'est pas tant qu'on se rapproche, c'est que les choses là-bas insistent toujours davantage dans notre corps. Le paysage est un paquet de saveurs, de couleurs, d'odeurs, où le corps infuse".

Henri Maldiney opère, lui, une distinction très évocatrice entre le chemin et la route : "Entre l’espace du paysage et l’espace géographique il y a toute la différence du chemin et de la route. Mais seul chemine en plein paysage le vrai promeneur ouvert à l’étendu qui s’ouvre à lui, et qui marche, où qu’il soit, dans le monde entier. Ma relation au paysage est circulaire. Il m’enveloppe sous un horizon déterminé par mon ici ; et je ne suis ici qu’au large de l’espace sous l’horizon duquel je suis présent à tout, et partout hors de moi. « Il est impossible, écrit Strauss, que l’espace géographique se déploie jamais à partir du paysage où nous sommes déroutés (tombés hors de toute route possible), et où en tant qu’hommes nous sommes perdus " (RPE).

 

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Un autre grand intérêt de l'œuvre d'Henri Maldiney réside dans la manière dont il lie la problématique de la folie à celle de l'existence. D'une certaine façon, la folie permet de trouver, en passant par la négative, une quasi-définition de l'existence. La folie est incapacité d'exister, de s'élever, de transcender le monde, de se désengluer des choses du monde desquelles il ne parvient pas à se distinguer. 

B. Rigaud nous montre que le malade est envahi par lui-même, par le monde ou un de ses éléments, passé et mort, élément traumatique qui le submerge et qu'il ne cesse de répéter. Il lui est dès lors impossible d'accueillir l'évènement, l'altérité. "On voit bien que pour accueillir la vie, pour être dans l'ouverture accueillante de l'évènement, il faut être suffisamment détaché de soi-même et du monde. Il faut en quelque sorte être un peu au-dessus de nous-mêmes et des évènements. C'est la capacité "d'ex-sister", de se tenir en avant de soi, "hors tout", hors posture et hors contenance, dans l'ouverture. Cette ouverture pourrait être assimilée à une forme de capacité (active et passive) par laquelle on s'expose au monde, et par laquelle on reçoit le monde, monde qui par là-même devient réalité recevable par nous. Capacité par laquelle on endure l'altérité et on fait face à l'altérité qui est imprévisible. Sans cette ouverture / capacité, nous n'existons pas et le monde n'existe pas. La réalité devient folie" (p. 40-41). 

D'où cette définition limpide de la thérapie chez Henri Maldiney comme ce qui permet de libérer chez un individu sa capacité d'exister.

 

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Si la maladie peut être considérée comme une incapacité d'exister, en quoi la thérapie consiste-t-elle ? Comment se désengluer du monde ? Comment s'opère une véritable rencontre ?

La philosophie d’Henri Maldiney fournit un arrière-plan très fécond pour l’art thérapie. Là aussi, il faut revenir à la conception heideggérienne de l’art comme vecteur de vérité ; non pas certes une vérité certitude ou adéquation aux choses du monde déjà données, mais l’aletheia, le dévoilement de l’être oublié des choses. C’est le sens originaire de la vérité que nous permet de retrouver la véritable œuvre d’art en tant qu’elle est au principe d’une rencontre, d’un surgissement, d’un éveil, d’un insight. Dans l’ouvert du là, l’artiste donne à voir l’être des choses, au-delà de leur utilité pour nous ou/et de leur saisie conceptuelle, dans leur corporéité véritable d’une certaine façon. Il nous permet alors de percevoir des aspects que nous ne percevons pas dans le cours ordinaire du monde régi par l’utilité. L’art donne accès à l’être originaire du monde dans la mesure où il est « le sentir véritable » et qu’il « met à jour l’enfoui » dont est privé la saisie objective du monde. « Pour Maldiney,l’esthétique-artistique serait alors la vérité de l’esthétique-sensible, qui se révèle dans l’œuvre » (p. 111).

Pour Henri Maldiney, cette dimension originaire du monde se manifeste essentiellement sous forme de rythme. Or, celui-ci ne doit pas être compris comme la cadence du musicien, qui est encore de l’étant là devant objectivable. Le rythme véritable est d’ordre métaphysique, « nous ne pouvons qu’être impliqués en lui et par lui dans l’ouverture ».

De même que l’expérience de la marche nous met en phase avec le rythme fondamental du cosmos, la forme de l’œuvre d’art est une de ces manifestations rythmiques originaires par lesquelles, dans l’ouverture émancipée de la saisie « objectivante » et utilitaire du monde, nous co-naissons aux choses en les laissant advenir à elles-mêmes. Tel est le privilège de l’artiste, et de l’amateur d’art. Mais aussi de l’art thérapie dans la mesure où, dans le meilleur des cas, la manifestation de la forme de l’œuvre est contemporaine d’un processus de subjectivation, comme je le disais dans un précédent article ( Texte 1. La joie de transmettre ).

Précisons pour finir que B. Rigaud fait référence à de nombreux peintres évoqués par H. Maldiney (Cézanne, Klee, Tal Coat, etc.), et que dans un cadre éditorial différent - celui des "beaux livres" de peinture -, des illustations picturales auraient été tout à fait bienvenues.

 

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Pour conclure, quelques citations d’Henri Maldiney


« Entre ce faisceau embrouillé de lignes aberrantes où le regard est sans prises, par quoi Paul Klee illustre le chaos, et le rayonnement de l’espace à partir d’une origine instaurée dans un saut, il n’y a rien d’autre que le Rythme. C’est par lui que s’opère le passage du chaos à l’ordre. « Au commencement était le rythme » dit Hans von Bülow »

 

« L’art est la vérité du sensible parce que le rythme est la vérité de l’aisthesis  ».

 

« Dans une œuvre figurative, l’image a pour fonction essentielle non d’imiter mais d’apparaître »

 

« Dans une grande œuvre d’art, il n’est pas un élément : point, ligne, surface, couleur, qui n’appartienne à l’espace total, avant et en vue d’appartenir à une image locale. Telle ligne de Seghers, avant de définir une image (un pli de terrain, par exemple) — et en liaison et action réciproques avec toutes les autres lignes (horizontales surtout) qui n’ont rien à voir avec ce pli là, ni même avec aucun autre — chiffre l’espace entier de la gravure ; et c’est en lui, lieu de toutes les lignes articulées, ouverture de l’étendue, essor de l’horizon — le tout conjugué dans la tension unique de forces contraires — que toutes les images se donnent. »

 

 

 

 

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10 mai 2012 4 10 /05 /mai /2012 17:45

 

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Cet article vise deux choses : 1 – informer sur les derniers développements de mes ateliers Initiation à la philosophie et Approche de l’histoire de l’art au sein du Centre de soins et de prévention des addictions (le CSAPA ADAJE) où j’exerce à Paris (75014), expliquer les modalités, les finalités de ces cours et ce qui fonde leur intérêt ; 2 – inviter des usagers extérieurs à participer à ces séances, ou proposer des interventions, ponctuelles ou régulières, dans d’autres associations.

Outre les soins et services institutionnels classiques – médecin, éducateurs, assistante sociale, psychologues - indispensables dans le cadre de suivis adaptés à la problématique singulière de chaque usager, ADAJE met à disposition de ses accueillis une palette d’activités riche et diversifiée : théâtre, art thérapie, atelier « corps et pensée », atelier "argent", thérapie par le chant, sophrologie, sport, groupe de parole, yoga, initiation à la philosophie, approche de la littérature et approche des œuvres d’art. La plupart de nos ateliers rencontrent un franc succès ; certains sont obligatoires et d’autres (comme les miens) sont facultatifs.

De formation philosophique (DEA) et littéraire (Licence), j’ai enseigné en lycée et j’interviens depuis une dizaine d’années en philosophie dans des Centres de formation du secteur sanitaire et social. En outre, j’ai commencé cette année à enseigner dans des universités populaires (Université Inter Age) en philosophie et en histoire de l’art. Concernant cette dernière discipline, je l’aborde, elle-aussi, par le biais de la philosophie. Parallèlement à mes activités pédagogiques, j’interviens dans le secteur des addictions depuis dix-sept ans, et j'ai commencé à animer ces ateliers en 2006.

Concernant mes cours et mes ateliers, sur un plan logistique l’année 2011/2012 a consisté en un gros travail de remaniement technique dû à l’acquisition d’un projecteur vidéo et d’un netbook qui permettent désormais d’utiliser Power Point pour diffuser des diapositives pendant les séances. Ce travail de rénovation technique a été fécond sur le plan pédagogique ; il n’a pas été non plus sans influence sur le contenu, et mon engagement récent dans des universités populaires (destiné à se prolonger) m’a aussi incité à développer de nouveaux cours de façon encore plus rigoureuse. A cet égard, fondamentalement, je ne fais pas de différence entre ateliers et cours, et je m’adresse de la même façon aux étudiants et aux accueillis – même s’il s’agit d’une audience beaucoup plus restreinte et que les patients me connaissent aussi sous d’autres aspects (j’organise la procédure d’admission dans le centre, je travaille parfois le dimanche au CTR où j’organise des visites de musée).

Quoi qu’il en soit, fort de ce contenu pédagogique assez abondant et d’une expérience de plusieurs années, il m’a donc semblé qu’il serait intéressant de dépasser le cadre strict de la post cure et d’ouvrir ces ateliers vers l’extérieur.

   

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De même sans doute que les autres ateliers proposés par notre centre, philosophie, littérature et histoire de l’art n’ont pas dans mon esprit une vocation occupationnelle, et ces disciplines s'inscrivent clairement dans le processus global de reconstruction - sanitaire, social, psychologique, culturel et spirituel - que nous proposons. Cette dimension occupationnelle existe bien sûr, mais disons que ce serait la version la plus faible de ces ateliers, toujours possible en certains cas. Pour d’autres accueillis, ces cours seront au principe de la découverte de nouveaux savoirs, de nouvelles sources d’intérêt. Dans le meilleur des cas, les savoirs en question accompagneront une quête du sens et deviendront par là-même vecteur d’humanisation ; l’œuvre ou la pensée d’un auteur agira peut-être comme un médiateur, révèlera ou actualisera éventuellement un potentiel enfoui. Idéalement, la page de littérature, le concept, l'oeuvre picturale deviennent alors des clefs ouvrant des régions de soi-même qui resteraient fermées sans eux. J’aime à penser que par cette médiation, dans le meilleurs des cas l’accueilli découvre des nouvelles dimensions de lui-même, du monde, du rapport à l’autre, et que cette découverte est source d’un regain d’estime de soi dans la mesure où il peut se sentir alors lui-aussi dépositaire de ce qui fait notre humanité commune.

Pour un patient (comme pour tout un chacun), il est toujours possible d’interpréter son itinéraire de vie de façon négative, et de considérer en l’occurrence sa présence en post cure sur le mode dépressif de l’échec. Mais il est aussi possible de concevoir ce passage comme un moment fondateur, une chance de pouvoir remettre en question sa vie, de saisir ce moment comme une source de recréation de soi. Les moments de crise de notre vie sont ainsi propices aux questionnements existentiels, et, en ce sens, philosophie, arts et littérature représentent une chance non négligeable de soutenir, canaliser, formaliser cette démarche difficile liée à la question du sens.

Ces cours tendent donc à fournir des outils de compréhension, de renouvellement de la perception. Au mieux, dans le cas d'une appropriation effective, ils permettent de percevoir en quoi telle œuvre s’adresse à chacun d’entre nous dans sa singularité. Ils fournissent des codes – philosophiques, picturaux, religieux, moraux, politiques, historiques – qui modifient la perception d’une œuvre. Ceux-ci fonctionnent comme des lunettes permettant de mieux voir ce qu’il y a à voir dans une peinture, d’en saisir le sens et le message, et au final de générer ainsi du plaisir et un ré enchantement du désir.

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Les ateliers philosophie ont lieu le lundi de 15H à 16H30. Je propose de les ouvrir à toute personne respectueuse de leur environnement pacifié et sobre.

Voici quelques thèmes abordés, la liste n’étant pas exhaustive  :

1 - Considération sur l’art d’aimer et Réflexion sur la mort. Je n’approfondis pas (le lecteur intéressé peut se référer aux deux articles suivants : Texte 3. Enjeux existentiels liés à la question de la mort ; Texte 2. Considérations sur l'art d'aimer ). Simplement, je travaille désormais les deux thématiques sur la longue durée (3 ou 4 mois), par imprégnation en quelque sorte, et alternativement une semaine sur deux. Ces thèmes font évidemment signe vers les processus de séparation, la question du manque et de l'acceptation du vide, et pour des raisons de fond, je considère que les deux thèmes sont quasiment indissociables.

 

Autres sujets : 2- Difficile liberté; 3 -Banalité du mal, banalité du bien; 4 - La question de l’altérité; 5 - Aux origines du Contrat social (voir, Texte 4. Le moment du pacte social chez Rousseau) ; 6 - La crise de l’autorité; 7 - La reconnaissance et le don; 8 - Le travail

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Approche de l'histoire de l'art

Voici quelques thèmes abordés (liste non exhaustive) :

1 - Légendes picturales; 2 - Caravage, l’homme « qui a détruit la peinture »; 3 - Le radeau de la Méduse de Géricault; 4 -Le verrou de Fragonard; 5 - La Joconde de Léonard; 6 - L’impressionnisme; 7 - Le détail en peinture; 8 - Melancholia de Dürer

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Pour plus de renseignements et pour s'assurer de la tenue effective d'un atelier le jour souhaité, contacter Pascal Coulon au Centre Adaje (0145427500)



 
 

 

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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 19:27

Chers amis, sans autres considérations ou discours, et juste pour le plaisir, un petit bouquet de photos souvenirs de notre chemin en commun entre Le Puy et Figeac

 

 

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Le départ de la cathédrale du Puy

 

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Notre ami Pierre

 

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Véronique, reine du monde

 

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Bernadette et Etsuyo devant leur résidence secondaire

 

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Oui, Jean Marie, c'est comme ça le camino !!

 

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La Vierge noire au-dessus d'Espalion! Atmosphère, atmosphère!!!

 

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Conques. Autour de l'Abbaye

 

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Vue de Conques, le lendemain, à partir de la chapelle Saint Roque

 

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Pascal, Maître du monde

 

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Véronique, a lonesone pèlerine dans la Margeride

 

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Les trois grâces!!

 

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Un peu avant l'Aubrac

 

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La pause de Jean Marie et Pierre

 

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Marie Sainte Foy à Conque

 

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Ecoute papa!!

 

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Contemplation

 

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Etsuyo et Véronique dans l'Aubrac

 

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Avec l'homme aux trois chapeaux!!

 

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On est des bons!!

 

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Des très bon !!!

 

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Avant de quitter Bernadette à Espalion

 

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Buen camino à tous !!

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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 19:13

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http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=30395

 

 

Quelques mots d’un petit livre remarquable écrit par Pierre Veissière, édité en 2011 chez Grrr… Art Editions et passé relativement inaperçu lors de sa parution, Kit de secours pour alcoolique. Préfacé par le professeur Bernard Hillemand de l’Académie Nationale de Médecine, le livre est intéressant, non par son ampleur théorique, ou même quantitative – comme son nom l’indique, il s’agit d’un kit d’une centaine de pages au prix modique de 10 euro -, mais en ce qu’il fournit aussi bien à la personne alcoolique qu’au professionnel du soin en alcoologie des éléments très clairs de compréhension de cette problématique, tant sur les plans étiologique que pratique et thérapeutique

 

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Mieux écrit que ne le laisse entendre son auteur lui-même qui reconnaît ne pas être un écrivain, il reste agréable à lire. En termes de contenu, d’une part il décrit dans un langage clair et concis le processus de dépendance, mais surtout il met en évidence aussi bien les pièges qui jalonnent le processus de recouvrance qu’un ensemble de supports, de « trucs », de conduites permettant à l’alcoolique en recouvrance de maintenir le cap, de rester sobre et de se reconstruire socialement, psychologiquement et culturellement. L’approche de Pierre Veissière est clairement pragmatique en l’occurrence. Psychosociologue et membre de la Société Française d’Alcoologie (SFA), il ne fait pas secret d’être lui-même un ancien alcoolique – ou, peut-être dirait-il lui-même un alcoolique en rétablissement, selon la terminologie des groupes d’entraide tels que AA. Tout l’intérêt réside dans cette double approche à mon sens, dans la mesure où son expérience personnelle est étayée par un savoir très consistant en alcoologie et un professionnalisme évident.

Cette approche pragmatique ne focalise donc pas sur les questions d’origine de la dépendance, mais, concernant la démarche thérapeutique, son mérite est d’aller à l’essentiel. Elle part du principe que l’alcoolodépendance constitue un franchissement de cap ne permettant pas de revenir en arrière, c’est à dire un retour à une consommation modérée. Autrement dit, la solution passe pour Pierre Veissière par une abstinence totale :

    « Une demande fréquente est d’essayer de comprendre pourquoi l’on a bu. Avec la croyance magique que si l’on débusque les raisons qui ont conduit à trop boire, on pourra retrouver une consommation normale… Sans sous-estimer l’intérêt d’une élucidation, cette quête part d’une confusion : désormais on ne boit plus parce qu’on a des problèmes, on boit parce qu’on est alcoolodépendant. La compréhension des problèmes sous-jacents permettra sans doute d’aller mieux ultérieurement mais ne permettra jamais de reboire. Si l’on est alcoolodépendant, cette démarche peut faire perdre un temps précieux en prenant l’ombre pour la proie » (p. 34).

 Nous avons là un exemple des pièges subtils qui jalonnent le parcours de recouvrance. En même temps, l’expérience et le savoir de PV lui permettent de dédramatiser les choses et d’aborder de façon plus légère (sur le mode du kit), et avec espoir, le parcours de recouvrance.

Ce livre présente enfin un autre intérêt non négligeable pour moi : son expérience personnelle couplée à un savoir théorique et une pratique personnelle éprouvée lui permet d’aborder la question des groupes d’entraide intelligemment - c’est –à-dire de façon non dogmatique, ou encore en termes de complémentarité. Je n’adhère pas sans discussion à l’ensemble de son livre, le revers de ce pragmatisme étant une approche un peu trop sèchement comportementaliste à mon goût., et dans laquelle il manque une dimension culturelle.  Mais je suis entièrement PV concernant l’idée que les groupes, loin de constituer une concurrence, fournissent un support formidable pour les thérapeutes (comme certains d’entre nous ont eu l’occasion de l’affirmer lors de la convention annuelle 2011 de Fédération Addiction à Lyon) :

« Les thérapeutes professionnels ne devraient ressentir aucune concurrence, aucune jalousie vis-à-vis d’un traitement précieux et gratuit. Il est unique et se présente comme un auxiliaire complémentaire. En outre une importante proportion de patients, même s’ils étaient auparavant hors circuit médical, acquièrent grâce au groupe l’habitude de prendre soin d’eux et d’entreprendre avec régularité, les traitements médicaux et psychothérapiques qu’ils négligeaient jusqu’alors. Les thérapeutes rémunérés ne peuvent pas tout et, si le devenir de leurs malades et l’optimisation de la qualité de leurs soins leur importe, ils seront, à la réflexion, enchantés de pouvoir bénéficier de cet apport bénévole, de surcroît souvent reconnaissant à leur égard » (p. 72).

C’est également ainsi que je vois les choses : au sein du centre de soins des addictions où j’exerce, l’engagement dans les soins, la compréhension de leur propre problématique et le parcours d’une façon générale des personnes fréquentant les groupes est loin de constituer un obstacle au travail des personels socio-éducatifs et à la participation des accueillis à nos divers ateliers – qu’ils soient éducatifs, psychothérapiques ou « culturels » (théâtre, art thérapie, chant, philo, histoire de l’art, littérature, yoga).

Pour finir j’émettrais peut-être un bémol concernant ce livre, une question importante d’interprétation : comme je l’écrivais précédemment ( Texte 3. Joie de la sobriété ), si je comprends la nécessité absolue de l’abstinence, je me demande si, sur un plan pragmatique, il est fécond de laisser entendre au patient (ni même peut-être au nouveau membre d’un groupe d'entraide) qu’elle est  destinée à être définitive. Il se pourrait même que ce soit la meilleure manière de le décourager devant ce qui apparaîtrait alors comme une montagne insurmontable et un horizon bien peu lumineux. Pire, cela pourrait même être contre productif au sens où cette perspective lui fournirait un bon prétexte pour esquiver la démarche de recouvrance, puisque cela lui paraîtrait une tâche impossible de toute façon. Je ne suis même pas persuadé que le programme en 12 étapes doive être interprété en ces termes d'abstinence définitive : en effet, l’important n'est-il pas que « juste pour aujourd’hui, avec l’aide des amis, etc., je ne boirai pas » ? Demain sera un autre jour. Il me paraît bien plus fécond d'insister sur cette dimension, plus fidèle à l’esprit ouvert du stoïcisme qui irrigue  les groupes, et plus réaliste au final.

Ceci dit, ce bémol n'est pas nécessairement justifié : je ne sais pas ce qu’en pense PV réellement, cette dimension n’étant pas évoquée dans ce précieux petit livre.

Pour se procurer le kit en ligne:

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La réponse de Pierre Veissière
Bonsoir Pascal
merci de cette amicale critique étayée.
Tu me permettras de formuler quelques observations ; tu en feras ce que tu veux.          

— "Mieux écrit que ne le laisse entendre son auteur lui-même qui reconnaît ne pas être un écrivain, il reste agréable à lire." Je n'aurais jamais dû témoigner de cette fausse modestie : évidemment qu'il est agréable à lire, j'y ai veillé. Français propre et pas de jargon.          

— La "dimension culturelle" est volontairement absente, de même que la non allusion aux 12 étapes. C'est écrit pour tout le monde, toutes associations et institutions confondues , quels que soient les niveaux et les aspirations culturels. Il y a de tout chez les alcooliques, et dans les différentes associations, françaises en particulier, des barbecues-muerguez au grand art. Il y a des "recouvrances" mais aussi des changements complets d'orientation. Que chacun trouve sa voie ! Je ne suis pas sûr non plus que le salut vienne d'une multiplication des Acerma.     

— Sur l'abstinence "définitive" : je suis d'accord, la proposer comme, objectif est un repoussoir. Chapitre 15, Page 79 je le concède d'emblée. Et je n'ai écrit nulle part (ou alors quelle erreur !) qu'elle doive l'être. J'écris, en la définissant page 80, qu'elle est "une conduite, acceptée et durable, d'abstention totale d'alcool." Totale et définitive serait une maladresse et une erreur de présentation.

Il faut en revanche, à mon avis, envisager une durée, ici non précisée. Les 24 heures (si possible reconduites), c'est génial ; mais à Croix bleue, par exemple, ils signent des engagements de plusieurs semaines ou mois, renouvelables. Résolution ferme, en tout cas, sur une durée à déterminer. Avec la pratique, l'aspect "définitif" perd de sa répulsion. C'est un faux problème. Le paysage n'est plus le même, pour un alcoolodépendant, après quelques semaines ou mois d'une abstention, agrémentée des autres moyens thérapeutiques adaptés.

Si le patient va dans un groupe d'entraide, il voit assez vite que la reconstruction solide passe, dans l'esprit de beaucoup de membres, par l'abstinence totale, et que nombre d'entre aux voudraient même avoir l'assurance qu'elle puisse être définitivement acquise.

Si on reprend cette décision tous les jours, le tour est joué : avec un engagement d'un jour beaucoup obtiennent une abstinence définitive ; jusqu'à leur mort, plus jamais ivre. La présentation par les 24 heures permet d'atteindre ce but, sans représenter une montagne infranchissable. Et ça permet de traiter, bien plus aisément, une éventuelle rechute.

« juste pour aujourd’hui, avec l’aide des amis, etc., je ne boirai pas "

Donc, bien sûr, ne pas demander au patient une abstinence de vie entière. Mais une présentation plus habile, un essai mais un essai mené avec détermination, d'une durée bien plus courte, permettra souvent d'atteindre, sans trop de souffrances, l'abstinence et la "recouvrance" qu'elle permet.

 

— Non il n'y a pas de bémol, pas besoin de décourager l'arrivant en lui présentant une perspective insurmontable.

—Tu aimes "recouvrance" ! On n'est pas gâtés par les mots dans notre domaine (alcoolo, abstinence…) . Personnellement, je lui préfère "rétablissement" que je trouve moins "récupération gestionnaire", mieux adapté à la santé, et en progression possible. Mais bon, chacun ses préférences sémantiques !

Voici les précisions que je souhaitais t'apporter.
Je te joins aussi la revue de presse des critiques "pro", toutes assez nettement favorables au "Kit".
Mais il est vrai que les médias grand public ne se sont pas encore manifestés. On verra bien…
             
Amitiés,
Pierre






 

 

 

Le 4 mai 2012 à 16:04, pascal coulon a écrit :

Bonsoir Pierre,
Mission accomplie. Tu verras si tu éprouves le besoin de me répondre.
Peut-être aurons-nous l'occasion de nous rencontrer un de ces jours
Amicalement,
http://0z.fr/BiNJt

Pascal Coulon
http://fraterphilo.over-blog.com

 

 

a4385 a

 

 

 

 

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28 avril 2012 6 28 /04 /avril /2012 10:14

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http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=30395


Le 20/04/2004, lors de la conférence annuelle d’Alcooliques anonymes France, j’ai été élu par cette association comme l’un de ses administrateurs de classe A (non alcoolique). Compte tenu du sérieux de cette association, j'en suis honoré, mais le moins que l’on puisse dire c’est que le résultat de cette élection ne fut pas unanime, et que je suis passé de justesse – ce qui n’est manifestement pas habituel : d’une part, un malentendu a voulu que je prévoie une allocution (voir le texte ci-après) alors que l’on attendait de moi une simple présentation. D’autre part, ma prestation a sûrement souffert du fait que je ne me suis pas senti particulièrement à l’aise avec la rigueur et la complexité des procédures de la conférence que j’ai vécues comme plutôt étouffantes - ce qui est un peu paradoxal compte tenu du formidable potentiel démocratique de l'organisation AA (mais ce malaise est peut-être dû au contraste avec les quelques semaines de pèlerinage sur les chemins de Compostelle, synonyme de grands espaces et de liberté, d'où je revenais tout juste).

Au-delà de mon cas personnel, la question de l'alternative entre la lettre et l'esprit, la tension entre le repli et l'ouverture, ce que j'ai appelé « le clos et l’ouvert » au chapitre VI (Spiritualité et dogmatisme, p. 137) de mon livre Les Groupes d'entraide, m’est apparue très pregnante dans l’ensemble des commissions de cette conférence.


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 D'une façon générale, je peux comprendre la rigueur des "gardiens du temple" dans la mesure où c’est sans doute cette extraordinaire organisation qui rend à la fois l’association pérenne et qui fournit un support de recouvrance individuelle pour  chacun de ses membres. Je n’ai donc rien à redire concernant ce système, sauf qu’il me faudra vérifier avec l’expérience si, compte tenu de mon itinéraire personnel, cet engagement n’arrive pas trop tard pour moi, tout simplement. Quant aux péripéties de cette élection, j’en prends acte. Pour être clair sur mon positionnement, il ne s'agit certes pas de contester principes et traditions, mais un engagement n'a de sens pour moi qu'à se tenir sur la ligne de crête où il est possible de les penser, de les interroger, d'en extraire la substance, d'en découvrir de nouvelles sources de sens, de les faire jouer tout en se les appropriant de façon plus authentique, ici et maintenant. A cet égard, c'est plutôt ainsi, de cette manière vivante et dialectique, qu'il convient d'aborder également la question de l'ouverture et du repli à mon sens, un philosophe de formation ne pouvant, quoi qu'il en soit, abdiquer pensée et esprit critique pour adopter une sorte de "prêt à penser".


Plus généralement, je me dis que cette étrange élection constitue un démarrage original dont il faudra voir ce qu'il contient en germe et ce qu’il est susceptible de générer. Une dernière chose m’a frappé, qui illustre cette fois la beauté des groupes et de la puissance supérieure : le cas de cette jeune femme, l'une des animatrices de la conférence, connue auparavant dans son petit village comme une alcoolique invétérée. Ce dimanche après-midi, elle dut quitter la conférence avant son terme, car depuis sa recouvrance avec le support de AA les habitants de ce village l’ont élue maire, et elle était donc attendue pour le dépouillement du 1er tour du scrutin présidentiel !!  

 

Voici donc le texte de mon allocution :  

          « Il est parfois délicat de débuter ce genre d’allocutions car il faut trouver un équilibre entre lieu commun et originalité, entre consensus et singularité, entre discours accessible et discours élaboré, entre pathos et rationalité. Mais en fait, sans que j’aie eu à chercher plus loin, c’est le BSG lui-même qui m’a fourni une entrée originale pour ce discours. En effet, m’allouer quatre minutes pour cette allocution constitue un signe pour moi. Qu’est-ce que je veux dire par là ? Ce n’est évidemment pas le chiffre en lui-même qui est ici significatif, mais sa concision et sa redoutable précision : quatre minutes, entre 14H56 et 15H !! Je ne crois pas que l’on puisse trouver une demande d’une telle précision ailleurs que chez AA !! D’une part, cette précision a un aspect cocasse, bien sûr, avec son côté un peu obsessionnel. En outre, construire sérieusement un discours de ce format précis constitue une véritable gageure. Mais, surtout, ce qui m’a tout de suite frappé – et là je viens à quelque chose de plus important à mon sens – c’est le caractère extrêmement ritualisé de cette exigence.

          Je viendrai à la question de l’alcoolisme ensuite, mais disons tout d’abord que cet aspect ritualisé renvoie pour moi à trois choses – interdépendantes, bien sûr - qui me touchent et m’intéressent chez AA : d’une part, la dimension de laboratoire social des fraternités, d’autre part la dimension spirituelle, enfin la dimension éducative.

          De même qu’il est désormais reconnu historiquement qu’avant même les mouvements révolutionnaires, les monastères du Moyen Age ont constitué des laboratoires sociaux au sens où ils ont été à la source d’innovations démocratiques très significatives, je crois que le fonctionnement, l’éthique et les traditions des fraternités représentent aujourd’hui un potentiel de régénération sociale très intéressant, surtout dans cette période de crise où notre modèle individualiste de société montre ses limites. Dans ce contexte, l’alternative du modèle des fraternités est pour moi passionnant à connaître et à expérimenter in vivo, au-delà des réunions elles-mêmes. Compte tenu de la précision des procédures AA, j’ai d’ailleurs certainement beaucoup de choses à apprendre avant d’espérer être utile en quelque manière.

          Quant à la dimension spirituelle de AA, son efficacité, sa profondeur et sa concrétude, si j’ose dire, ne sont plus à démontrer à mon sens, (même si cette dimension est peu connue et reconnue en France) ; la dimension spirituelle des groupes n’est plus à démontrer depuis la révolution intérieure bien connue de Bill lui-même jusqu’aux conversions contemporaines que chacun connaît par des témoignages dans les groupes tous les jours.

          Enfin, dans cet ordre d’idée, j’apprécie aussi la dimension éducative du programme et des groupes, avec ces gens qui, après avoir « touché le fond », refont ensuite leur vie en faisant preuve de qualités morales extraordinaires concernant le rapport à l’autre, la sollicitude, le travail sur soi pour remédier à certains défauts de caractères, le courage que cela suppose, etc.

          Pour ce qui me concerne, je dois dire que ces trois raisons suffiraient à justifier que je désire me rapprocher des fraternités. Mais, en outre, et c’est sans doute l’essentiel pour toutes les personnes qui souffrent de l’alcool, il se trouve  que cette démarche à la fois spirituelle, sociale et morale est initialement formalisée de telle sorte qu’elle est d’abord une démarche thérapeutique. La conversion au cours de laquelle l’alcoolique abandonne la lutte et son orgueil, où il reconnaît son impuissance pour s’en remettre à quelque chose qui le dépasse et dont il est pourtant au principe – à la puissance supérieure et à la confiance du groupe, donc -, cette conversion est aussi un chemin de recouvrance éprouvé qui débouche sur une vie nouvelle faite de sobriété. Ce serait la 4ème dimension des groupes, que j’appellerais volontiers « pragmatique ».

          Dans les milieux du soin des addictions, ce n’est un secret pour personne que j’ai toujours soutenu la démarche des groupes, que j’ai écrit sur eux, que je me suis efforcé de faire en sorte que leur valeur à la fois sociale et thérapeutique soit reconnue. Je dois dire que je suis assez satisfait professionnellement à cet égard, car, après bien des années et bien des discours, le centre qui m’emploie est l’un des seuls à accueillir avec autant de bienveillance de nombreux membres des fraternités. Tout en conservant ma liberté critique vis-à-vis de certains aspects du programme ou des traditions AA – ou plutôt de la manière dont les préceptes sont interprétés -, et tout en développant mes propres ateliers socio-thérapeutiques basés sur d’autres présupposés philosophiques, je crois contribuer modestement à faire progresser tranquillement l’idée que les soins institutionnels ne sont pas incompatibles avec la philosophie des fraternités.

          Ce point de vue bienveillant à l’égard des fraternités est le mien depuis très longtemps, et, en bref, je me considère comme un « compagnon de route » (comme on appelait autrefois les amis non encartés du parti communiste) assez libre de sa parole. Pour toutes ces raisons, ma présence parmi vous s’inscrit dans une certaine logique consistant à poursuivre un dialogue, qui, je le crois, peut s’avérer riche d’enseignement pour moi, pour les membres du BSG, pour ceux des fraternités, pour les intervenants du secteur des addictions ou plus largement le grand public. Je serais donc content de pouvoir m’inscrire dans la mouvance de cette organisation et apporter mon modeste concours à cette tradition.

          Je vous remercie donc d’avance de m’accorder votre confiance, de bien vouloir m’accueillir en tant qu’administrateur AA de classe A, et je vous remercie aussi pour votre écoute. »

 

a4385 a

 

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23 avril 2012 1 23 /04 /avril /2012 18:53

 

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Le départ du chemin à l'aurore sur la via podensis, à partir de la cathédrale du Puy en Velay

 

Après de longs mois de silence sur le blog de Fraterphilo liés à un travail intense d’écriture et de remaniement de mes cours de philo et d’histoire de l’art, je profite d’un nouveau passage par les chemins de Compostelle pour entamer une série d’articles : 1 – sur le Chemin (ici même) ; 2 – sur les groupes d’entraide (peut-être) ; 3 – sur la nouvelle forme de mes ateliers (sans doute) ; 4 – sur mon livre concernant l’œuvre de René Girard (si ce livre est bien publié, comme je l’espère).

Je poursuis donc ici la réflexion sur le « Chemin des étoiles »  entamée précédemment dans la catégorie voyageur pélerin  de ce blog (en 2010 et en 2011). J’indiquais dans ces différents articles que la marche était propice à la méditation, que le Chemin permettait en ce sens de cultiver concrètement la présence ( Texte 2. Installer la présence ), je faisais un lien entre les sensations et sentiments ressentis lors de mes voyages en Inde et ceux éprouvés sur le Chemin ( Texte 3. Aurore ), et j’établissais une analogie entre le chemin et notre existence dès lors que le chemin peut être considéré comme un condensé ou une mise en abyme - sur le modèle des poupées russes - de notre vie ( Texte 4. LES POUPEES RUSSES (Russian dolls) ).

 

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Conques

 

Toutes ces thématiques, et notamment l’idée de présence, se sont de nouveau imposées à moi avec évidence, à chaque étape, à chaque pas des sentiers escarpés de l’Aubrac et du Lot, quand l’émerveillement me saisissait face à un paysage, sentiment que je cherchais à prolonger, à graver en moi pour être bien sûr de le retrouver plus tard. Mais j’entends plutôt m’attacher ici à ce que véhicule ce mot étrange, « ultréïa », entendu plusieurs fois pendant ce pèlerinage et lu ici ou là sur des pierres, des croix, des monuments au détour du chemin. Cette expression s’est progressivement immiscée en moi alors que j’effectuais courant avril la partie française la plus difficile du Chemin, mais aussi la plus belle à différents égards – celle qui, passant par ce haut-lieu du pèlerinage que constitue Conques, traverse la haute Loire, la Lozère et l’Aveyron, entre Le Puy en Velay et Figeac (pas loin de 300 kms).

 

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La Margeride

 

 « Ultréïa » signifie en latin « passer outre », aller plus loin, plus haut. C'est un cri de ralliement des pèlerins et l'expression du dépassement physique et spirituel. Ultreïa (du latin ultra – au-delà - et eia, interjection évoquant un déplacement) est une expression de joie du Moyen Âge, principalement liée au pèlerinage de Saint Jacques. Ce mot était associé à des chants médiévaux rapportés dans le Codex Calixtinus, le premier ouvrage et guide connu du pèlerinage vers le 10ème siècle. Plus récemment, ce cri est devenu le titre d'un chant contemporain, également connu sous le nom de «Chant des pèlerins de Compostelle» (voir plus bas), composé par Jean-Claude Benazet. Il se transmet encore aujourd'hui sur le chemin, notamment à l'abbaye de Conques.

Pour moi, pour nous, il signifiait clairement une invitation, voire une injonction à transcender. Ultréïa, c’est l’incitation à dépasser les douleurs, la fatigue, les souffrances et désagréments (ampoules, tendinites, crainte des punaises de lit !) de toute sorte qui font que le pèlerinage est certes une joie, mais que tout cela passe d’abord par une épreuve de soi, physique, morale et spirituelle. Ce fut d’autant plus vrai sur ce terrain difficile, aux dénivelés très éprouvants pour les muscles et les articulations (je reviens avec une tendinite rotulienne nécessitant soins et repos), et dans des conditions climatiques bien peu favorables : vent, pluie, froid, grêle, et neige. A cet égard, le passage de l’Aubrac sous une neige abondante fut un moment certes difficile, mais aussi absolument mythique, au sens où cela fait partie des moments de gloire du pèlerin.

 

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L'Aubrac vers 9h du matin le 09/04/2012

Difficultés, dangers et souffrances étaient au rendez-vous : difficile d’avancer quand chaque pas s’enfonce dans la neige et que l’on n’y voit de moins en moins ; inquiétant aussi, car l’on n’est jamais très sûr de retrouver le balisage du chemin, et, sans que cela ne fut réellement dit, il n’était plus question de laisser quelqu’un marcher seul car ce sont des enjeux vitaux qui émergaient. Mais la beauté était là aussi, le sentiment de vivre un moment exceptionnel dans un paysage extraordinaire, la fierté du dépassement de soi, l’épreuve partagée, et au final une grande joie. Je connais bien des pèlerins réguliers, passés plusieurs fois à cet endroit, qui auraient aimé avoir la « chance » de connaître cette situation.

 

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 A l'arrivée au village Aubrac, la joie d'avoir surmonté l'épreuve

 

La beauté du chemin, ce sont ces situations dans lesquelles le pèlerin se sent vivre intensément, dans cet effort pour aller puiser en soi des ressources inédites.

La beauté du chemin ce sont ces paysages magnifiques que l’on habite lentement au cours de la marche, et ces lieux mystérieux et chargés de symboles tels que Conques, le joyau, où le pèlerin se sent dépositaire d’une tradition ancestrale.

 

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Conques

 

La beauté du chemin ce sont ces rencontres formidables où en quelques jours des individus singuliers et inconnus les uns des autres, de culture, d’âge, de classe sociale, de langage différents forment groupe et acquièrent des mécanismes quasi familiaux les uns envers les autres. Une japonaise parlant deux mots de français et trois d'anglais joue dans la même cour qu'une belge, un canadien, des allemands ou des français. La beauté du chemin c’est cette capacité de retour à l’innocence, la naïveté de l’enfance, cette attitude d’accueil devant ce qui se présente et se joue ici et maintenant chaque jour.

En ce sens, « ultréïa » désigne aussi pour moi ce dépassement chez chacun d’entre nous de ce qui constitue notre périphérie – position sociale, religion, culture, langue, opinions, préjugés, voire spécificités de caractère. Ce dépassement, ce mouvement de transcendance qui s’opère dans cette marche commune où nous sommes reconduits au primitif, fait signe, au-delà de ces différences individuelles, vers ce qui constitue notre noyau et qui se situe au plus profond de chacun d’entre nous - tout en faisant paradoxalement notre humanité commune. Pèlerin sans affiliation religieuse particulière, respectueux du catholicisme mais de culture athée, la spiritualité se manifeste concrètement pour moi de cette manière, avec cette sorte de puissance supérieure que je n’éprouve pas la nécessité de caractériser plus avant. Quoi qu’il en soit, c’est sans doute ce sentiment commun d’avoir l’essentiel en partage qui est source de cette familiarité, de cette complicité qui s’instaure très vite entre pèlerins, de ce sentiment de fraternité et de solidarité toujours très émouvant.

 

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Figeac, 2012

 

A cet égard, la beauté du chemin, c’est aussi le fait que les moments et rencontres de tous les caminos sont toujours aussi forts. Cette magie des rencontres peut se produire entre des individus inconnus, qui ne sont liés par rien d'antérieur, des individus libres dont les relations ne sont grevées par aucun contentieux, ou qu'un attachement particulier conduirait à se replier sur la sphère privée, sur le connu, trop connu. Sans doute est-ce aussi la raison pour laquelle le camino est une affaire personnelle qu'il est préférable d'aborder de façon solitaire.

 

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2010, Burgos

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Santa Domingo de la Castalda, 2009

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2009, non loin de Burgos

     Les rencontres du premier camino sont toujours présentse en moi, gravése en mon coeur. Chacune de ces rencontres est aussi belle que l’autre ; elles sont incomparables en fait, l’une ne remplace pas l’autre, mais s’y ajoute comme une expérience qui ne cesse de se déployer. 

 

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2011, après Santiago, vers Fisterra

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Santiago de Compostella, 2011 

 

Le chant des pèlerins de Compostelle

Tous les matins nous prenons le chemin,
Tous les matins nous allons plus loin.
Jour après jour, St Jacques nous appelle,
C’est la voix de Compostelle.

Ultreïa ! Ultreïa ! E sus eia (ainsi soit-il)
Deus adjuva nos ! (que dieu nous aide)

Chemin de terre et chemin de Foi,
Voie millénaire de l’Europe,
La voie lactée de Charlemagne,
C’est le chemin de tous mes jacquets.

Ultreïa ! Ultreïa ! E sus eia
Deus adjuva nos !

Et tout là-bas au bout du continent,
Messire Jacques nous attend,
Depuis toujours son sourire fixe,
Le soleil qui meurt au Finistère.

Ultreïa ! Ultreïa ! E sus eia
Deus adjuva nos !

 

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La Vierge noire, en surplomb d'Espalion (avril 2012) 

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3 juillet 2011 7 03 /07 /juillet /2011 12:58

 

 

 

 

L’OPIUM DES PEUPLES

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Il y a quelques mois (avant le printemps arabe) le Centre Culturel Arabe (CCA) de Bruxelles faisait un appel d’offre par l’intermédiaire du Mouvement Anti Utilitariste en Sciences Sociales (MAUSS) pour un colloque ayant trait à l’addiction – L’opium des peuples. Il était question plus largement de ces dépendances destructrices, meurtrières de culture, de ces processus d’aliénation qui uniformisent et transforment les hommes un peu partout en individus consommateur. Voici quelques lignes de « l’appel d’offre » évoquant la thématique que le CCA souhaitait que les chercheurs traitassent :

 

« Les dépendances meurtrières… Cela nous concerne tous parce que ce monde, cette culture, pourtant pluriels, sont en train de mourir de ces dépendances induites par un système sans pitié dont plus personne ne se sent responsable.

De quoi souffrons-nous ? D’une addiction à la consommation (culte des « marques », obsession médicamenteuse, nourriture excessive et nuisible, délire sur les objets, etc.), d’une addiction à l’action des media, aux manifestations des sports de compétition, aux religions. Peu importe, dans ces parties du monde, la fable qui meut et qui restreint les consciences, peu importe que l’on soit juif, chrétien, musulman, ou autre chose : le résultat attendu, partialité manipulable, violence et résignation en spasmes, est le même.

Un poète arabe de renom, Nizar Qabbani, disait « Ce n’est plus du sang qui coule dans les veines des Arabes, c’est du coca-cola ».

Perdu entre des positions présentées comme opposées, mais en vérité, faisant allégeance au même « patron », c’est depuis les « indépendances » nationales que l’irréparable s’accomplit. Fausses indépendances… »

 

Après contact avec les organisateurs et vérification de la qualité des autres participants, j’avais décidé de participer en ma qualité d’intervenant dans le domaine des addictions et de philosophe à ce colloque qui réunissait principalement des sociologues. Mais, une semaine avant l’évènement, la tutelle du Centre (la mairie de Bruxelles, je crois) refusa de le subventionner. D’après la Directrice jointe au téléphone, une action en justice est lancée devant cette décision qu’elle juge arbitraire, méprisante et aux relents purement racistes. Je ne connais ni les tenants et aboutissants éventuellement cachés de cette décision, ni l’historique du Centre, et je ne peux donc me prononcer sur la teneur de cet évènement. Je dois dire cependant que la liste des invités ne laissait pas supposer un dangereux rendez-vous d’extrémistes, ni même de militants, mais tout simplement de chercheurs.

Quoi qu’il en soit, voici – un peu remanié pour les besoins du blog - le texte de mon intervention, si elle doit avoir lieu un jour.

 

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Introduction

Je distinguerai d’abord entre l’idée de consommation de substance psycho actives, dans un cadre traditionnel, rituel et religieux, d’une part, et la problématique contemporaine de l’addiction, d’autre part, en passant pour cela par une analyse socio historique et philosophique qui met en avant la question de l’individualisme et les effets du capitalisme sur ce phénomène.

Ensuite, j’essaierai de voir dans quelle mesure ces mécanismes sociologiques liés aux phénomènes d’addiction ont une effectivité dans la sphère non occidentale. Dans cet ordre d'idées, je mettrai en lien l'addiction d'une façon générale et les effets de déconnection du réel – la production d'une hyper réalité - induits par l'hyper civilisation américaine.

A contrario de la thèse d’un supposé choc de civilisations qui seraient par essence trop différentes, la problématique des addictions et de leur expansion mondiale indique sans doute une sorte d’homogénéisation – des convergences génératrices d’indifférenciation, mais qui sont aussi par là même source de violences, de rivalités, de frustrations et de « mauvaise » émulation concernant les objets de consommation.

J’essaierai cependant, avec la thématique des réseaux fraternels et des groupes d’entraide, de mettre en valeur des alternatives à cette homogénéisation violente, source d’une addiction au quantitatif du « toujours plus ». Ainsi, la notion de fraternité permet de faire référence à ce qui constitue le noyau de notre humanité commune au-delà des différences périphériques (sociales, ethniques, religieuse) dans des situations souvent caractérisées par le danger, le risque, la crainte de la catastrophe, ou même le manque.

Enfin, je m’appuierai sur mon expérience dans le champ du soin des addictions pour montrer comment on peut opposer au zapping pulsionnel de la consommation culturelle une transmission de l’art vecteur d’un désir plus authentique, source de subjectivation et de recomposition de l’humain.

 

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I - DISSOLUTION DU LIEN SOCIAL HOLISTIQUE

A- La consommation des substances psycho actives

L’usage de ce qu’on appelle des substances psychotropes est une constante universelle. Les études archéologiques permettent de faire remonter très loin dans le passé le recours à des substances susceptibles de modifications comportementales ou de la perception.

La dimension sacrée liée aux drogues est évidente dans la mesure où la substance est considérée comme ce qui permet d’ouvrir les portes de perceptions extra sensorielles, d’être en lien avec le divin, ou encore comme un accessoire essentiel de rituel ou d’oblation. Ainsi, chez le peuple Huichol, absorber le cactus Peyotl (d’où proviendra la mescaline) revient à absorber la chair des dieux, à communiquer symboliquement avec la divinité. Idem pour les indiens : dans les Védas, les textes les plus anciens de l’Inde, on parle du rituel du soma, dont il est peut douteux qu’il s’agisse du chanvre. D’autres textes mentionnent le bangh qui est un hallucinogène toujours employé lors de cérémonies rituelles en Inde. D’ailleurs, on fume le shilum en Inde en invoquant Shiva. On le sait, les drogues sont aussi clairement associées aux pratiques chamaniques. De même, le vin est associé depuis longtemps à Dionysos, symbole de vie et de renaissance, sans parler de la symbolique du vin dans le christianisme.

En termes de causalité, sans doute peut-on faire remonter ce type de phénomènes à un problème fondamental de l’existence humaine : ces pratiques, parmi d'autres, feraient ainsi partie de l'arsenal visant à surmonter le traumatisme originaire de la séparation, le sentiment d’incomplétude, de solitude sous-jacent en chacun de nous. L’existence est caractérisée par une détresse initiale liée au sentiment de notre séparation avec un tout originaire – sur le modèle de la séparation du bébé avec sa mère – et qui nourrit toutes les mythologies humaines (du Banquet de Platon au jardin d’Eden, etc.). Le besoin le plus essentiel de l’homme serait donc de surmonter cette séparation avec l’angoisse qu’elle génère. Les drogues seraient une réponse partielle à cette détresse initiale.

 

L’usage est donc une constante dans l’histoire. Simplement, on peut constater que depuis les premiers contacts avec les « plantes magiques » jusqu’aux contextes actuels de consommation et de surconsommation, les usages se sont lentement transformés : contextes sacrés, médicinaux, guerriers, conviviaux, hédonistes, stimulants de la performance, auto thérapeutiques ; tout cela se succède ou se côtoie.

 

Sans y être complètement étrangère, l’addiction relève bien sûr d’une autre problématique que celle liée au contexte sacré, et elle se situe plutôt du côté de l’auto thérapie. En même temps, elle aussi constitue bien souvent une sorte de réponse à un vide existentiel, à une angoisse fondamentale.

On évitera les distinctions supposées subtiles entre addiction et dépendance ; pour aller vite, nous définirons sa manifestation comme le besoin impératif, la nécessité pour un individu de consommer un produit, ou d’adopter un comportement quelconque, malgré sa connaissance des conséquences négatives ultérieures de cette consommation ou de ce comportement, pour lui-même et son entourage. Cet aspect souvent soudain et impératif est aussi appelé compulsion, ou encore « graving ».

Dans les milieux du soin, on s’accorde à penser toutefois que ce problème précis d’addiction ne touche finalement qu’une minorité d’individus, pour des raisons de fragilité personnelle liée à des conditions familiales, psychologiques, génétiques qui se combinent elles-mêmes avec des facteurs sociologiques. C’est la fameuse rencontre d’un produit, d’un individu et d’un contexte socio culturel.

 

B – Egalisation des conditions et individualisme

Dès lors, pour mieux comprendre la problématique de l’addiction proprement dite, et surtout la raison pour laquelle certaines fragilités se manifestent aujourd’hui sous cette forme, il convient à mon sens de prendre en compte l’impact de l’individualisme moderne. Nous le savons depuis Tocqueville – incontournable sur ce point -, cette caractéristique sociologique moderne (qu’il ne faut pas confondre avec la catégorie morale de l’égoïsme) est liée de façon consubstantielle à un mouvement de fond inéluctable, la démocratisation, comprise, non comme une forme particulière de gouvernement, mais comme « égalisation progressive et croissante des conditions ». Ce mouvement de nivellement des strates sociales de l’aristocratie – que l’on appelle la dissolution de la structure holiste –, entraîne corrélativement une dissolution des solidarités attachées à cette ancienne structure hiérarchique de la société, dans laquelle prévalaient devoirs et obligations de castes. C’est sur ce fond de déstructuration que l’on assiste à une atomisation des individus et à une émergence de l’individualisme. Comme l’écrit Tocqueville (1986) :

 

« L’aristocratie avait construit une longue chaîne du paysan au Roi, la démocratie brise la chaîne et met chaque maillon à part ».

        

Dans ce mouvement, tous les rapports entre les hommes se trouvent bouleversés. Du fait de cette démocratisation, ils ne sont plus assignés de toute éternité à une place immuable qui trace leur destinée et circonscrit leur identité ; ils peuvent évoluer, changer de condition, poursuivre un bonheur individuel, faire fortune, la perdre, etc. Selon l’exemple de Tocqueville lui-même, le fait d’être serviteur n’est plus qu’un contrat temporaire, qui n’engage plus corps et âme, et qui ne donne plus tous les droits au maître. Dès lors, les hommes vont moins s’identifier par leur place ou leur fonction dans la structure sociale que par leur intériorité, leurs désirs, et leur personnalité cherchant à se faire reconnaître dans une quête toujours plus profonde d’authenticité. Au terme de ce bouleversement très important, l’individu est devenu le nouveau critère de référence sociologique.

 

L’aristocratie était donc un système solidaire. Il peut sembler bien sûr étrange, voire scandaleux, pour nous modernes, d’évoquer une notion comme la « solidarité » au sujet d’un système où régnaient des formes de domination aussi terribles que le servage. En ce sens, l’émergence de l’individualisme ne peut être bien sûr présentée uniquement sous les sombres auspices d’une déstructuration, et nous ne pouvons que nous féliciter d’une évolution correspondant à un mouvement d’émancipation vis-à-vis de ces tyrannies des temps aristocratiques. D’ailleurs, comme le montre A. Ehrenberg, on ne peut parler vraiment de dissolution du lien social ; l’individualisme contemporain qui met l’individu au centre du jeu est tout simplement une autre manière de faire société, avec un certain nombre d’inconvénients, mais aussi des avantages, comme une possible attention plus affirmée à la personnalité de chaque homme, avec ses caractéristiques singulières.

Reste qu’il s’agissait d’un système holiste caractérisé en premier lieu par un lien d’interdépendance, et donc d’un système structurant malgré tout. Quoi qu’en disent A. Ehrenberg et ceux qui critiquent la pertinence opératoire de l’analyse de Tocqueville pour notre (post)modernité, la modification essentielle de l’ordre social que constitue la rupture de ce lien holistique entraîne corrélativement des bouleversements anthropologiques - situation qui ne laisse d’interroger l’époque contemporaine à bien des égards. Citons, dans le désordre, quelques uns de ses effets - que l’on s’en félicite ou non par ailleurs :

 

-   le déclin de l’autorité, y compris, aujourd’hui, dans les sphères familiale et scolaire ; on parle aussi en psychanalyse de déclin de la référence paternelle ; ce qui tend d’ailleurs à rendre la psy nécessaire ;

-   des formes nouvelles, plus douces et plus subtiles de domination de masse (système médiatique, marketing) après les totalitarismes du 20ème siècle ;

-   la dissolution des solidarités de classes ;

-   le déclin des « grands récits » dans notre ère post moderne, et corrélativement du parti communiste qui contribuait à structurer la classe ouvrière ;

-   la solitude paradoxale de l’individu dans les grandes villes ; le malaise (d’ordre dépressif) inhérent à « la fatigue d’être soi » (pour reprendre le titre du livre de A. Ehrenberg) dans un monde où l’identité n’est plus uniquement assignée par la fonction dans l’ordre social ; il « faut » s’accomplir, se réaliser, jouir à tout prix sous peine d’anormalité ; on a pu parler (Lacan) d’ « impératif surmoïque de la jouissance » ;

-    le déclin des transcendances, la perte tendancielle du sens du sacré qui entraîne de façon inversement proportionnelle des mouvements d’adhésion des plus fragiles, ou des plus avides de spiritualité, dans des sectes - comme l’avaient très bien prévu Tocqueville ou Adam Smith.

-   A mon sens, il va également de soi que ce mouvement général n’est pas étranger à l’explosion des conduites addictives.        

                          

La problématique de la dissolution du lien social holistique permet en quelque sorte de subsumer sous l’unité d’un concept ce mouvement, avec tous ses éléments qui peuvent sembler à première vue quelque peu hétérogènes.

Reste, bien sûr, que tous les individus ne développeront pas des addictions à des produits – seulement en fonction de caractéristiques qui leur sont propres.

 

Mais il faut aller plus loin ; ce mouvement de fond de l’individualisme, que personne ne maîtrise, et que Tocqueville présentait comme « providentiel », c'est-à-dire inexplicable et sans cause humaine assignable, ne suffit pas à expliquer la logique de l’addiction, ni même les détresses sociales et humaines spécifiques de notre modernité. A cet égard, A. Ehrenberg a raison ; il faut prendre en compte aussi des interventions humaines, socio politiques plus repérables et précises qui encouragent cette tendance.

 

 

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C – La transformation de l’individu en consommateur

1 – La perspective foucaldienne

C’est un lieu commun de constater aujourd’hui que nous sommes dans un monde régi par un ensemble de principes libéraux – au sens économique du terme -  tendant à envahir toutes les sphères, et en premier lieu celle de l’Etat moderne. On a pu ainsi parler récemment d’un démantèlement de l’Etat qui repose sur la logique du marketing. Et cela touche les individus, bien sûr, puisque cette logique consiste à inciter les individus à changer de comportements, à intégrer la logique de la performance, à devenir des individus consommateurs.

En ce sens, le capitalisme touche à ce qui définit l’existence humaine. L’homme étant cet être très particulier qui ne peut se contenter d’être là à la manière des choses et des animaux, ce projet qui a toujours à être, à dépasser l’être là de sa condition pour exister, la grande performance du capitalisme – ou son grand dévoiement - aura été d’intégrer cette exigence, de l’assimiler (comme toute chose) à son propre avantage, pour son développement propre. Il aura ainsi réussi à transformer la nécessité de dépassement de soi qui caractérise ou définit essentiellement l’existence humaine, en processus de  production, de consommation et d’accumulation exponentiel.

Or, il ne va pas de soit qu’on puisse ici parler de mécanisme providentiel, comme c’était le cas avec Tocqueville. De fait, tout cela n’est pas arrivé par hasard, n’est pas tombé du ciel : quant à ce processus, il existe des dates et des étapes. A ce sujet, il serait tentant de globaliser, et d’assigner donc simplement la responsabilité de ces phénomènes d’addiction, de détresse et de solitude au libéralisme. Mais il faut justement être ici plus précis, et évoquer le néo libéralisme, lequel, contrairement à certaines idées communes, ne peut être compris comme un simple prolongement, une excroissance monstrueuse de la doctrine libérale classique du laisser faire telle qu’on la connaît depuis le 18ème siècle (A. Smith). Au contraire, une césure apparaît dans son histoire : ainsi Foucault montre qu'afin de refonder le libéralisme dans la première partie du 20ème siècle un véritable interventionnisme de l’Etat se met en place consistant à rompre avec la doctrine libérale du laisser faire – jugée inefficace dans les années 30, suite à la crise de 29.  Foucault (dans ses Cours du Collège de France – Sécurité, territoires et populations) décrit la façon dont en 1938 au colloque de Paris, un certains nombre de libéraux célèbres s’efforcent de définir des nouveaux principes politico économiques afin de faire en sorte que l’Etat intègre les règles juridiques du droit marchand. On peut parler d’interventionnisme libéral.

Ensuite, en 1947 en RFA, l’Etat allemand cherche à se refonder ; mais, pour conjurer les vieux démons du fascisme, cette refondation ne sera tolérée par les forces d’occupation qu’à la condition que cet Etat encourage les libertés, comprise concrètement comme libéralisation des prix. Dès lors, on fait de la concurrence un devoir, une norme inscrite dans la constitution. Il faut donc comprendre aussi, si on se fait l’avocat du diable, que transformer l’individu en consommateur – quels qu’en soit les effets pervers – est toujours préférable à l’individu guerrier.

Le grand saut est enfin accompli dans les années 79 – 80 avec Reagan et Thatcher. Le consensus de Washington instaure une nouvelle norme mondiale, la concurrence généralisée entre Etats, sociétés, firmes, etc., ce qui n’est évidemment pas sans impact sur les hommes. Les individus sont appelés à devenir « les entrepreneurs d’eux-mêmes ». Les Etats prennent l’initiative de libéraliser le système bancaire. On insiste sur la notion de citoyen consommateur, qui a intérêt à la concurrence.

Aujourd’hui, il s’agit donc de réformer l’Etat afin qu’il intériorise le droit privé ; on parle d’individu et d’Etat entrepreneurial ; logique qui s’étend à tous les domaines, et notamment le social (marché de l’aide à la personne, démarche qualité, évaluation quantitative – il s’agit moins d’évaluer réellement que d’inciter les acteurs à intérioriser cette logique). Il s’agit d’obtenir, par transformation de l’Etat, le transfert de la logique de marché, hors marché. Ainsi est vidée de son sens la notion de service public. Cette transformation vise aussi et en priorité l’individu. On cherche à remodeler le sujet, à conquérir son intériorité. Par des mécanismes de peur (chômage) est ainsi produit un individu qui intériorise ces normes, en auto évaluation permanente, comptable de tous ses actes.

 

2 – B. Steigler et les mécanismes du marketing

Il existe aussi des mécanismes subtiles et plus complexes, permettant de comprendre cette métamorphose, ce que signifie cette transformation de l’individu, et comment elle s’est opérée, concrètement et historiquement. Il faut faire ici référence à une théorie américaine du marketing qui commence à avoir une consistance historique ; pour elle, l’essentiel est désormais de contrôler des acheteurs et non pas des marchandises. Aujourd’hui, les marchandises sont de toute façon fournies à faible coût par des pays comme ceux du sud-est asiatique. Dans des recherches très poussées auxquelles je renvoie, B. Steigler montre bien les processus et les techniques - la télévision depuis longtemps, et maintenant Internet, bientôt les nanotechnologies – par lesquelles cette transformation opère, bien souvent euphémisée sous le vocable de « fidélisation du consommateur ». Il montre notamment comment on s’efforce de fixer l’énergie libidinale, comment on détourne l’attention que l’enfant consacre à ses parents, ou même aux objets secondaires susceptibles de sublimation, en dirigeant son identification primaire sur des artéfacts, télévisuels ou autres, contrôlés par les industries culturelles, plutôt que les parents.

Tout cela a aussi une histoire assez précise. Sans entrer dans le détail, à partir du début du XXe siècle, les Etats-Unis en particulier, vont inventer des techniques de contrôle du comportement des individus, pour leur faire adopter des comportements de consommation. Et cela avec l’aide d’Edouard Baynes, neveu de Sigmund Freud, véritable fondateur du marketing, qui va s’appuyer sur les mécanismes inconscients du désir afin de canaliser les désirs des consommateurs et de les soumettre à l’objet industriel. On comprend très bien dès lors comment peuvent se mettre en place ce que l’on appelle des injonctions paradoxales : « que faire quand la ville toute entière devient dealer ?», demande la philosophe Cynthia Fleury. De fait, l’addiction est l’envers du système généralisé. Avec les injonctions paradoxales du système on pourrait parler d’un ajournement permanent d’avoir à devenir adulte, ajournement qu’il favorise. Il existe en effet une servitude volontaire de l’addiction permettant d’éviter l’angoisse du devenir sujet. Et cela dans la mesure où, à des fins de standardisation du désir, le système engendre progressivement un détournement de l’énergie libidinale de ses objets spontanés, mais aussi et surtout de ces objets indirects et secondaires que sont les objets sociaux, les objets de ce que l’on appelle la sublimation, ceux qui entraînent des processus de subjectivation.

 

 

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3 – Addiction générale

D’une certaine façon, les addicts aux substances traditionnelles ne sont jamais que des excroissances quelque peu caricaturales d’une addiction plus générale à laquelle nous succombons tous.

Comme le montre Isabelle Sorente, on pourrait dire que le mal dont nous souffrons tous est l’addiction au calcul, aux chiffres, à une saisie mathématique exponentielle de tous les domaines de la vie – qu’il s’agisse de notre poids sur la balance, d’un compte en banque, de la surface d’un appartement, du taux de fréquentation d’un blog, etc. La liste des mécanismes addictifs au calcul est ainsi quasi infinie ; en galiléo cartésiens fous et hyperboliques, nous tendons à traduire chaque chose en langage mathématique ; ce qui ne serait pas un drame en soi si cette tendance purement productiviste ne modifiait notre rapport à la corporéité du monde, ne réduisait par là même notre humanité, notre sensibilité et notre faculté de raisonner.

De même que les autres substances addictives, mais de façon plus sournoise parce que les chiffres qui régentent nos vie sont souvent impalpables et que le processus est indolore dans ses prémisses, le calcul fait de nous des addicts, avec les conséquences que cela peut entraîner dans notre rapport au monde, à nous-mêmes et aux autres. Ainsi, comme tout addict, le calculateur se ferme au réel pour  poursuivre un rêve de maîtrise absolue, réfractaire à toute incertitude.

Comme chez tout addict obsédé par la quête exclusive et infinie de son produit de choix, notre champ de perception et notre sphère d’intérêt se réduisent en proportion, petit à petit. Ultimement, nous nous enfermons de façon égocentrique dans notre propre monde, un monde de représentations, parallèle à une réalité qui, elle, tend à disparaître (comme l’ont bien vu chacun à leur manière des penseurs aussi divers que Debord, Baudrillard ou Muray)

 

En quoi cela concerne-t-il les pays Arabes, ses immigrations, et sa culture ?

 

 

Destruction of Leviathan

 

 

II – LE DESIR MIMETIQUE

A – Le dépassement de la sphère occidentale        

De fait, il semble évident que le phénomène décrit plus haut dépasse la sphère occidentale. C‘est le cas en Inde, par exemple. En un sens le mouvement progressif de dissolution des castes, c'est-à-dire d’égalisation croissante des conditions et la montée d’un certain individualisme, est aussi à l’œuvre en Inde ; et il est contemporain de l’entrée de l’Inde dans la mondialisation en 92. Disons que cette entrée officielle a constitué un formidable accélérateur de ce mouvement dans la mesure où, là aussi, on assiste à l’émergence d’une classe moyenne avide de produits de consommation.

Mais, comme rien n’est simple, de récentes études tendent à indiquer que le reflux de la notion de caste, le rejet de cette catégorie comme entité pertinente, ne joue pas nécessairement dans le sens d’une démocratisation réelle - dans la mesure où l’on prend désormais moins en compte l’appartenance à une secte défavorisée pour mettre en place des processus de ségrégation positive, comme par le passé.

 

J’en viens au printemps arabe ; il en existe bien sûr une version optimiste – disons une version kantienne de l’universalité démocratique. L’idée féconde de la Philosophie des Lumières selon laquelle elle constitue un horizon universel. Pour Kant, il n’y aurait ainsi d’incompatibilité de la démocratie avec aucune culture. On ne pourrait certes que s'en féliciter – la suite dira elle-même sa vérité, même si l’on sait que cela prendra du temps.

 

En même temps, le versant pessimiste concernant ce mouvement d'accélération générale peut être illustré par ces mots du poète arabe : « Ce n’est plus du sang qui coule dans les veines des Arabes, c’est du coca-cola ».

Dans un livre à paraître qui compare la civilisation américaine et la culture chinoise, le philosophe Thorsten Botz Borstein opère une rigoureuse et très éclairante distinction conceptuelle entre la civilisation et la culture où il en arrive à démontrer que l'hyper civilisation américaine (et son absence de culture), d'une part,  et l'excès de culture chinois (et son absence de processus de civilisation) d'autre part, contribuent tous deux à la production de deux mondes déconnectés du réel, deux hyper réalités sans véritable lien (et donc, à un dialogue de sourd, avec tous les dangers que cela peut entraîner). Il s'appuie pour cette démonstration sur Deleuze pour montrer comment cette occupation rhizomatique de l'espace contribue à entraîner dans son sillage d'autres territoires, et sur le Baudrillard d'Amérique (auquel j'adjoindrais personnellement les considérations post historiques de Muray sur la société hyper festive). Je n'ai pas suffisamment de compétences en matière de civilisation/culture arabe, et j'ignore dans quelle mesure ce type de distinctions serait ici adéquat ou pertinent. Quoi qu'il en soit, son analyse de l'hyper civilisation américaine et de ses effets est à mon avis éclairante pour notre propos concernant la perte de la réalité, de la raison et des sentiments propice à une addiction généralisée.

En effet, Murray ou Baudrillard nous décrivent une civilisation d’après l’histoire, déréalisée, sans vie, hyper festive, qui rejette ou pourchasse toute négativité : le grand parc de loisir généralisé. La civilisation Disney « intègrera le monde entier dans son univers synthétique, sous la forme d’un vaste « spectacle de la réalité » où la réalité elle-même devient spectacle, où le réel devient un parc à thème ». Baudrillard évoque la vision d’un monde disneyifié, comme une sorte de « centre commercial global » ne comportant pas nécessairement les caractéristiques matérielles de l’architecture Disney, - mais disneyifié au sens où simplement le monde lui-même (ou des parties de ce monde) serait transformé en « reality show » organisé par quelques personnes puissantes, et dans lequel les habitants adopteraient le rôle de figurants. L’intégration d’environnements existant dans la civilisation Disney, ce serait cela le nouvel impérialisme, et la nouvelle servitude volontaire. « La Californie elle-même en vient à ressembler à une gigantesque agglomération de parcs à thème, un lieu de vie des mondes de Disney. C’est un royaume constitué de différentes vitrines de la culture du village global et des paysages mimétiques américains, et qui est empli d’étranges pastiches ». Un monde hyper civilisé, sans négativité, en quelque sorte.

La théorie complète de Baudrillard de la première Guerre du Golf comme un événement qui « n’a jamais eu lieu » doit être comprise comme l’intégration d’environnements culturels existants dans la civilisation Disney. Bien que la Guerre du Golf fût définitivement réelle, l’expérience médiatisée de la guerre semble en avoir pris la place, indépendamment de l’événement lui-même.

 La négativité et sa violence, c’est l’histoire. Dans notre monde disneyifié, des hommes comme Saddam Hussein ou Kadhafi, avec leur violence, leurs contradictions, etc. apparaissent comme les derniers spécimens d’hommes de la négativité, d’avant la fin de l’histoire. Mais, ce ne sont plus en fait que des bouffons amusant la galerie médiatique, et qui n'ont pas compris que l'histoire est terminée depuis longtemps. Bienvenus, peuples arabes, dans le "désert du réel" ! Entrez ici dans la société hyper festive, dans le grand centre commercial généralisé ! Jouez votre partition au coeur du vaste parc de loisir où l'on attend de vous que vous deveniez les bons figurants mimétiques d'une réalité qui, de toute façon, n'existe plus ! Et surtout, n'oubliez pas de consommer !!

 

B - Le mécanisme girardien

Ce processus d'homogénéisation global n'est bien sûr pas sans toute sorte d'impacts et de conséquences sur les rapports entre les hommes et entre les peuples. A cet égard, bien que très éloignée de l’analyse sociologique précédente relative aux métamorphoses du capitalisme (ou même des analyses de Baudrillard), la référence anthropologique à la théorie girardienne du désir et de la rivalité mimétiques fournit une grille de lecture intéressante, qui permet peut-être de rendre compte aussi de la montée de ce phénomène d’addiction à la consommation dans les cultures et pays non occidentaux.

René Girard nous annonce que le désir a une structure triangulaire ; autrement dit qu’il s’enracine ni dans l’objet, ni dans le sujet, mais dans le modèle, c'est-à-dire, virtuellement, le rival. Contrairement aux illusions (romantiques) que nous pouvons éventuellement entretenir, une fois qu’est dépassée la sphère des besoins primaires, notre désir ne se porte jamais directement sur un objet. Notre désir se porte vers ce qui nous est désigné par le désir d’un modèle, lequel risque toujours à terme de devenir un rival.

L’objet est recherché au départ, mais il tend à disparaître au profit de l’être du modèle, qui est le plus enviable. Là aussi, les spécialistes du marketing ayant bien mieux compris les choses que les psychanalystes ou autres philosophes, pour comprendre ce point, on peut penser à ces publicités dans lesquelles on cherche à  éveiller le désir d’un objet par la médiation d’un modèle – une star du sport, du grand écran, une pin up – qui est censée désirer cet objet. Fondamentalement, c’est l’être du modèle que nous désirons. On peut aussi, concernant la rivalité, se représenter des haines existant entre rivaux ; il suffit de songer à des hommes rivalisant pour un poste, ou pour une femme, pendant des années. Le poste ou la femme en question tendra à devenir secondaire, voire à disparaître, au regard de la rivalité, des questions de prestige et de préséance, de la haine, d’une habitude, ou même d’une certaine affection entre les rivaux - bref de la nature de la relation qui s’instaure entre eux.

« Plus le modèle se transforme en obstacle, plus le désir tend à transformer les obstacles en modèles ».

Tout est possible ; le triangle peut en effet s’inverser, l’imitateur devenir un imité, le maître devient esclave et imite l’esclave (c’est la médiation double), l’objet un sujet, etc. Quoi qu’il en soit, le désir, de façon nécessaire, risque toujours d’entraîner la discorde. Ce schéma de la rivalité des désirs est  sans doute encore plus vrai à mesure que ce rival – le médiateur, comme l’appelle R. Girard – se rapproche de nous, qu’il devient un médiateur interne, tendanciellement notre égal ; comme c’est le cas dans nos sociétés démocratiques caractérisées par la perte des transcendances, par une égalisation croissante des conditions, bien décrite par Tocqueville. Dès lors que les hommes sont tous par nature plus ou moins égaux, ils n’imitent plus un être inaccessible (Dieu ou un héros lointain, ou d’une caste supérieure) et tendent à rivaliser pour les mêmes objets, sans qu’aucun d’entre eux ne soit garanti de s’imposer grâce à sa force ou son intelligence.

 

Quel rapport avec les pays arabes et la sphère non occidentale plus généralement, me dira t-on ?

Comme nous l’avons vu, il est possible de parler d’un passage de la médiation externe à la médiation interne. Peut-être voit-on mieux où je veux en venir. La décolonisation, bien évidemment, est un cas de figure de ce passage. De fait, le colon n’est plus un être inaccessible. Il fait partie désormais du même monde, ce qui est souhaitable, bien entendu, mais aussi propice au déchaînement de l’envie, des rivalités, de toute sorte de phénomènes d’émulation pour la possession d’objets qui constituaient autrefois des rêves impossibles.

Mais les mécanismes mimétiques vont plus loin ; paradoxalement, comme dans un rapport interpersonnel où chacun veut faire preuve d’indépendance, veut prouver à l’autre qu’il est autonome, le fait même de refuser notre enracinement mimétique, de prétendre à cette autonomie, augmente la violence, et donc l’indifférenciation – que ce soit au niveau interindividuel ou au niveau inter étatique. On peut parler de convergences homogénéisantes ; le désir mimétique se transforme en rivalités où, vu de l’intérieur du processus, chacun croit se singulariser. Mais un observateur extérieur ne peut que constater que cette volonté de se singulariser par des surenchérissements culturels, religieux, politiques, commerciaux, etc. génère une violence exponentielle et contagieuse qui amène de fait les protagonistes à se ressembler de plus en plus. R. Girard parle de « violence des doubles », qui ne pourra trouver sa résolution que dans le mécanisme de la victime émissaire – laquelle aura pour fonction de cristalliser toute cette violence et de rétablir la paix.

 

 

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III – LA RECOMPOSITION DE LIENS FRATERNELS

Cependant, là où monte le danger, croît aussi ce qui sauve, comme le dit Hôlderlin. La peur peut être propice à une prise de conscience. Elle peut être bonne conseillère, comme l’avait montré Hans Jonas dans une problématique plus environnementale, ou encore Levinas dans la question du rapport à l’Autre. De même, dans le processus d’addiction aux drogues, à l’alcool, etc., quoi qu’il en soit, la peur est bien souvent source d’un revirement, au principe de la conversion soudaine ou progressive vers la sobriété.

Par ailleurs, pour ce qui concerne nos sociétés individualistes modernes, Ehrenberg montre bien qu’on assiste à un tournant personnel de cet individualisme ; ce qui fait que les sentiments, affects, la personnalité enfin de chaque individu est devenue centrale. Et cela dans la mesure où l’individualisme a ceci pour lui qu’idéalement il accorde une même valeur à chacun. Dès lors, ce point de vue permet aussi de reconsidérer la notion d’autonomie. L’individu est certes responsable de lui-même dans l’individualisme, mais on peut distinguer aujourd’hui la « responsabilité abandon » où tout le monde se débrouille, et la « responsabilité participation ». De cette dernière notion ont émergé les celles « d’empowerment », de « capabilité » (Amartya Sen), etc. Il s’agit alors d’encourager les capacités de chacun, de permettre à ceux qui subissent les inégalités de saisir des opportunités en faisant en sorte qu’ils disposent d’un minimum de « biens premiers ».

Mais disons que tout cela reste assez alternatif pour le moment, même si ces idées irriguent la philosophie des centres de soins, par exemple.

 

 

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A – les fraternités.

Je reviens un moment sur le livre d’Isabelle Sorrente. Pour elle, c’est bien la raison qu’il s’agit de recouvrer – mais une raison régénérée par la compassion -, une fois que l’on a touché le fond et admis notre impuissance face à cette dépendance.

Cette idée de reconnaissance de notre impuissance et d’abdication constitue une référence au programme des groupes de conversion (AA, NA, etc.). Le salut, s’il est possible, ne peut en effet intervenir que sur le fond d’une reconnaissance de notre addiction, de notre incapacité à maîtriser le calcul, la compulsion. « La » solution – comme pour les autres substances – ne passe pas par la volonté, ni par la révolte ou la dénonciation stérile, mais au contraire par cette paradoxale reddition initiale qui participe d'une "décongélation" des sentiments humains. C’est à partir de là en effet que se met en place la conversion vers une vie plus authentique,  plus solidaire, plus fraternelle, au-delà de l’ego, dans laquelle il est possible d’échapper à la violence mimétique.

Ce n’est sans doute pas par hasard si les groupes fonctionnent bien en pays d’Islam, et, en Europe, chez les populations d’origine arabe. D’une certaine façon, les groupes fraternels viennent en effet se substituer au lien solidaire traditionnel perdu. Certes, ce lien ne s’articule plus sur une verticale, celle de la pyramide des relations hiérarchiques ; il le fait selon une horizontale caractérisée par la réversibilité des relations entre égaux. L’axe fraternel se substitue en quelque sorte à l’axe paternel. Mais, différence essentielle, il le fait selon des modalités toujours plurielles et locales. On peut en effet parler de petits groupes fraternels qui s’organisent autour d’une problématique particulière. Ce pluralisme fait toute la différence : les fraternités pallient localement, mais concrètement, le lien hiérarchique de la structure holistique.

Dans ce système du don – contre don tel que le décrivent Mauss ou Malinovski, il ne s’agit évidemment pas d’accumuler des choses, mais de créer des liens solidaires sous forme d’amitié, de dettes et d’obligation. Peut-être est-il possible de revivifier la théorie du don, de faire en sorte qu’il ne s’agisse pas seulement d’une survivance. Elle peut  sans doute fournir un paradigme pour penser une société plus juste et plus humaine dans laquelle la rentabilité économique n’est pas le critère unique. Dès lors, il s’agirait d’en régénérer l’esprit pour en faire le socle d’une société plus solidaire. Dans un monde où nous sommes cernés par la menace d’objectivation, où tout devient valeur marchande, l’esprit du don, de par la relation qu’il institue entre les hommes, nous confirme que nous ne sommes pas des choses. Sa logique permet de redonner du sens à notre vie sociale et contient potentiellement des promesses d’une autre société possible - laquelle passe en premier lieu par la construction d’un nouvel imaginaire social.

 

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B - Transmission de l’art versus consommation culturelle

J’ajouterais que, même si c’est insuffisant, le travail d’explicitation ou d’objectivation des mécanismes addictifs, est aussi en lui-même au principe du processus de désaliénation susceptible de nous ramener à une raison pétrie, ou pénétrée, d’humanité.

A cet égard, dans le cadre des problématiques d’addiction, et plus précisément en post cure où il s’agit de reconstruction sociale, psychologique, éducative, culturelle, voire spirituelle, il apparaît que, sous certaines conditions, des ateliers philosophiques et d’histoire de l’art ont une pertinence socio thérapeutique peu contestable. Et cela au sens où c’est en fait l’idée de régénération des humanités dont il est question ici, et que nous nous efforçons de mettre en œuvre modestement à ce niveau et à cette échelle très localisés. Ce type d’activités n’a pas une vocation occupationnelle en effet, ni de « promotion culturelle ». L’idée « d’humanités » a une autre ambition puisqu’il s’agit d’aider les participants à retrouver des formes de sensibilité, un rapport à la réalité médiatisé par certains sentiments humains – lesquels étaient sclérosés au cours de l'addiction. Ces ateliers, comme d'autres techniques, contribuent, nous le souhaitons, à une "décongélation" de la sensibilité, des sentiments et émotions constituant notre humanité.

Plus loin, ils visent à faire percevoir que l’écrivain, le peintre le philosophe qui nous décrivent un trait culturel singulier ne nous parlent pas d’autre chose, paradoxalement, que de ce qui constitue notre commune humanité et que nous pouvons mettre à jour par l'intermédiaire de leur œuvre ; idéalement, leurs œuvres nous donnent des clefs qui nous permettent de nous approfondir, de découvrir de nouvelles régions de nous-mêmes, de l’autre et du monde, ainsi que de nouveaux horizons de sens. Il faut ainsi faire le pari qu’embellir et approfondir par la médiation culturelle les liens qui rattachent à des racines singulières est une façon de nous mettre aussi en lien  avec le reste de l’humanité.

Dans la mesure où l’artiste nous permet de percevoir des aspects de nous-mêmes, du monde, du rapport à l’autre, qui ne sont pas nécessairement régis par l’utilité, la transmission de l’art s’oppose ainsi à la promotion culturelle de l’industrie du même nom qui standardise les désirs. L’art en effet nous permet d’avoir accès à des régions de l’être qui ne sont pas pris dans le réseau des échanges commerciaux. En ce sens il est émancipateur et peut être vecteur de résistance, selon des modalités qui sont toujours à inventer.

Actualiser ce qui resterait à l’état de potentiel chez chacun d’entre nous sans ces médiations, comprendre la profondeur d’un sentiment qui nous anime et pouvoir l’inscrire dans une histoire, percevoir une peinture avec un regard régénéré qui décèle en elle des virtualités inconnues, être touché par un texte classique qui semble nous parler personnellement : nous constatons concrètement que tout cela tend à générer un regain d’estime de soi, source de bien d’autres possibles - les lecteurs ou spectateurs se percevant dès lors comme les dépositaires d’une culture universelle.

 

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CONCLUSION

Nous l’avons vu, l’addiction est un phénomène à la fois général et insidieux, qui dépasse largement le domaine des produits modifiant le comportement, d’une part, et sans doute aujourd’hui la sphère occidentale, d’autre part. A ce niveau de généralité, c'est d'un véritable processus global de déréalisation dont il est question, une déconnection quasi planétaire avec la réalité, la production d'une (ou plusieurs) hyper réalité inhérente à un rapport purement quantitatif à l'environnement et à notre rapport à nous-mêmes et à l'autre.

En réchapper suppose que nous retrouvions la raison, ce qui permettrait de mettre fin à la sclérose, la congélation de  notre sensibilité, de sentiments tels que la compassion pour notre entourage. Processus circulaire sans doute, qui réclame à la fois une vigilance, une conscience, mais aussi le courage d’affronter ce que l’on peut appeler le devenir sujet d’un individu.

Au-delà de ce postulat général, la reconnaissance de notre dépendance - prémisse d’un processus d’émancipation -, l’approfondissement de nos racines culturelles - vecteur de notre commune humanisation -, la constitution de groupes fraternels, de communautés inavouables - source de solidarité toujours locale -, apparaissent comme autant de conditions, mais aussi de supports susceptibles de nous fournir une aide sur ce chemin difficile, tout autant que riche et passionnant.

 

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12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 11:46

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La Compostella 

 

Caminante no hay camino. El camino se hace al andar

Antonio Machado

 

Il n’y a pas de chemin.

Le chemin se fait dans le cheminement.

 

The path does not exist. We just do it while walking.

 

  

 

De retour de Santiago où je viens d’achever le pèlerinage de Compostelle, je souhaite revenir un moment dans cet article de la catégorie voyageur pélerin  sur deux aspects – clairement interdépendants - qui m’ont particulièrement frappé et que j’avais commencé à développer dans un précédent article (Texte 3. Aurore ) : le thème du chemin comme mise en abyme, ou métaphore, de nos vies, et l’idée d’une communauté de sentiments, d’impressions, de ressentis entre le voyage en Inde et le camino.

 

De toute évidence, le camino peut être pensé sur le modèle de l’identification entre micro et macrocosme, et, ne serait-ce que sur ce plan, la ressemblance avec le voyage en Inde est déjà présente. Plus précisément, on peut parler d’une mise en abyme (comme disent les littéraires) de nos vies, c'est-à-dire d’une histoire dans une histoire plus vaste. La métaphore des poupées russes enchâssées les unes dans les autres illustre très bien ce point de vue. Le chemin serait ainsi une petite poupée ; plus loin, chacune de des nouvelles étapes du camino, avec ses joies, ses peines et ses inconnues, constituerait la plus petite des poupées russes d’un ensemble de poupées constituant notre existence - voire l’univers dans son ensemble, si l’on adopte une perspective clairement holistique. De ce point de vue, le fait d’avoir, par nécessité, découpé l’ensemble du chemin jusqu’à Santiago en trois parties (trois années successives) participe sans doute de ce sentiment très fort pour moi d’identité, d’analogie, entre le chemin au sens physique du terme et l’existence elle-même ; s’est  ainsi naturellement imposée à moi cette idée que le chemin entre dans nos vies, qu’il est en ce sens bien plus qu’un lieu géographique et une épreuve psycho physique.

  

 

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Mais, quel est l’intérêt de ce type d’images, analogies ou métaphores ? Disons que si l’on accepte cette idée que le chemin vaut comme concentré métaphorique de nos existences, avec ses joies, ses souffrances, ses diverses modalités relationnelles, alors les moments de marche solitaire où l’on apprend à mieux se connaître, à éprouver ses limites, sont de toute première importance et acquièrent une intensité inédite. Nous sommes en effet reconduits à des besoins simples et primitifs : marcher, le gîte, le climat, les capacités et soucis du corps, le ravitaillement (le pèlerin n’est pas un touriste, il ne visite pas, ne lit pas ; il marche). Le dehors et le dedans sont inversés : ce que l’on peut appeler notre « chez nous », notre foyer, c’est désormais dehors ; dans la vie courante, le déplacement est transport, un passage anecdotique destiné à être le plus bref possible entre deux points constituant une base et un but. Sur le chemin, c’est l’inverse ; les auberges ne sont jamais que des moments  transitoires et inessentiels, même s’ils peuvent être joyeux et fraternels, entre deux « chez nous » – c'est-à-dire deux dehors. En marchant, chaque nouvelle aube est attendue dans l’effervescence, source de nouveauté, de rencontres et d’inconnu ; la marche est une manière de se rapprocher de la vie comme source intarissable d'éternelle nouveauté; on s’enchante d’une aurore qui, tel un premier matin du monde, infuse dans nos corps s’éveillant à l’unisson, d’un paysage dont la présence s’installe lentement en nous ; mais, en même temps, une ampoule, une tendinite, etc. peuvent devenir de sérieux handicaps.

 

  

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Inoubliable sentier du petit matin qui monte dans le soleil naissant de la Castille ; en planant au-dessus des nuages, vers le village et l’église d’Ocebrero, la Galice à l’horizon, le marcheur réalise le sens de l’expression « chemin des étoiles » ! Ou encore, après Finistera, cette aurore entre les grands arbres (eucalyptus) bordant un chemin forestier, en compagnie d’un jeune canadien émerveillé comme moi, soutenu par le chant des oiseaux, le sentiment incroyable de pénétrer dans une cathédrale, un temple vivant (« La nature est un temple dont les vivants piliers… »).

 

 

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Admirables correspondances ! Comme le peintre à ses heures inspirées, tout se passe comme si le pèlerin s’extrayait d’un rapport utilitaire au monde environnant pour aller vers l’initial, un monde fait de signes, l’ante prédicatif constituant l’expérience phénoménologique. Le rapport au corps est ici essentiel ; c’est par lui, par la symphonie des sens pleinement éveillés, tout autant que par ses douleurs, que j’ai le sentiment d’être partie prenante d’un réseau de significations oubliées, mais subitement régénérées. Les arbres, l’eau de la fontaine, les lapins, le renard, les serpents, les cigognes, les hommes que l’on croise sur le chemin, les paroles et les regards s’inscrivent dans un subtil réseau de sens.

 

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Une petite anecdote illustrant cette régénération du système signifiant et la relation qui s’établit entre pèlerins : je marchais en compagnie d’un anglais vers 9h du matin du côté du monastère de Samos, un peu après Tricastela en Galice ; c’était une voie annexe, peu fréquentée parce que plus longue. Nous aurions bien visité ce monastère visiblement majestueux, mais il n’ouvrait qu’à 10h. Le pèlerin n’attend pas, ne visite pas, il marche. Nous avons donc poursuivi notre chemin, et, à la sortie de Samos, sur la route, j’ai trouvé un credential (le passeport du pèlerin, indispensable pour entrer dans les auberges et surtout obtenir la Compostella finale). Il appartenait visiblement à un espagnol de Leon. Je l’ai évidemment ramassé, sans trop savoir ce que j’allais en faire. De toute la journée, je n’ai rencontré qu’une pèlerine espagnole à qui j’ai demandé si elle ne connaissait pas cet homme (ce n’était pas le cas).

En arrivant dans la ville suivante, j’ai pris exceptionnellement un bon hôtel ; le temps de m’installer, la douche, etc., le directeur vient me voir, me demande si je m’appelle bien Pascal, et si j’ai trouvé un credential !! Comment pouvait-il savoir cela ? A mes questions, il me répondit simplement : « c’est le camino ». Séquence émouvante que j’eu envie de pousser à son terme : je suis donc allé remettre le credential dans une auberge de l’autre bout de la ville, à un vieil homme simple de Leon ne parlant qu’espagnol, visiblement épuisé, et qui était évidemment ravi et soulagé de retrouver son précieux document. Il était trop fatigué pour me payer une bière, mais il m’expliqua qu’il avait deux fils qui travaillaient à Paris.

Ce n'est évidemment qu'une anecdote, et peut-être un simple réseau de circonstances. Mais il est tout de même étonnant de voir comment tout a rapidement - et silencieusement - conspiré au sein de la "caravane" pour que le crédential soit retrouvé. Les connaisseurs apprécieront...

 

  

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Incontestablement la marche au long cours est source de joie, libératrice d’endorphines. Cette joie de la pleine signifiance, cette plénitude, est peut-être après tout l’expérience ultime et sublime du pèlerin, spécialement sur le chemin de Compostelle qui, contrairement aux autres pèlerinages (Rome, Jérusalem, La Mecque…), se caractérise moins par l’intérêt de son but final que par le chemin lui-même.

Ce fut particulièrement vrai pour moi, surtout après l’arrivée à Santiago quand, l’essentiel étant accompli (Compostella en poche), j’ai décidé de poursuivre vers Finistera avec quelques autres pèlerins. Le sac allégé, les derniers accessoires superficiels confiés à un hôtel de Santiago, nous sommes alors repartis pour Finistera (90 kms). C’est sans doute cet allègement dans tous les sens du terme, cette grande liberté, qui m’a renvoyé à un sentiment ressenti bien des années plus tôt en Inde quand j’avais laissé mon sac à Pondichéry pour sillonner les temples du Sud. Un sentiment à la fois de légèreté et de plénitude. A partir de là, tout est bien : les souffrances - ampoules, contractures, coups de soleil, piqures d'insectes, etc. - sont dépassées, intégrées, acceptées avec joie même, comme partie d'un ensemble qui constitue la vie dans sa totalité. Fort de cette "grande santé", le monde est réseau de signes, de correspondances ; le pèlerin se sent le bienvenu partout, les personnes de rencontre, autochtones ou non, le guident vers son but. Les derniers kilomètres avant Finistera, la fin réelle du chemin des étoiles (le bout du monde pour les anciens pèlerins), se déroulèrent ainsi sur un chemin dallé, une espèce de voie romaine qui longe la mer et des plages magnifiques, comme une voie royale.

 

  

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Il faudrait tout un article pour évoquer les rencontres aussi étonnantes, merveilleuses, qu’improbables du chemin. Il n’est pas rare qu’une table d’auberge ou des restaurant de pèlerin soit internationale ; un soir, il m’est arrivé de dîner à la même table avec des espagnols, une suédoise, une sud-africaine, des japonais, une coréenne, un bengla deshi (!), un allemand, une hongroise, des anglais, un suisse, et j’en oublie certainement.

 

 

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Mais si le lecteur veut avoir une idée du type de rencontres possibles sur le camino et faire une expérience de la grâce, aussi bien visuelle qu’auditive, je lui suggère de cliquer sur le lien suivant (www.jinhyunglim.com).

Que dire aussi de cette mémorable fête finale dans les rues de Santiago sur fond d’une musique galicienne qui rappelle tellement les inter celtiques ! Attention cependant à ceux qui veulent rester abstinent ! Là aussi, le chemin est un concentré, et la pression est particulièrement forte. Difficile de s'extraire du groupe en de telles circonstances ! 

 

  

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Les instants de joie et de grâce advenant sur le chemin des étoiles, ainsi que ses épreuves, ne peuvent manquer de faire signe vers ce qui constitue l’essentiel de nos existences. Moments privilégiés propices à des remises en question existentielles, une réévaluation de chacune de nos priorités, une ré estimation de nos relations, une relativisation de nos soucis habituels. Ce n’est sans doute pas par hasard que l’on rencontre sur le chemin certains jeunes sous main de justice qui effectuent le pèlerinage comme une sorte de « peine de substitution » officielle, et dont le credential (avec ses cachets marquant la progression des étapes) attestera de leur démarche devant les juges. D'ailleurs, la Compostella est assez prisée en Espagne pour étayer les CV dans une perspective professionnelle, et les espagnols sont de plus en plus nombreux à partir de Pontferrada et Sarria, limite minimum pour l'obtenir. Leur pèlerinage est assez souvent folklorique, et les bars sont bien fréquentés, mais tout cela est au final très sympatique. Quoi qu'il en soit, on peut comprendre que la Compostella signifie globalement que le pèlerin est capable d'abnégation, de courage et qu'il est digne de confiance. 

 

 

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Au delà de cette dimension morale, je dirais en ce qui me concerne que, parvenu à un certain seuil d’intensité, ne peut manquer d’émerger un doute sur la valeur ontologique de l’expérience commune. Est-ce le monde habituel qui a le plus de réalité, ou celui-ci – pèlerinage, expériences initiatiques de différente nature - dans lequel j’ai le sentiment d’être en phase avec l’être de l’univers, avec moi-même, au cœur de ce qui compte réellement pour moi ? Il serait sans doute trop facile, ou abusif, de se prononcer.  Et cela dans la mesure où la « vérité du travail » - ce que l’on appelle généralement le principe de réalité (sans évoquer ici la connotation psy de cette expression) - est entêtante. On se fracasse bien souvent sur le monde rugueux de la quotidienneté laborieuse, lequel oppose une résistante qui impose un respect parfois teinté d’amertume.

Mais, il existe aussi de toute évidence des expériences exceptionnelles à caractère initiatique (Texte 2. Installer la présence ) qui nous reconduisent à notre part d'enfance et dont on ne peut négliger l’importance tant leur aspect inoubliable peut guider ou conditionner le reste de l’existence de certains hommes. Elles sont de celles qui permettent simplement de  franchir certains seuils d’intensité énergétique, et qui donnent par là même à voir la vie commune - l’existence phénoménale régie par ses impératifs utilitaires - comme le jeu de la Maya. Ce monde de l'expérience commune ne serait ainsi que l’expression d’une illusion, régie par l’enchevêtrement de nos désirs, craintes, intérêts, etc., au regard d’une vérité plus vaste, primitive, initiale, intangible, laquelle se manifeste dans la grâce de tels instants privilégiés.

 

 

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Le camino est l'une de ces façon d'incarner, de s'inscrire concrètement dans le grand cycle des morts et des renaissances symboliques, tout comme le culte de Shiva en est une autre en Inde. Les anciens pèlerins de Compostelle avaient réellement le sentiment d'achever une vie en arrivant au bout du monde sur la Costa Da Morte; et le retour, à pied bien sûr, constituait le processus régénérateur dans sa phase ascendante. Pour chacun d'entre nous, l'arrivée à Finistera inaugure ainsi un nouveau cycle de vie. 

Que la joie demeure ! 

 

 

DSCN2999.JPG  L'attestation de pèlerinage jusqu'à

la Costa Da morte de Finistera

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