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26 novembre 2016 6 26 /11 /novembre /2016 23:38

Le samedi 03/12, le philosophe Frédéric Gros et le romancier Sylvain Tesson sont les invités de l'émission Répliques (9h sur France Culture) qui aura pour thème la marche. Sans doute sera t-il question des rapports de la philosophie et de la randonnée, et plus largement de ce que cette activité la plus humaine et la plus humble qui soit peut avoir de fécond pour la pensée.

Quoi qu'il en soit, marcheur de grande randonnée moi-même, j'en profite pour publier un texte qui synthétise différentes expériences sur plusieurs chemins de pèlerinage et qui complète mon cours sur les liens entre marche et philosophie.

Cet article est aussi une manière de rendre hommage au livre de F. Gros, Marcher, une philosophie, dans la mesure où il a contribué, parmi d'autres, à féconder mon écriture durant et au retour de ces séquences de pèlerinage.

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Comme l’indique le titre de cet article, c'est l’idée de corps marchant - par opposition au corps marchand, toujours plus ou moins aliéné, pris dans les reîtres de l’identité et de la productivité économique – qui m’inspire cet article de blog.

Si l’on peut parler de phénoménologie, c’est parce que la marche nous défait d’un certain nombre de contraintes sociales – notamment celles de l’identité (quand on marche, avant tout statut social, ethnique ou religieux, on est d’abord marcheur ou pèlerin !) - pour nous mettre en présence de la chair du monde. La marche, comme la poésie, sollicite à cet égard la présence, une pleine sensorialité. Joie et souffrances se confondent dans un rapport primitif et direct à la nature environnante, un rapport d'abord affectif. Le paysage, en marchant, se révèle toujours à nous progressivement ; et il nous imprègne de façon toujours singulière. Nous ressentons d’ailleurs différemment ce paysage en fonction de nos variations d’humeur. On peut ainsi parler d’une appropriation progressive, sensuelle et phénoménologique d'un paysage, et d'un chemin qui se révèle alors en tant que tel dans une majestueuse épiphanie.

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"Caminante, no hay camino ; se hace camino al andar" (Pour le marcheur, il n'y a pas de chemin ; le chemin se fait dans le cheminement") (A. Machado)

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Ces vers de Machado, bien connus des pèlerins, sont éminemment phénoménologiques en ce qu'ils indiquent le lien essentiel de co-naissance entre l'homme et le monde. Ils indiquent aussi un  mouvement de réappropriation au coeur duquel en vient progressivement à dominer le sentiment du sacré. C'est en ce sens que j’oppose le corps marchan-t au corps marchan-d : la marche participe en effet d’un ré-enchantement du monde, avec ses lieux singuliers et leur histoire. Un peu comme l'oeuvre d'art de l'âge classique, le paysage du marcheur conserve son aura ; contrairement à l'oeuvre d'art de l'ère de la reproduction technique qui ressemble à certains égards aux abords des villes actuelles - lesquels sont tous identiques, avec leurs périphéries, leurs ronds-points et leurs centres commerciaux.

Comme le peintre à ses heures inspirées, tout se passe comme si le pèlerin s’extrayait d’un rapport utilitaire au monde environnant pour aller vers l’initial, un monde fait de signes, avant la saisie rationnelle et pratico-technique de cet univers - cet "avant" que, dans l’expérience phénoménologique, Husserl appelle l’ante prédicatif. Dans un tel rapport, c'est d'abord le corps qui est sollicité ; c’est par lui, par la symphonie des sens pleinement éveillés (Ô aurores rougeoyantes du chemin !), tout autant que par ses douleurs, que j’ai le sentiment d’être partie prenante du cosmos, et plus loin, d’un réseau de significations oubliées, mais subitement régénérées. Les arbres, l’eau de la fontaine, les lapins, le renard, les serpents, les cigognes, mais aussi les hommes et femmes croisés sur le chemin, les paroles et les regards échangés, s’inscrivent alors dans un subtil réseau de sens.

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Comme l’ont bien vu nombre de philosophes - de Aristote à Nietzsche, en passant par Rousseau, Kant et bien d'autres -, la marche est propice à l’émergence de la pensée, à une incorporation, une lente et féconde rumination (pour reprendre l'expression de Nietzsche) qui permet aussi bien de forger des idées que d’en abandonner certaines autres.

Mais, avant même de grandes intuitions philosophiques, la marche a des vertus plus immédiates, que l'on pourrait appeler socio-thérapeutiques : alors que nombre d'entre nous souffrent aujourd'hui d'une dispersion chronique, d'une impossibilité à se concentrer, il est notable que la marche de randonnée fait partie de ces pratiques minimalistes qui, tel l'art du haïku (que je décris dans un article précédent), permettent de se délester à la manière d'un vagabond céleste pour aller vers la saisie d'une intensité, d'une tonalité affective.

Dans un monde régi par la rivalité mimétique, où mal-être, angoisse du vide et frustrations nous conduisent à trouver toujours plus de satisfactions dans l'accumulation (biens matériels, honneurs, etc.), où le désir se mue en répétition compulsive de toute sorte de comportements addictifs, la marche participe d'un dégonflage du moi et nous reconduit à une salutaire simplicité. Elle permet, naturellement et joyeusement, un recentrage, une reconnection avec ce qu'il y a de plus profond et de plus lumineux en nous.

La marche au long cours contribue à nous alléger des contraintes du moi et à nous ancrer tranquillement et progressivement dans une présence à soi. Comme dans le Tao, la randonnée entraîne une sorte de cessation ou de retrait de l'activité subjective - dépassement des limites du moi qui est source d'ouverture et de régénération. Quand elle a lieu sur un temps assez long et sur un rythme régulier, la randonnée transforme la problématique de l’ici et maintenant en celle, plus délicate, de la sensibilité à la durée, au moment qui passe. Durée qui est diffusion/infusion lente, silencieuse, à peine perceptible, de la présence, éveil sensoriel, primaire et animal. Petit à petit, le marcheur est renvoyé vers ce qui est finalement élémentaire, dans une rencontre nuptiale avec la nature, et, plus loin, en vertu de ce recentrage, avec ce qui fait notre commune humanité.

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De toute évidence, la marche - ce geste simple et si profondément humain - possède un pouvoir régénérateur. Mais cette sensation, qui peut aller du simple mieux-être jusqu'à ce que j'appelle une expérience-source d'évolution existentielle, est soumise à certaines conditions. Des recherches scientifiques anglaises (université de British Columbia) et américaines (une récente étude publiée dans les comptes rendus de l’Académie américaine des sciences) montrent ainsi que les randonnées réduisent le stress, l’anxiété, boostent la confiance en soi, et libèrent de l’endorphine. Plus précisément, des études indiquent que des personnes ayant marché pendant au moins 90 minutes dans un milieu naturel présentaient moins de pensées négatives et une activité neuronale réduite dans le cortex préfrontal (zone du cerveau relative aux maladies mentales). Par contre, en milieu urbain, on ne repère pas de tels effets, la marche pouvant même alimenter des formes de mélancolie.

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Le livre de Frédéric Gros montre bien les liens entre marche et philosophie. En ce qui me concerne, j’ai particulièrement apprécié le thème de la différence "d’habiter" entre le marcheur et l’homme du commun : dans la vie commune, le passage entre deux lieux (entre domicile et travail, par exemple) est un moment de transport inessentiel au regard de ces deux lieux (le départ et le but) ; pour le pèlerin, au contraire, le « chez soi » essentiel est le dehors, le paysage traversé ; alors que les gîtes d’étape constituent les moments inessentiels et transitoires en question. Idée qui correspond en outre parfaitement à l’esprit de Compostelle, pèlerinage se caractérisant de façon spécifique par l’intérêt porté au chemin (et non au but) - contrairement  à ceux de Rome ou Jérusalem, par exemple.

Concernant plus généralement l’activité du marcheur, F. Gros illustre bien ce que j’appelle une phénoménologie du corps marchant quand il écrit :

 

"Quand on marche, rien ne bouge, ce n'est qu'imperceptiblement que les collines s'approchent, et que le paysage se transforme. On voit, en train ou en voiture, une montagne venir à nous. L'œil est rapide, vif, il croit avoir tout compris, tout saisi. En marchant, rien ne se déplace vraiment : c'est plutôt que la présence s'installe lentement dans le corps. En marchant, ce n'est pas tant qu'on se rapproche, c'est que les choses là-bas insistent toujours davantage dans notre corps"

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Sur un plan plus existentiel, le Chemin, ou la randonnée au long cours, vaut comme mise en abyme, concentré métaphorique de notre vie, avec, à chaque étape, ses joies, ses souffrances, ses diverses modalités relationnelles. Le chemin est une école : les moments de marche solitaire où l’on apprend à mieux se connaître et à éprouver ses limites acquièrent une intensité inédite. Nous sommes en effet reconduits à des besoins simples et primitifs : marcher, le gîte, le climat, les capacités et soucis du corps, le ravitaillement (le pèlerin n’est pas un touriste, il ne visite pas, ne lit pas ; il marche). Nous apprenons aussi que la joie est indissociable de la souffrance, que "la division du travail" est impossible en la matière et qu'elle suppose une acceptation plénière de la vie dans toutes ses composantes : Sin dolor, no hay gloria !

Ces périples nous conduisent enfin à mieux accepter notre solitude, et cette autonomie joyeuse s'avère source de rencontres plus authentiques, dans la mesure où elle devient accueil de l'autre, minimisant ainsi le risque de transformer cet autre en objet visant à combler notre manque.

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Le marcheur fait l'expérience des dimensions telluriques de sa pratique, laquelle pratique permet en effet aux ressources physiques enfouies ou oubliées de se manifester dans leur plénitude. Moments de liberté, d'expression de la puissance du corps, de joie de se sentir pleinement vivant.

En marchant, chaque nouvelle aube est attendue dans l’effervescence, comme source de rencontres et d’inconnu ; la marche est en ce sens bergsonienne : une manière de se rapprocher de la vie comme source intarissable d'éternelle nouveauté. On s’enchante d’une aurore qui, tel un premier matin du monde, infuse dans nos corps. Nous nous s’éveillons à l’unisson d’une nature, d'un paysage dont la présence s’installe lentement en nous.

C'est sans doute cette joie de la marche, et le sentiment de gratitude qu'elle procure, que David Lebreton exprime (Eloge des chemins et de la lenteur) quand il écrit :

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« Baigné de cette hospitalité qui semble porter ses pas, le marcheur éprouve une reconnaissance infinie, il se sent à sa juste place à l’intérieur d’un monde dont il sent combien il le dépasse mais l’accueille. Sentiment plein d’exister rehaussé par l’autorité qui se dégage des lieux. Vivre possède enfin une évidence lumineuse. Les marcheurs sentent souvent cette royauté qui les incite à repartir ».

 

 

Chemin de pèlerins au Japon : le Komono Kodo, septembre 2015

Chemin de pèlerins au Japon : le Komono Kodo, septembre 2015

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14 octobre 2015 3 14 /10 /octobre /2015 11:28
Japon : la noblesse des humbles

Mon train pour Deauville est bloqué en gare d’Evreux pour une durée indéterminée ; des informations sont diffusées au compte-goutte par la SNCF à travers une sono déficiente ; mes cours de la journée en Normandie sont remis en question ; gigantesque panne du RER A la semaine dernière, violences à Air France et sempiternels blocages corporatistes ; sans parler de la crasse des rues parisiennes : de retour depuis peu du Japon, sentiment diffus d’être revenu dans un pays du Tiers-monde.

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Expérience pleine d’enseignements - d’autant que j’ai eu la chance de commencer mon voyage avec une amie japonaise - la découverte du Japon (de Tokyo à Nagasaki, en passant par Kyoto, Nara, Koyasan, Hiroshima et Kurashiki) mériterait sans doute un très long article, voire un récit de voyage. Somptuosité des temples, grâce et délicatesse des jardins, des femmes, politesse, respect, gentillesse des japonais, beauté sublime des paysages, mariage de la modernité et de la tradition, ou encore saveur extraordinaire de la cuisine : tout cela est bien réel et source de découvertes et de joies, de même que mes quelques jours de pèlerinage sur le Kumano kodo, ce chemin classé au Patrimoine mondial de l'humanité dans la province du Kansaï. Mais dans le cadre restreint de cet article, il s’agit plutôt de se focaliser sur quelques points significatifs qui ont aiguisé ma sensibilité et ma réflexion lors de ce voyage.

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Plusieurs choses frappent immédiatement le voyageur européen : la propreté irréprochable des rues, des lieux publics, des gares, des lieux d’aisance (et leur nombre important) ; l’organisation sans faille et la ponctualité, des entreprises, des trains, bus, etc. ; l’extraordinaire discipline, et l’absence de l’idée même d’incivilité – des files d’attente se forment spontanément à tout propos, sans mauvaise humeur et sans qu’il ne vienne à l’idée de personne d’essayer de resquiller ; l’absence corrélative de violence ou de stress dans les rapports humains, et le sentiment d’être toujours pris en considération ; tout un ensemble de facteurs donc qui rendent le voyage au Japon étonnamment simple et reposant, et qui vont à l’encontre d’un certain nombre de nos représentations.

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Evidemment, un esprit latin comme le mien ne peut s’empêcher d’avoir un œil goguenard devant ces piétons qui attendent sagement le signal qui leur permettra de traverser une rue déserte, où il n’y avait de toute façon aucun véhicule à l’horizon pouvant représenter un danger quelconque. On connaît aussi les clichés sur la discipline supposée déshumanisée de fourmis et le rythme de travail implacable des japonais. Ces représentations ont bien une part de vérité, même si les japonais ont un sens de la fête assez développé, qu’ils manifestent assez facilement leur bonne humeur et qu’ils accordent aussi beaucoup d’importance à la vie de famille. Il est vrai que cette organisation rigoureuse et ce confort ont un coût, et le nombre de gens qui somnolent dans les transports en commun est significatif à cet égard. De même, dans ce pays où l’agressivité semble incongrue, et même bannie (il ne faut pas "perdre la face"), la violence trouve sans doute à s’exprimer d’une autre manière : peut-être se retourne-t-elle contre soi-même - les chiffres indiquant un taux très élevé de suicides.

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Les critiques ne sont donc pas totalement infondées, et, de fait, le voyageur peut osciller entre admiration et sentiment de malaise envers ce qui apparaît parfois comme un « meilleur des mondes », avec ce que cette notion véhicule depuis le roman d’Huxley. L’atmosphère envoûtante d'inquiétante étrangeté des romans d’Haruki Murakami, où le lecteur a affaire à des milieux plutôt aseptisés et à des sectes parfois étranges doit beaucoup à cet arrière-plan, à ce terreau singulier qui féconde sa littérature. Mais, pour saisir ce qui fait la singularité de ce peuple, il convient de dépasser cette vision trop courte d’une civilisation japonaise un peu déshumanisée et lobotomisée. Pour mieux comprendre certaines des caractéristiques - souvent très positives - évoquées plus haut, il faut plutôt prendre en compte le cocktail aléatoire de déterminations géologiques, géographiques, culturelles, religieuses et historiques au principe de cette civilisation. C'est en se situant sur un plan géo-philosophique que l'on peut adopter une position de retrait plus féconde permettant de s’élever depuis des préjugés communs et idées toutes faites véhiculées par les médias à une vision plus claire.

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L’approche géo-philosophique (conceptualisée par le philosophe Gilles Deleuze) établit une sorte de parallélisme entre, d’une part, les mouvements relatifs - géologiques, géographique, météorologiques, écologiques et sociologiques – et, d’autre part, les mouvements absolus – ceux de la pensée. Cela permet de rendre compte à un premier niveau de la forme de syncrétisme caractérisant le Japon. On le sait en effet, des plaques tectoniques immenses s’y rencontrent, de même que des courants et des vents contraires (source de typhons très nombreux), et une végétation luxuriante, multiple et diversifiée. Disons en passant que les catastrophes naturelles – tsunamis, typhons, tremblements de terre – expliquent sans doute en partie l’extraordinaire sentiment de solidarité organique qui émane de la société japonaise pour un observateur occidental : tout se passe en effet comme si, ce type de catastrophes pouvant se produire à tout moment, chacun avait intégré la nécessité de ne pas infliger à la communauté d’autres souffrances inutiles et de travailler au bien-être commun.

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A un second niveau, la détermination géo-philosophique insulaire rend compte des nombreuses influences qui, historiquement, participent de l’identité japonaise. De ce point de vue, le Japon fonctionne comme une systole, avec ses mouvements d’ouverture, dans un premier temps : ouverture au bouddhisme, à l’art coréen, au christianisme, à l’Occident et sa modernité, etc. Dans un style qui lui est propre, il s’est ainsi remarquablement approprié ces éléments constitutifs. Pour preuve l’assimilation et la transformation très intéressante – comme Zen - du bouddhisme indien (lequel, comme Chan, a d’abord transité par la Chine) permet de mieux comprendre ce qu’il peut y avoir de touchant dans cette société (et sur lequel je reviens un peu plus bas).

Mais, dans un second temps, la systole comprend un mouvement de fermeture, la solidarité organique pouvant alors prendre l’aspect d’une opposition ; de fait, un groupe humain se pose bien souvent en s’opposant à ceux qui n’en font pas partie. Pour ce qui concerne le Japon, le sentiment de solidarité organique repose aussi en partie sur une mythologie propre, avec des interprétations toujours susceptibles de durcir des distinctions classiques (sacré/profane, purs/impurs ; autochtones/étrangers, etc.) : le Kojiki, ou « Chronique des faits anciens », le plus ancien texte japonais - avec le Nihon Shoki qui inspire toutes les pratiques shintoïstes -, se veut un récit des origines sacrées, de l’Empereur, descendant direct des dieux, ainsi que de la formation des îles japonaises. Origines sacrées du Japon, de l’Empereur, et de son peuple : on sait ce que ce type de représentations a pu entraîner dans l’Histoire. Sans même évoquer les extrémités liées au sentiment de supériorité, cela se traduit aujourd'hui concrètement dans la société japonaise par une certaine crainte de l’autre, de la mixité, et surtout de la dissolution de l’identité.

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Rien de bien original, par rapport à d’autres sociétés, dans cette posture identitaire, avec une droite extrême qui met opportunément depuis quelques années l’accent sur le Shinto des origines. Plus largement, l’histoire du Japon est ainsi jalonnée de périodes de fermeture - contre le bouddhisme, le christianisme, les influences étrangères, occidentales, coréennes, chinoises - au nom de ce Shinto originel. Or, cette vision identitaire est éminemment contestable : en effet, en tant qu’ensemble de pratiques animistes disparates, le Shinto doit bien plutôt être compris comme une pré-religion, un peu comme le néant qui précède le Big-bang. Dès lors, les opérations d’épuration qui se sont régulièrement produites en son nom reposent surtout sur des reconstructions a posteriori. Incompréhension de son essence, malentendu à la source d’une fonctionnarisation des prêtres et de leur instrumentalisation par le politique – c’est tout un ensemble de conséquences guerrières parfois désastreuses qui se sont précipitées durant les ères Meiji et Edo, et évidemment au 20ème siècle.

A l’inverse de cette fermeture identitaire susceptible de postures sclérosantes, voire dangereuses, un grand nombre de spécialistes du Japon (historiens, sociologues, spécialistes des religions, anthropologues) s’accordent sur l’idée d’une sorte de magnétisme du vide Shinto, lequel attire et englobe le bouddhisme, le Tao, l’Occident, etc. Eminence du vide (en Chine comme au Japon), c’est peut-être bien cela qui fait la grandeur, « l’essence » de la culture japonaise. Le grand écrivain – Ô combien japonais - Mishima disait que le Japon était un creuset vide, ou il n’y avait rien d’original : seulement ce vide qui aspire toute chose et les recrache en les transformant.

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Une chose, indissociable du Zen, m’a particulièrement touché lors de ce voyage : la façon dont la tâche la plus humble (balayer, par exemple) est accomplie avec grâce, de façon scrupuleuse, en s’efforçant de donner le meilleur de soi-même. Jamais ne prévaut l’image de quelqu’un qui ferait juste le minimum, avec mauvaise humeur devant une tâche considérée comme indigne, comme nous pouvons souvent en faire l’amère expérience dans nos contrées. Corrélativement, prévaut le sentiment largement partagé que tout travail est digne d’être infiniment respecté, ce qui confère à chacun une forme de sécurité, un sentiment de reconnaissance, et constitue une source d’estime de soi. Il est vrai que l’on retrouve cette disposition d’esprit ailleurs, sous l'égide de différents Maîtres spirituels : le poète soufi Khalil Gibran ne parle de rien d’autre dans son poème « Le travail » (Le prophète) quand il évoque la nécessité de lier le travail à l’amour afin que celui-ci ait vraiment un sens. C’est aussi cette disposition qui est à la source du karma yoga indien – cette aptitude à considérer toute tâche de façon spirituelle, en étant intégralement présent dans ce que nous faisons, sans se focaliser sur une quelconque rétribution. Cette dimension spirituelle imprègne (encore un peu) la mentalité indienne sous l’influence de nombreux ashrams, et elle fut magnifiquement incarnée au 20ème siècle par Gandhi et sa façon de « s’investir » dans les tâches les plus humbles.

Mais ce qui fait l’originalité du Japon en la matière, c’est évidemment la façon dont ces dispositions se concilient avec les exigences de productivité d’une société hyper moderne dans la compétition mondiale. De fait, tout en étant en pointe dans bien des domaines, les japonais font un effort particulièrement important pour conserver leur Tradition, et cela inclut un certain nombre de métiers qui ont aujourd’hui disparu dans d’autres régions du monde.

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C’est ici qu’intervient la dernière détermination (mais pas la moindre) que je souhaitais évoquer : celle qui touche à l’histoire moderne. Suite aux événements de la 2nde Guerre Mondiale, cela fait soixante-dix ans que le Japon est sous protection américaine et, par là-même, « dispensé » de tout effort militaire. Dès lors, les capacités japonaises de travail, d’entreprise, d'organisation et d'innovation se sont évidemment réorientées : il en résulte une économie que l’on sait très performante (même si, paraît-il, les choses vont un peu moins bien ces dernières années), avec la culture de la consommation qui l’accompagne. Il ne s’agit cependant pas de caricaturer cette dernière dans la mesure où, si elle n’est pas sans certains excès, il s’agit bien plutôt de développer dans toutes ses implications le potentiel du Zen comme véritable culture du bien-être. Ce qui implique de façon indissociable un intérêt pour toutes les productions culturelles, les valeurs de respect de l’environnement, le souci de la communauté et l’attention à l’autre, toutes dispositions qui se traduisent de manière très concrète dans le quotidien et qui sont au principe de la qualité de vie japonaise. Parallèlement, fort de l’expérience atomique, les japonais se positionnent comme des phares en matière de paix dans le monde, avec nombre d’initiatives culturelles, pédagogiques et politiques.

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Cette atmosphère privilégiée peut parfois donner au voyageur le sentiment d’un décalage. Il y aurait comme un hiatus entre ce souci permanent de bien-être et la marche tragique du monde. Shinzo Abe, le 1er Ministre japonais, sans doute encouragé par d’autres puissances internationales, a pris la mesure de ce décalage. Dès lors, il cherche à réformer la Constitution de telle sorte que le Japon puisse se réarmer afin de participer éventuellement à diverses opérations militaires. Il considère non sans une certaine lucidité que, dans le contexte international actuel, le Japon ne peut se contenter de jouir de sa croissance, sans se préoccuper de l’état du monde. Mais, dans ce pays peu habitué à la révolte, ces positions provoquent actuellement un fort mouvement de protestation, notamment au sein de la jeunesse. Il est vrai que ce qui se passe à Hiroshima et Nagasaki est à la fois édifiant et émouvant. L'idée qu'un pays puissant, prospère, technologiquement en pointe soit en même temps un exemple de pacifisme est séduisante. Pourtant, si je devais me faire l’avocat du diable, je dirais qu’Abe, en bon hégélien (qui s’ignore), considère peut-être qu’un peuple uniquement tourné vers le bien-être risque fort de s’amollir.

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Il ne s'agit pas d'encenser ici le modèle japonais, ni, a contrario, de critiquer le modèle français d'intégration. De toute façon, crasse ou non, Paris reste Paris, comme le savent les japonais eux-mêmes, quand on se promène par une belle journée printanière du côté de Saint Germain des Prés. Simplement, comme c'est souvent le cas, la rencontre de l'autre, l'épreuve de l'étranger, fait ressortir la singularité de certaines de nos caractéristiques propres ; et, en ce sens, elle est évidemment féconde. Quoi qu’il en soit, elle amène à réfléchir sur ce qui fait à la fois la grandeur et la difficulté de la France dans son souci historique d'universalité. Mais cet article est déjà trop long, et cette analyse comparée devrait faire l'objet d'un prochain article.

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A mon sens le Japon est source d'enseignement mais n’est pas, contrairement à l’Inde, un pays qui éveille les passions. Cependant, "fécondité du vide" sans doute, quelques semaines après mon retour, je réalise que l'expérience du pays du soleil levant a plus d'impact que je ne le pensais initialement, et qu'elle est en train de s'inscrire de façon subtile, mais profonde, en moi.

Le temple d'or (Kyoto)

Le temple d'or (Kyoto)

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24 septembre 2014 3 24 /09 /septembre /2014 22:59
Le Compostelle de Rufin

Il n'est pas si facile de réaliser un film ou d'écrire un livre sur le Chemin de Compostelle. Ainsi, le film The way du réalisateur Emilio Estevez n'est certes pas mauvais, mais, sans doute à cause d'un souci américain de scénarisation, il passe à côté de cet ensemble de sensations, émotions, joies et peines silencieuses qui en fait la beauté. La tâche est sans doute plus facile de ce point de vue pour un écrivain, et, avec Immortelle randonnée de Jean-Christophe Rufin, l'on pouvait donc attendre un ouvrage de grande qualité. Certes, son statut d'Académicien, sa surface médiatique et ses réseaux ont fait de son livre un best-seller. Il a indiscutablement su surfer sur un effet de mode. Mais, relativement à l'expérience du Camino, pour un pèlerin de Compostelle ce livre présente quelques défauts majeurs. Ils m'avaient frappé quand je l'avais lu début 2013, et j'avais déjà eu à l'époque la velléité de rédiger, modestement, une réponse à l'auteur sous forme d'article de blog. Mais j'avais finalement préféré éviter un article critique et me cantonner, comme dans mes autres articles sur ce sujet (catégorie voyageur-pèlerin) à ce qui est significatif de ma propre expérience (article d'avril 2014 sur Les paradoxes de l'altérité).

Toutefois, suite à quelques discussions avec des amis pèlerins et à mon dernier périple sur le Chemin d'Arles (en septembre 2014), entre le Béarn et la Navare en passant par l'Aragon, je reviens à ce projet tant je réalise que mon sentiment sur ce livre est assez largement partagé et que les pèlerins "ne s'y retrouvent pas".

Précisons qu'il ne s'agit ici que d'un souvenir de lecture, et non d'une critique de détail appuyée sur des citations. Globalement, je parlerais de manque de sympathie de l'auteur pour son objet, d'une bienveillance bien faible, voire d'un certain mépris, aussi bien pour les pèlerins, que pour les populations des territoires qu'il traverse. Corrélativement, on trouvera donc assez peu de réflexions dans ce livre sur ce que j'appelle une phénoménologie du corps marchan t, c'est à dire sur la façon dont le monde, la nature et les hommes se dévoilent pour le marcheur. Bien peu de choses sur la manière dont le pèlerinage permet de se pénétrer d'une terre, de son âme, d'une culture, du rythme essentiel lié à un territoire. A cet égard, des livres de philosophes comme Frédéric Gros (Marcher, une philosophie) ou Christopohe Lamoure (Dictionnaire philosophique et vagabond de la marche), d'anthropologues comme David Lebreton (Eloge de la marche), voire du journaliste Bernard Olivier me semblent bien plus intéressants, même s'ils ne traitent pas directement et uniquement de Compostelle

A mon sens, la faiblesse du livre de Jean-Christophe Rufin tient à quelques prémisses malencontreuses, lesquelles, des plus extérieures aux plus profondes, conspirent à cet effet général :

1) Le conseil initial qu'il reçoit de prendre le Chemin du Nord n'est pas nécessairement pertinent concernant un débutant - et, à cet égard, J.C. Rufin n'est pas responsable - dans la mesure où ce chemin ne donne pas une idée claire de ce qui constitue le pèlerinage, sa dynamique, sa joie, ses peines, ses rencontres, etc. Il est possible que le difficile Camino Norte soit le plus beau - c'est encore à voir -, mais, en tant que chemin initiatique, sans doute dans un second temps. Il se mérite, en quelque sorte.

2) A partir de ce choix initial pour le moins dicutable, J.C. Rufin interprête de façon exponentielle l'idée selon laquelle on marche seul ; et, dans une sorte d'hybris - laquelle, il faut le reconnaître, tend à se réduire au cours de son récit -, ce précept devient chez lui une injonction à fuir tout autre pèlerin, à éviter tout gîte, et donc toute rencontre, voire à se couper du genre humain. Bien sûr qu'il y a désormais trop de monde sur le Camino Frances, mais faut-il pour autant confondre le Camino et Into the wild ? L'expérience décrite dans ce film est tout à fait respectable, et elle peut même faire partie du chemin à certains moments - là n'est pas le problème. Mais on ne voit pas pourquoi elle devrait s'appliquer systématiquement au Camino et en constituer la vérité. Quoi qu'il en soit, à partir de cette confusion, chaque personne rencontrée sur le Chemin est perçue comme une menace pour l'intégrité de la démarche spirituelle de l'auteur, quand elle ne fait pas l'objet de railleries intellectuelles qui fleurent un certain parisiannisme (le grand écrivain parisien qui se gausse du pèlerin lamba parce qu'il tient un journal de voyage !!).

Pratiquement, cet a priori du rejet et de la solitude effrénée implique un usage quasi permanent de la tente, des bivouacs dans des lieux désertiques, et donc, peu d'occasions de se laver. Certes, J.C. Rufin laisse entendre qu'il s'agit là d'une stratégie plus ou moins consciente de "retour à la poussière", de désindividualisation qui s'inscrit dans une sorte de cycle initiatique de mort et de renaissance. Mais, que ce soit en Inde - même chez les shivaïtes, avec leurs cendres - ou sur le Camino, je n'ai jamais, pour ma part, rencontré de pèlerins cherchant à approfondir une quelconque vérité de la crasse, comme le fait l'auteur. Quand on connaît un peu ces derniers, la lancinante et complaisante mélopée sur la saleté qui imprègne une partie non négligeable de l'ouvrage semble pour le moins déplacée - de même d'ailleurs que la référence récurrente au bagne, au forçat. Le rituel du pèlerin en fin d'étape c'est, dans l'ordre, "ducha, lavar la ropa, cerveza" (douche, lavage du linge et une bière !). Bref, avec J.C. Rufin, même si sa plume le sauve, on n'est finalement pas loin du bourgeois cherchant maladroitement à s'encanailler.

3) Une certaine maladresse : peut-être est-ce là le fond du problème. Dans la dernière partie de l'ouvrage - sans doute la plus intéressante - l'auteur assimile explicitement l'état du pèlerin parvenu à un certain stade de son parcours à celui mis en valeur par les Sagesses indiennes. Je ne peux que souscrire sur ce point, ayant moi-même évoqué à plusieurs reprises dans mes articles les analogies entre l'Inde, ses sensations, etc. (je n'irais pas pour autant, comme le fait J.C. Ruffin, jusqu'à affirmer que le pélerinage EST bouddhiste). Mais, lui qui se pique de sagesse indienne devrait surtout être plus attentif aux ruses infinies de l'ego. Je veux dire par là qu'un grand auteur est une sorte de phénoménologue qui sait disparaître derrière son écriture pour faire émerger un monde de sensation et d'émotions qui nous touchent tous, quel que soit l'univers social décrit par celui-ci. Il doit emmener son lecteur de telle sorte qu'il devienne progressivement le "lecteur de lui-même", comme le disait Proust, qui me semble indépassable de ce point de vue.

Or, ce n'est pas ce qui se produit avec ce livre : le lecteur y est sans cesse ballotté entre ce qui pourrait être une sorte de vérité universelle révélatrice du pèlerinage et des rappels incessants au statut particulier de l'auteur, à sa condition sociale très spéciale. A cet égard, divers épisodes qui se présentent comme signes de sa volonté de dépasser le personnage social vers un retour au primordial produisent l'effet inverse. Voulant jouer de l'effet de contraste, ils ne manifestent finalement que l'espace abyssal entre le grand homme du Quai Conti et sa condition de pèlerin lambda - ce qui renvoie ce dernier à quelque chose dans lequel il ne se retrouve pas. Rien ne nous est épargné pour signifier ce contraste, la "déchéance" de l'auteur, son retour au primitif, jusqu'à la défécation en pleine montagne et sa description jubilatoire de collégien.

La dernière partie de l'ouvrage dont l'articulation est explicitement trinitaire est bien plus intéressante dans mon souvenir, mais elle arrive bien tard, et j'ai conservé de ce livre un sentiment de déséquilibre, qui ne satisfait finalement ni le pèlerin, ni le féru de littérature.

Il existe, quoi qu'il en soit, bien des chemins différents qui rejoignent tous Santiago, et, si l'on peut avoir des préférences, aucun, me semble-t-il, ne mérite dans l'absolu plus de louanges ou d'opprobre qu'un autre. De même, c'est une banalité, mais qu'il convient de rappeler, je suis assez bien placé pour savoir que les motivations sont multiples et peuvent varier chez un même pèlerin d'un chemin à un autre. J'ai été pour ma part particulièrement sensible sur cette partie du Chemin d'Arles au Béarn, à sa rudesse simple comme sa population, à sa chaleur discrète, à son accent rocailleux comme ses Pyrénées, terre de légendes et d'histoire. Le Chemin passe aussi (dans tous les sens du terme) pour moi par l'Espagne, dont l'Aragon puis la Navarre m'ont rappelé combien cette terre, avec sa population, sa chaleur, sa fantaisie, ses excès, ses siestes interminables et ses tiendas ferméés jusqu'à 17 heure était chère à mon coeur. Le Chemin est aussi indissociablement lié pour moi à des rencontres qui en constituent la joie (je n'ai pas souvenir de la mention d'une rencontre de ce type chez J.C. Rufin), du partage d'un moment de grâce dans la marche du petit matin, par exemple.

N'ayant pas lu d'autres ouvrages de cet auteur, je ne sais s'il est un grand écrivain ; mais, au final, c'est peut-être bien le manque d'humilité qui ressort de ce livre et qui gêne le pèlerin, tant cette caractéristique se trouve être en opposition avec ce qui fait les valeurs du Chemin. Gageons qu'un autre périple, sur la Voie de la Plata (de Séville à Santiago) ou ailleurs permettra à J.C. Rufin de réviser sa posture et de trouver corrélativement une écriture plus "silencieuse".

Le Compostelle de Rufin
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15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 19:26
Chemin d'altérité

Etrange mixte de sentiments, le Chemin d’Arles (parcouru ces dernières semaines d’Arles à Castres) a été pour moi l’occasion d’une expérience ambivalente de l’altérité. D’un côté, le pèlerin traverse sur cette Via Tolosana des sites sublimes ; le sol sablonneux parsemé de brindilles qui assourdit les pas du marcheur contribue à sa sensation d’immersion et de flottement au sein de paysages de monts et vallées à perte d’horizon. Dans le mouvement de la marche, il a le sentiment de dérouler un sentier replié dans les pinèdes, de l’ouvrir de son pas lent, d’épouser le rythme et les sinuosités de la montagne qui s’élève au cœur de ces grands arbres majestueux et rassurants. Le pèlerin découvre alors des lieux mystérieux – Saint Guilhem le Désert, au cœur de l’Hérault - chargés d’histoire, de légende et de sacralité (à l’image de Conques ou Rocamadour sur la Via Podensis). D’autres fois, le chemin aride, escarpé et rocailleux, peut être difficile, de même que le climat, capricieux et trompeur ; ainsi, le soleil, même omniprésent, ne réchauffe pas toujours les os du pèlerin, surtout en altitude quand une violente rafale de vent du nord peut le transir de froid sur un versant plus exposé du sentier.

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Mais le pèlerinage vaut également par le rapport à l’autre. Même solitaire (et, fondamentalement, il l’est toujours), il est placé sous le signe de la rencontre, de l’altérité - ce qui était encore plus vrai pour moi en l’occurrence puisque je marchais avec une amie japonaise. Sensible aux rythmes de la nature, le pèlerin l’est tout autant à ces autres rythmes que sont les vibrations humaines. Or, dès Arles - et surtout vingt kilomètres plus loin, à partir de Saint Gilles –, un sentiment diffus de malaise s’est emparé de moi, étrange mixte de sensations que j’ai finalement identifié comme la crainte de l’autre. Sentiment étriqué de peur de l’étranger qui tend à devenir contaminant derrière les sourires de façade (y compris pour certains pèlerins), il se manifeste par une sorte de méfiance envers le pèlerin, et, concrètement, un déficit d’infrastructures adaptées au pèlerinage, malgré les efforts de volontaires (anciens pèlerins qui cherchent à rendre ce que le Chemin leur a donné). Cette faible culture du pèlerinage confine parfois à l’absurde : sur l’autre voie du Sud, la Via Podensis (en Pays Basque par exemple), les intrigues politiques locales, les jalousies, les querelles de clocher, peuvent être aussi violentes ou larvées. Pas d’angélisme concernant le Chemin ; mais ces polémique sont en même temps le signe d’un véritable intérêt (dans tous les sens du terme) pour lui, puisqu’elles visent à le faire passer devant chez soi afin d’en retirer les bénéfices. Au contraire, au début de la Voie d’Arles on a le sentiment que ce repli sur soi est tel que les dites intrigues visent à détourner le Chemin, les autochtones se privant ainsi d’une source d’activité et de revenus non négligeable.

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Au-delà du pèlerinage, cette crainte tend à se traduire plus généralement par un rejet de l’étranger, et des phénomènes de ségrégation à la fois palpables et complexes (qui relèveraient sans doute d’une étude sociologique locale assez pointue) - à Saint Gilles notamment où les quartiers favorisés de la proche périphérie détonnent par rapport aux bars et commerces du centre à dominante populaire et maghrébine. Quoi qu’il en soit, sur cet itinéraire la dialectique de l’autochtone et de l’étranger est prégnante – cet étranger pouvant d’ailleurs être tout simplement natif d’un autre département français ; et, en parcourant ces régions (Vitrolles, Saint Gilles…), on ne peut s’empêcher de penser que l’on marche sur des terres largement favorables aux partis de droite extrême.

Il est toujours injuste de généraliser le propos ; d’autant plus que j’ai rencontré des personnes très accueillantes sur ce chemin, et connu des adresses hautement recommandables ; à cet égard, je ne regrette absolument pas cette randonnée. Cependant, en termes d’atmosphère, le contraste est frappant avec l’Espagne, sa culture de l’échange, de l’hospitalité, de la bienveillance et de la joie du pèlerinage.

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C’est ainsi que, ruminant cette problématique, j’ai été sensible dans la petite ville de Lodève à un épisode qui m’avait semblé anodin au premier abord. Alors que nous nous préparions à quitter la ville au matin du 1er Mai, vers 7h30, sans grande illusion, nous nous aventurâmes vers le centre en quête d’un magasin d’alimentation. Agréable surprise, un épicier arabe était en train d’ouvrir. L’homme était à sa caisse, conversant avec un individu à l’opulente corpulence, et la femme, transportant toute sorte de cageots, se frayait un chemin comme elle le pouvait vers son étalage extérieur, entre les cartons qui jonchaient le sol et ce client matinal. Etait-ce bien un client d’ailleurs ? Il semblait surtout désireux de bavarder, de plaisanter, notamment sur le fait que l’épicier travaillait un 1er Mai. Français de souche, manifestement à l’aise, on sentait que c’était lui qui détenait les codes de la plaisanterie, et qui en imposait la norme. Rien de méchant ou d’agressif, mais, chez l’épicier, on pouvait sentir toute la pesanteur des obligations sociales l’obligeant à supporter cette forme de raillerie matinale. Il ne fallait pas être devin pour voir qu’il avait manifestement autre chose à faire. Dans son regard, je crus ainsi percevoir que mon intervention constituait pour lui comme un appel d’air. Ayant réglé mes modestes achats, j’en profitais pour lui demander comment je pouvais rejoindre le Chemin, ce qu’il m’expliqua complaisamment. Je sortis alors du magasin pour rejoindre Etsuyo qui m’attendait devant l’étalage.

Est-ce la présence de cette femme japonaise, la bienveillance de cet homme, l’opportunité de se débarrasser d’un client envahissant ? Peut-être un peu de tout cela. Nous voyant tous les deux prêts à partir, l’épicier sortit de son échoppe afin de compléter ses explications par des signes corporels. De celles-ci, je retins finalement que nous devions passer devant la mosquée pour nous retrouver sur le Chemin.

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Vous passez devant la mosquée, et vous êtes sur le Chemin !! Brumes matinales obligent, dans un premier temps je n’avais été attentif qu’à l’aspect purement topologique de cette explication. Avec le mouvement de la marche, un phénomène de résonance s'amplifia en moi, et c’est toute la dimension symbolique de cette petite phrase anodine qui s’imposa progressivement ! La joie monta en moi. Comme cela m’était déjà arrivé en d’autres circonstances en Inde avec un autre musulman, la parole de cet homme simple me mettait devant une évidence : le Chemin n’est pas spécialement chrétien ; il est universel. Chaque doctrine, chaque dogme religieux, n’est jamais qu’un véhicule particulier permettant d’atteindre cette universalité, qu’il s’agisse du Christianisme, de l’Islam ou de la culture Bouddhiste d’Etsuyo.

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Délicate Etsuyo, venue spécialement du Japon sur le Chemin des étoiles, sur le Campo Stella, et avec qui j’ai beaucoup appris ! Pluie d’étoiles, elle a pris l’habitude de laisser en son sillage une fine traîne d’origamis, ces petits pliages bariolés qui constitueront pour moi le symbole de ce périple, et qu’elle offrait aux différentes rencontres que nous pouvions faire sur le Chemin.

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Ce Chemin, il s’est achevé pour nous à Castres, chez le Docteur Bernard Py. Ce monsieur de 88 ans, d’une grande gentillesse, survivant du camp de Dachau, a transformé sa grande maison en gîte (donativo) pour les pèlerins suite à son veuvage et au départ de ses enfants. Dans son livre, Dachau, mon baptême ! il montre comment cet internement, à 19 ans alors qu’il était étudiant en médecine, fut à la fois un traumatisme, mais aussi la source d’une véritable joie qui a bouleversé de façon décisive toute son existence, et qu’il faut bien appeler « mystique ». Avec le recul, il m’a dit lui-même qu’il avait le sentiment d’avoir écrit quelque chose d’assez étrange, et il m’a demandé de lui envoyer un mail pour lui dire ce que j’en avais pensé.

Il ne pouvait savoir bien sûr que, suite à mes divers voyages en Inde, les expériences de cette nature ne pouvaient plus vraiment m’étonner ; que j’ai effectué mes recherches en philosophie sur Les variétés de l’expérience religieuse du philosophe américain William James ; et que je suis attaché sur mon blog à tout ce qui touche à « l’expérience-source d’évolution existentielle ».

Chemin d'altérité
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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 17:59
Expériences-limites

Je ne déroge pas à la règle qui s’est imposée naturellement à moi ces dernières années à chacun de mes retours du Chemin : un article inspiré par la coïncidence entre la tension née de l’expérience de la marche, du pèlerinage, et une lecture spécifique – en l’occurrence le travail que j’ai eu à effectuer sur Plotin, un auteur qui m’attire depuis longtemps.

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Mon intérêt pour cet auteur est lié à plusieurs choses : 1 - mon travail pédagogique : Plotin est l’un des personnages représenté dans la fresque de Raphaël située dans la Chambre des signatures du Vatican, L’Ecole d’Athènes – fresque que je me propose de commenter dans mes cours d’histoire de l’art. Mais Plotin m’intéresse surtout pour : 2 - ce qui concerne mes recherches sur les vertus thérapeutiques de la philosophie, tant sa démarche apparaît tout à la fois universelle et d’une étonnante modernité. 3 – De fortes présomptions existent concernant des rencontres entre Plotin et des Maîtres de l’Inde, et, de fait, la lecture du néo platonicien semble laisser peu de doutes à cet égard.

En effet, la perspective sotériologique (visant la délivrance) de Plotin, cette démarche de retour en soi-même, de dépassement vers un moi suprême - qui se reconnaîtrait comme tel en fusionnant avec l’Un au cours d’expériences aussi rares que précieuses - n’est pas sans évoquer la moksa (délivrance), qui se produit au terme de la fusion de l’atman (âme individuelle) dans le Brahman (principe suprême incréé).

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Mais revenons à l’expérience de la marche : toutes proportions gardées dans la mesure où il ne s’agit jamais que d’un bref périple d’une semaine, je dirais que ce moment de pèlerinage s’est (comme ce devrait être le cas à chaque fois, finalement) apparenté à une sorte d’expérience limite, ce que j’appelle aussi une « expérience-source d’évolution existentielle ». Dans une solitude sidérale (hors saison, et sur une variante, Figeac-Rocamadour-Agen, des chemins de Compostelle), au cœur de paysages magnifiques et de sites grandioses fleurant la Légende, j’ai ainsi marché une quarantaine de kilomètres par jour.

Expérience limite, non sans souffrances parfois, mais aussi franchissement de cap énergétique où tout devient plus facile. Expérience-source d’évolution existentielle, vertus thérapeutiques du pèlerinage, cette immersion au cœur de la nature où s’harmonisent les rythmes micro et macrocosmiques m’a permis de retrouver ce sentiment profond d’unité, cette joie d’exprimer ma puissance, cette plénitude qui caractérisent un pèlerinage réussi. Par là-même, j’ai surtout mis un terme à une spirale dépressive dans laquelle je me sentais entraîné depuis des mois sans vraiment trouver la force de réagir.

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Le lien avec Plotin, me dira-t-on ? De par sa quête permanente d’un retour à l’Un primordial, il se trouve que cet auteur du 3ème siècle de notre ère, né en Egypte (qui était alors sous domination romaine), est l’un des premiers à avoir thématisé de façon très explicite cette idée d’expériences limites. Or, si ces expériences doivent permettre justement cette fusion mystique dans l’Un, c’est bien dans la mesure où il s’agit d’abord d’un dépassement de l’ego (vers ce que nous – modernes – appellerions un Soi), ce qui m’a toujours semblé constituer un ressort thérapeutique important.

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Quelques éléments rapides permettront d’éclairer le lien que j’effectue ainsi entre la pensée plotinienne et les expériences évoquées dans cet article (et sur ce blog plus généralement - ) : dans un contexte gnostique, Plotin, penseur à la fois païen et mystique, est considéré comme le philosophe le plus important du néoplatonisme. Dans sa philosophie, le monde intelligible est formé par la procession de trois hypostases ou substances, l'Un, l'Intelligence et l'Âme : L'Un (au-delà de l’être – on parle, non d’une ontologie, mais d’une hénologie), c’est la réalité suprême, le Dieu (païen) de Plotin, le Bien, le Premier, le Père, le Maître, toute sorte d’expressions que l’on trouve dans son œuvre unique et magistrale, Les Ennéades (traduites par son disciple Porphyre). L'Intelligence, c’est l'Esprit, ou encore l'être intelligible de Platon. Elle contemple l'Un et engendre ainsi la troisième hypostase: L'Âme, médiation entre l'Intelligence (qui est un « nous » collectif, en fait) dont elle procède et le monde sensible qui en émane. Elle peut être considérée comme une sorte de mouvement rationnel, organisateur. Se trouve ainsi créé un monde ordonné qui se divise en âmes individuelles - celles des hommes, des animaux et des plantes. L'âme humaine est une parcelle de cette âme engendrée par l'Intelligence contemplant l'Un. Chaque âme est ainsi une parcelle de Dieu, lequel est présent en chacun de nous. Le monde matériel est le point ultime de la diffusion divine. Entre Dieu, le niveau suprême, et la matière, le niveau extrême, l’âme évolue entre des intermédiaires, selon des niveaux d’intégration et d’unité successifs.

Bien sûr, le but de l'âme humaine est de s'élever jusqu'à l'Un. Nous devons tendre à le connaître, à nous fondre en lui. Pour cela, il faut se dépouiller de la vie des sens et atteindre l'extase où l'individu ne fait plus qu'un avec Dieu. Cependant, le monde spirituel n’est pas supraterrestre, ni un état originel définitivement perdu. Alors que pour la gnose le vrai moi spirituel s’est égaré dans le monde de la matière sous l’effet d’une divinité maléfique, et que nous ne pourrons retrouver notre Royaume qu’après cette vie terrestre, pour Plotin, certes, le « vrai » moi n’est pas de ce monde, mais il reste lié au moi le plus profond que l’on peut atteindre ici-même par une rentrée méditative en soi-même. Expérience mystique de vision de soi-même, le moi en Dieu nous est intérieur.

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Or, comme j’ai pu en faire plusieurs fois l’expérience avec la marche (http://fraterphilo.over-blog.com/article-ultreia-103930880.html), en Inde (http://fraterphilo.over-blog.com/article-texte-3-aurore-53316504.html), il existe pour Plotin lui-même certaines expériences privilégiées et extatiques (transes, yoga, marche…), où se pose clairement à un moment donné la question de savoir quelle est – de la quotidienneté utilitaire et laborieuse ou de ce sentiment d’unité – la véritable réalité. Et ces expériences extatiques, dès lors qu’elles sont conduites convenablement, permettent de dépasser l’ego, d’hausser alors le niveau de notre tension intérieure et de nous identifier ultimement à ce moi éternel.

C’est en ceci que Plotin est formidablement intéressant et actuel. Sa philosophie fournit, toutes proportions gardées, un modèle pour nombre de ces expériences qui valent comme source d’évolution existentielle, au sens où elles peuvent constituer un bouleversement fécond dans le rapport à soi-même, à l’autre et au monde d’un individu. En même temps, en situation de crise, elles constituent clairement une ressource thérapeutique éminemment appréciable en termes de régénération.

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Il reste, en ce qui me concerne, une dernière affinité avec Plotin : Deleuze disait quelque part que tous les grands philosophes avaient un cri ; il me semble – mais peut-être n’est-ce qu’une projection de ma part – que celui de Plotin a trait au caractère toujours éphémère et transitoire de ces expériences privilégiées. Ce serait un cri du style : « Pourquoi devons-nous redescendre ? Pourquoi et comment revenir de là-bas ?! ».

Rocamadour ; L'Ecole d'Athènes de Raphaël ; Plotin, personnage de L'Ecole d'Athènes
Rocamadour ; L'Ecole d'Athènes de Raphaël ; Plotin, personnage de L'Ecole d'Athènes
Rocamadour ; L'Ecole d'Athènes de Raphaël ; Plotin, personnage de L'Ecole d'Athènes

Rocamadour ; L'Ecole d'Athènes de Raphaël ; Plotin, personnage de L'Ecole d'Athènes

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3 octobre 2013 4 03 /10 /octobre /2013 17:26
L'ossature de l'existence

Ces quelques lignes du livre de l'écrivain voyageur Nicolas Bouvier, L'usage du monde, qui résonnent de façon particulièrement intense en moi, et qui me rappellent des sentiments que j'ai pu éprouver sur les routes de l'Inde, ou encore ces dernières années sur le Chemin.

Le narrateur évoque une nuit en Anatolie alors qu'il voyage vers l'Est dans une vieille voiture en compagnie du peintre Thierry Vernet

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"Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s'en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l'aube se lève, s'étend, les cailles et les perdrix s'en mêlent... Et on s'empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s'étire, on fait quelques pas, pesant moins d'un kilo, et le mot "bonheur" paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive.

Finalement, ce qui constitue l'ossature de l'existence, ce n'est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d'autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une méditation plus sereine encore que celle de l'amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible coeur".

L'ossature de l'existence
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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 19:27

Chers amis, sans autres considérations ou discours, et juste pour le plaisir, un petit bouquet de photos souvenirs de notre chemin en commun entre Le Puy et Figeac

 

 

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Le départ de la cathédrale du Puy

 

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Notre ami Pierre

 

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Véronique, reine du monde

 

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Bernadette et Etsuyo devant leur résidence secondaire

 

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Oui, Jean Marie, c'est comme ça le camino !!

 

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La Vierge noire au-dessus d'Espalion! Atmosphère, atmosphère!!!

 

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Conques. Autour de l'Abbaye

 

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Vue de Conques, le lendemain, à partir de la chapelle Saint Roque

 

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Pascal, Maître du monde

 

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Véronique, a lonesone pèlerine dans la Margeride

 

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Les trois grâces!!

 

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Un peu avant l'Aubrac

 

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La pause de Jean Marie et Pierre

 

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Marie Sainte Foy à Conque

 

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Ecoute papa!!

 

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Contemplation

 

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Etsuyo et Véronique dans l'Aubrac

 

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Avec l'homme aux trois chapeaux!!

 

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On est des bons!!

 

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Des très bon !!!

 

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Avant de quitter Bernadette à Espalion

 

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Buen camino à tous !!

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23 avril 2012 1 23 /04 /avril /2012 18:53

 

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Le départ du chemin à l'aurore sur la via podensis, à partir de la cathédrale du Puy en Velay

 

Après de longs mois de silence sur le blog de Fraterphilo liés à un travail intense d’écriture et de remaniement de mes cours de philo et d’histoire de l’art, je profite d’un nouveau passage par les chemins de Compostelle pour entamer une série d’articles : 1 – sur le Chemin (ici même) ; 2 – sur les groupes d’entraide (peut-être) ; 3 – sur la nouvelle forme de mes ateliers (sans doute) ; 4 – sur mon livre concernant l’œuvre de René Girard (si ce livre est bien publié, comme je l’espère).

Je poursuis donc ici la réflexion sur le « Chemin des étoiles »  entamée précédemment dans la catégorie voyageur pélerin  de ce blog (en 2010 et en 2011). J’indiquais dans ces différents articles que la marche était propice à la méditation, que le Chemin permettait en ce sens de cultiver concrètement la présence ( Texte 2. Installer la présence ), je faisais un lien entre les sensations et sentiments ressentis lors de mes voyages en Inde et ceux éprouvés sur le Chemin ( Texte 3. Aurore ), et j’établissais une analogie entre le chemin et notre existence dès lors que le chemin peut être considéré comme un condensé ou une mise en abyme - sur le modèle des poupées russes - de notre vie ( Texte 4. LES POUPEES RUSSES (Russian dolls) ).

 

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Conques

 

Toutes ces thématiques, et notamment l’idée de présence, se sont de nouveau imposées à moi avec évidence, à chaque étape, à chaque pas des sentiers escarpés de l’Aubrac et du Lot, quand l’émerveillement me saisissait face à un paysage, sentiment que je cherchais à prolonger, à graver en moi pour être bien sûr de le retrouver plus tard. Mais j’entends plutôt m’attacher ici à ce que véhicule ce mot étrange, « ultréïa », entendu plusieurs fois pendant ce pèlerinage et lu ici ou là sur des pierres, des croix, des monuments au détour du chemin. Cette expression s’est progressivement immiscée en moi alors que j’effectuais courant avril la partie française la plus difficile du Chemin, mais aussi la plus belle à différents égards – celle qui, passant par ce haut-lieu du pèlerinage que constitue Conques, traverse la haute Loire, la Lozère et l’Aveyron, entre Le Puy en Velay et Figeac (pas loin de 300 kms).

 

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La Margeride

 

 « Ultréïa » signifie en latin « passer outre », aller plus loin, plus haut. C'est un cri de ralliement des pèlerins et l'expression du dépassement physique et spirituel. Ultreïa (du latin ultra – au-delà - et eia, interjection évoquant un déplacement) est une expression de joie du Moyen Âge, principalement liée au pèlerinage de Saint Jacques. Ce mot était associé à des chants médiévaux rapportés dans le Codex Calixtinus, le premier ouvrage et guide connu du pèlerinage vers le 10ème siècle. Plus récemment, ce cri est devenu le titre d'un chant contemporain, également connu sous le nom de «Chant des pèlerins de Compostelle» (voir plus bas), composé par Jean-Claude Benazet. Il se transmet encore aujourd'hui sur le chemin, notamment à l'abbaye de Conques.

Pour moi, pour nous, il signifiait clairement une invitation, voire une injonction à transcender. Ultréïa, c’est l’incitation à dépasser les douleurs, la fatigue, les souffrances et désagréments (ampoules, tendinites, crainte des punaises de lit !) de toute sorte qui font que le pèlerinage est certes une joie, mais que tout cela passe d’abord par une épreuve de soi, physique, morale et spirituelle. Ce fut d’autant plus vrai sur ce terrain difficile, aux dénivelés très éprouvants pour les muscles et les articulations (je reviens avec une tendinite rotulienne nécessitant soins et repos), et dans des conditions climatiques bien peu favorables : vent, pluie, froid, grêle, et neige. A cet égard, le passage de l’Aubrac sous une neige abondante fut un moment certes difficile, mais aussi absolument mythique, au sens où cela fait partie des moments de gloire du pèlerin.

 

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L'Aubrac vers 9h du matin le 09/04/2012

Difficultés, dangers et souffrances étaient au rendez-vous : difficile d’avancer quand chaque pas s’enfonce dans la neige et que l’on n’y voit de moins en moins ; inquiétant aussi, car l’on n’est jamais très sûr de retrouver le balisage du chemin, et, sans que cela ne fut réellement dit, il n’était plus question de laisser quelqu’un marcher seul car ce sont des enjeux vitaux qui émergaient. Mais la beauté était là aussi, le sentiment de vivre un moment exceptionnel dans un paysage extraordinaire, la fierté du dépassement de soi, l’épreuve partagée, et au final une grande joie. Je connais bien des pèlerins réguliers, passés plusieurs fois à cet endroit, qui auraient aimé avoir la « chance » de connaître cette situation.

 

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 A l'arrivée au village Aubrac, la joie d'avoir surmonté l'épreuve

 

La beauté du chemin, ce sont ces situations dans lesquelles le pèlerin se sent vivre intensément, dans cet effort pour aller puiser en soi des ressources inédites.

La beauté du chemin ce sont ces paysages magnifiques que l’on habite lentement au cours de la marche, et ces lieux mystérieux et chargés de symboles tels que Conques, le joyau, où le pèlerin se sent dépositaire d’une tradition ancestrale.

 

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Conques

 

La beauté du chemin ce sont ces rencontres formidables où en quelques jours des individus singuliers et inconnus les uns des autres, de culture, d’âge, de classe sociale, de langage différents forment groupe et acquièrent des mécanismes quasi familiaux les uns envers les autres. Une japonaise parlant deux mots de français et trois d'anglais joue dans la même cour qu'une belge, un canadien, des allemands ou des français. La beauté du chemin c’est cette capacité de retour à l’innocence, la naïveté de l’enfance, cette attitude d’accueil devant ce qui se présente et se joue ici et maintenant chaque jour.

En ce sens, « ultréïa » désigne aussi pour moi ce dépassement chez chacun d’entre nous de ce qui constitue notre périphérie – position sociale, religion, culture, langue, opinions, préjugés, voire spécificités de caractère. Ce dépassement, ce mouvement de transcendance qui s’opère dans cette marche commune où nous sommes reconduits au primitif, fait signe, au-delà de ces différences individuelles, vers ce qui constitue notre noyau et qui se situe au plus profond de chacun d’entre nous - tout en faisant paradoxalement notre humanité commune. Pèlerin sans affiliation religieuse particulière, respectueux du catholicisme mais de culture athée, la spiritualité se manifeste concrètement pour moi de cette manière, avec cette sorte de puissance supérieure que je n’éprouve pas la nécessité de caractériser plus avant. Quoi qu’il en soit, c’est sans doute ce sentiment commun d’avoir l’essentiel en partage qui est source de cette familiarité, de cette complicité qui s’instaure très vite entre pèlerins, de ce sentiment de fraternité et de solidarité toujours très émouvant.

 

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Figeac, 2012

 

A cet égard, la beauté du chemin, c’est aussi le fait que les moments et rencontres de tous les caminos sont toujours aussi forts. Cette magie des rencontres peut se produire entre des individus inconnus, qui ne sont liés par rien d'antérieur, des individus libres dont les relations ne sont grevées par aucun contentieux, ou qu'un attachement particulier conduirait à se replier sur la sphère privée, sur le connu, trop connu. Sans doute est-ce aussi la raison pour laquelle le camino est une affaire personnelle qu'il est préférable d'aborder de façon solitaire.

 

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2010, Burgos

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Santa Domingo de la Castalda, 2009

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2009, non loin de Burgos

     Les rencontres du premier camino sont toujours présentse en moi, gravése en mon coeur. Chacune de ces rencontres est aussi belle que l’autre ; elles sont incomparables en fait, l’une ne remplace pas l’autre, mais s’y ajoute comme une expérience qui ne cesse de se déployer. 

 

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2011, après Santiago, vers Fisterra

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Santiago de Compostella, 2011 

 

Le chant des pèlerins de Compostelle

Tous les matins nous prenons le chemin,
Tous les matins nous allons plus loin.
Jour après jour, St Jacques nous appelle,
C’est la voix de Compostelle.

Ultreïa ! Ultreïa ! E sus eia (ainsi soit-il)
Deus adjuva nos ! (que dieu nous aide)

Chemin de terre et chemin de Foi,
Voie millénaire de l’Europe,
La voie lactée de Charlemagne,
C’est le chemin de tous mes jacquets.

Ultreïa ! Ultreïa ! E sus eia
Deus adjuva nos !

Et tout là-bas au bout du continent,
Messire Jacques nous attend,
Depuis toujours son sourire fixe,
Le soleil qui meurt au Finistère.

Ultreïa ! Ultreïa ! E sus eia
Deus adjuva nos !

 

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La Vierge noire, en surplomb d'Espalion (avril 2012) 

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12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 11:46

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La Compostella 

 

Caminante no hay camino. El camino se hace al andar

Antonio Machado

 

Il n’y a pas de chemin.

Le chemin se fait dans le cheminement.

 

The path does not exist. We just do it while walking.

 

  

 

De retour de Santiago où je viens d’achever le pèlerinage de Compostelle, je souhaite revenir un moment dans cet article de la catégorie voyageur pélerin  sur deux aspects – clairement interdépendants - qui m’ont particulièrement frappé et que j’avais commencé à développer dans un précédent article (Texte 3. Aurore ) : le thème du chemin comme mise en abyme, ou métaphore, de nos vies, et l’idée d’une communauté de sentiments, d’impressions, de ressentis entre le voyage en Inde et le camino.

 

De toute évidence, le camino peut être pensé sur le modèle de l’identification entre micro et macrocosme, et, ne serait-ce que sur ce plan, la ressemblance avec le voyage en Inde est déjà présente. Plus précisément, on peut parler d’une mise en abyme (comme disent les littéraires) de nos vies, c'est-à-dire d’une histoire dans une histoire plus vaste. La métaphore des poupées russes enchâssées les unes dans les autres illustre très bien ce point de vue. Le chemin serait ainsi une petite poupée ; plus loin, chacune de des nouvelles étapes du camino, avec ses joies, ses peines et ses inconnues, constituerait la plus petite des poupées russes d’un ensemble de poupées constituant notre existence - voire l’univers dans son ensemble, si l’on adopte une perspective clairement holistique. De ce point de vue, le fait d’avoir, par nécessité, découpé l’ensemble du chemin jusqu’à Santiago en trois parties (trois années successives) participe sans doute de ce sentiment très fort pour moi d’identité, d’analogie, entre le chemin au sens physique du terme et l’existence elle-même ; s’est  ainsi naturellement imposée à moi cette idée que le chemin entre dans nos vies, qu’il est en ce sens bien plus qu’un lieu géographique et une épreuve psycho physique.

  

 

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Mais, quel est l’intérêt de ce type d’images, analogies ou métaphores ? Disons que si l’on accepte cette idée que le chemin vaut comme concentré métaphorique de nos existences, avec ses joies, ses souffrances, ses diverses modalités relationnelles, alors les moments de marche solitaire où l’on apprend à mieux se connaître, à éprouver ses limites, sont de toute première importance et acquièrent une intensité inédite. Nous sommes en effet reconduits à des besoins simples et primitifs : marcher, le gîte, le climat, les capacités et soucis du corps, le ravitaillement (le pèlerin n’est pas un touriste, il ne visite pas, ne lit pas ; il marche). Le dehors et le dedans sont inversés : ce que l’on peut appeler notre « chez nous », notre foyer, c’est désormais dehors ; dans la vie courante, le déplacement est transport, un passage anecdotique destiné à être le plus bref possible entre deux points constituant une base et un but. Sur le chemin, c’est l’inverse ; les auberges ne sont jamais que des moments  transitoires et inessentiels, même s’ils peuvent être joyeux et fraternels, entre deux « chez nous » – c'est-à-dire deux dehors. En marchant, chaque nouvelle aube est attendue dans l’effervescence, source de nouveauté, de rencontres et d’inconnu ; la marche est une manière de se rapprocher de la vie comme source intarissable d'éternelle nouveauté; on s’enchante d’une aurore qui, tel un premier matin du monde, infuse dans nos corps s’éveillant à l’unisson, d’un paysage dont la présence s’installe lentement en nous ; mais, en même temps, une ampoule, une tendinite, etc. peuvent devenir de sérieux handicaps.

 

  

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Inoubliable sentier du petit matin qui monte dans le soleil naissant de la Castille ; en planant au-dessus des nuages, vers le village et l’église d’Ocebrero, la Galice à l’horizon, le marcheur réalise le sens de l’expression « chemin des étoiles » ! Ou encore, après Finistera, cette aurore entre les grands arbres (eucalyptus) bordant un chemin forestier, en compagnie d’un jeune canadien émerveillé comme moi, soutenu par le chant des oiseaux, le sentiment incroyable de pénétrer dans une cathédrale, un temple vivant (« La nature est un temple dont les vivants piliers… »).

 

 

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Admirables correspondances ! Comme le peintre à ses heures inspirées, tout se passe comme si le pèlerin s’extrayait d’un rapport utilitaire au monde environnant pour aller vers l’initial, un monde fait de signes, l’ante prédicatif constituant l’expérience phénoménologique. Le rapport au corps est ici essentiel ; c’est par lui, par la symphonie des sens pleinement éveillés, tout autant que par ses douleurs, que j’ai le sentiment d’être partie prenante d’un réseau de significations oubliées, mais subitement régénérées. Les arbres, l’eau de la fontaine, les lapins, le renard, les serpents, les cigognes, les hommes que l’on croise sur le chemin, les paroles et les regards s’inscrivent dans un subtil réseau de sens.

 

 aube

  

 

Une petite anecdote illustrant cette régénération du système signifiant et la relation qui s’établit entre pèlerins : je marchais en compagnie d’un anglais vers 9h du matin du côté du monastère de Samos, un peu après Tricastela en Galice ; c’était une voie annexe, peu fréquentée parce que plus longue. Nous aurions bien visité ce monastère visiblement majestueux, mais il n’ouvrait qu’à 10h. Le pèlerin n’attend pas, ne visite pas, il marche. Nous avons donc poursuivi notre chemin, et, à la sortie de Samos, sur la route, j’ai trouvé un credential (le passeport du pèlerin, indispensable pour entrer dans les auberges et surtout obtenir la Compostella finale). Il appartenait visiblement à un espagnol de Leon. Je l’ai évidemment ramassé, sans trop savoir ce que j’allais en faire. De toute la journée, je n’ai rencontré qu’une pèlerine espagnole à qui j’ai demandé si elle ne connaissait pas cet homme (ce n’était pas le cas).

En arrivant dans la ville suivante, j’ai pris exceptionnellement un bon hôtel ; le temps de m’installer, la douche, etc., le directeur vient me voir, me demande si je m’appelle bien Pascal, et si j’ai trouvé un credential !! Comment pouvait-il savoir cela ? A mes questions, il me répondit simplement : « c’est le camino ». Séquence émouvante que j’eu envie de pousser à son terme : je suis donc allé remettre le credential dans une auberge de l’autre bout de la ville, à un vieil homme simple de Leon ne parlant qu’espagnol, visiblement épuisé, et qui était évidemment ravi et soulagé de retrouver son précieux document. Il était trop fatigué pour me payer une bière, mais il m’expliqua qu’il avait deux fils qui travaillaient à Paris.

Ce n'est évidemment qu'une anecdote, et peut-être un simple réseau de circonstances. Mais il est tout de même étonnant de voir comment tout a rapidement - et silencieusement - conspiré au sein de la "caravane" pour que le crédential soit retrouvé. Les connaisseurs apprécieront...

 

  

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Incontestablement la marche au long cours est source de joie, libératrice d’endorphines. Cette joie de la pleine signifiance, cette plénitude, est peut-être après tout l’expérience ultime et sublime du pèlerin, spécialement sur le chemin de Compostelle qui, contrairement aux autres pèlerinages (Rome, Jérusalem, La Mecque…), se caractérise moins par l’intérêt de son but final que par le chemin lui-même.

Ce fut particulièrement vrai pour moi, surtout après l’arrivée à Santiago quand, l’essentiel étant accompli (Compostella en poche), j’ai décidé de poursuivre vers Finistera avec quelques autres pèlerins. Le sac allégé, les derniers accessoires superficiels confiés à un hôtel de Santiago, nous sommes alors repartis pour Finistera (90 kms). C’est sans doute cet allègement dans tous les sens du terme, cette grande liberté, qui m’a renvoyé à un sentiment ressenti bien des années plus tôt en Inde quand j’avais laissé mon sac à Pondichéry pour sillonner les temples du Sud. Un sentiment à la fois de légèreté et de plénitude. A partir de là, tout est bien : les souffrances - ampoules, contractures, coups de soleil, piqures d'insectes, etc. - sont dépassées, intégrées, acceptées avec joie même, comme partie d'un ensemble qui constitue la vie dans sa totalité. Fort de cette "grande santé", le monde est réseau de signes, de correspondances ; le pèlerin se sent le bienvenu partout, les personnes de rencontre, autochtones ou non, le guident vers son but. Les derniers kilomètres avant Finistera, la fin réelle du chemin des étoiles (le bout du monde pour les anciens pèlerins), se déroulèrent ainsi sur un chemin dallé, une espèce de voie romaine qui longe la mer et des plages magnifiques, comme une voie royale.

 

  

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Il faudrait tout un article pour évoquer les rencontres aussi étonnantes, merveilleuses, qu’improbables du chemin. Il n’est pas rare qu’une table d’auberge ou des restaurant de pèlerin soit internationale ; un soir, il m’est arrivé de dîner à la même table avec des espagnols, une suédoise, une sud-africaine, des japonais, une coréenne, un bengla deshi (!), un allemand, une hongroise, des anglais, un suisse, et j’en oublie certainement.

 

 

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Mais si le lecteur veut avoir une idée du type de rencontres possibles sur le camino et faire une expérience de la grâce, aussi bien visuelle qu’auditive, je lui suggère de cliquer sur le lien suivant (www.jinhyunglim.com).

Que dire aussi de cette mémorable fête finale dans les rues de Santiago sur fond d’une musique galicienne qui rappelle tellement les inter celtiques ! Attention cependant à ceux qui veulent rester abstinent ! Là aussi, le chemin est un concentré, et la pression est particulièrement forte. Difficile de s'extraire du groupe en de telles circonstances ! 

 

  

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Les instants de joie et de grâce advenant sur le chemin des étoiles, ainsi que ses épreuves, ne peuvent manquer de faire signe vers ce qui constitue l’essentiel de nos existences. Moments privilégiés propices à des remises en question existentielles, une réévaluation de chacune de nos priorités, une ré estimation de nos relations, une relativisation de nos soucis habituels. Ce n’est sans doute pas par hasard que l’on rencontre sur le chemin certains jeunes sous main de justice qui effectuent le pèlerinage comme une sorte de « peine de substitution » officielle, et dont le credential (avec ses cachets marquant la progression des étapes) attestera de leur démarche devant les juges. D'ailleurs, la Compostella est assez prisée en Espagne pour étayer les CV dans une perspective professionnelle, et les espagnols sont de plus en plus nombreux à partir de Pontferrada et Sarria, limite minimum pour l'obtenir. Leur pèlerinage est assez souvent folklorique, et les bars sont bien fréquentés, mais tout cela est au final très sympatique. Quoi qu'il en soit, on peut comprendre que la Compostella signifie globalement que le pèlerin est capable d'abnégation, de courage et qu'il est digne de confiance. 

 

 

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Au delà de cette dimension morale, je dirais en ce qui me concerne que, parvenu à un certain seuil d’intensité, ne peut manquer d’émerger un doute sur la valeur ontologique de l’expérience commune. Est-ce le monde habituel qui a le plus de réalité, ou celui-ci – pèlerinage, expériences initiatiques de différente nature - dans lequel j’ai le sentiment d’être en phase avec l’être de l’univers, avec moi-même, au cœur de ce qui compte réellement pour moi ? Il serait sans doute trop facile, ou abusif, de se prononcer.  Et cela dans la mesure où la « vérité du travail » - ce que l’on appelle généralement le principe de réalité (sans évoquer ici la connotation psy de cette expression) - est entêtante. On se fracasse bien souvent sur le monde rugueux de la quotidienneté laborieuse, lequel oppose une résistante qui impose un respect parfois teinté d’amertume.

Mais, il existe aussi de toute évidence des expériences exceptionnelles à caractère initiatique (Texte 2. Installer la présence ) qui nous reconduisent à notre part d'enfance et dont on ne peut négliger l’importance tant leur aspect inoubliable peut guider ou conditionner le reste de l’existence de certains hommes. Elles sont de celles qui permettent simplement de  franchir certains seuils d’intensité énergétique, et qui donnent par là même à voir la vie commune - l’existence phénoménale régie par ses impératifs utilitaires - comme le jeu de la Maya. Ce monde de l'expérience commune ne serait ainsi que l’expression d’une illusion, régie par l’enchevêtrement de nos désirs, craintes, intérêts, etc., au regard d’une vérité plus vaste, primitive, initiale, intangible, laquelle se manifeste dans la grâce de tels instants privilégiés.

 

 

sadhus

 

 

Le camino est l'une de ces façon d'incarner, de s'inscrire concrètement dans le grand cycle des morts et des renaissances symboliques, tout comme le culte de Shiva en est une autre en Inde. Les anciens pèlerins de Compostelle avaient réellement le sentiment d'achever une vie en arrivant au bout du monde sur la Costa Da Morte; et le retour, à pied bien sûr, constituait le processus régénérateur dans sa phase ascendante. Pour chacun d'entre nous, l'arrivée à Finistera inaugure ainsi un nouveau cycle de vie. 

Que la joie demeure ! 

 

 

DSCN2999.JPG  L'attestation de pèlerinage jusqu'à

la Costa Da morte de Finistera

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2 juillet 2010 5 02 /07 /juillet /2010 14:59

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Début juin, je suis revenu sur le chemin de Compostelle, que j’avais quitté en septembre 2009 à Burgos. En raison d’une supposée affluence exceptionnelle de pèlerins liée à cette année jacquaire, j’ai fait une première tentative sur le Camino del norte (entre Hendaye et Bilbao), normalement beaucoup moins fréquenté. Mais cette tentative s’est avérée décevante, d’abord à cause d’une météo épouvantable (pluie, vent, brouillard dans les Pyrénées), mais surtout parce que je n’y ai absolument pas retrouvé l’esprit du chemin ; seulement l’idée de performance sportive qui ne correspond évidemment pas à ma recherche personnelle. Bref, j’ai très rapidement décidé de retourner sur le « vrai » camino, et j’ai pris un bus à San Sebastian pour Burgos, avec mon idée initiale de marcher jusqu’à Leon (un peu plus de 200 kms).

 

J’ai donc retrouvé le chemin là où je l’avais laissé, avec ses sensations, ses pèlerins (pas plus nombreux que d’habitude finalement), ses « albergues » (les auberges de pèlerins), ses rencontres, ses joies, ses souffrances aussi (ampoules, tendinite), et toute sorte de réjouissances (punaises de lit, piqûres d’insectes divers). La particularité de ce tronçon fut la découverte de la Meseta, cette Espagne profonde, désertique, - avec ses villages quasi abandonnés dignes d’un western - où l’on peut très bien marcher par endroits pendant dix sept kilomètres sous un soleil torride, sans rencontrer âme qui vive, ni même un point d’eau.

 

 

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Mais, l’intuition à l’origine de cet article m’étant venue en marchant, c’est sous le signe de Nietzsche que je souhaite le placer. On le sait en effet, la pensée qui découle d’une marche est à privilégier sur toute autre pour Nietzsche. En outre, cette réflexion concerne principalement l’aurore, titre de l’un de ses ouvrages majeurs, et métaphore qui féconde l’ensemble de son œuvre à maints égards.

 

Dans un article précédent (Texte 1. Pérégrinos ), j’écrivais que, étrangement, j’avais retrouvé dans cette aventure du camino des sensations, des émotions – une certaine qualité d’atmosphère - que j’avais éprouvées bien des années auparavant sur les routes de l’Inde. C’est cette idée que je voudrais préciser ici avec un exemple particulier.

 

En Janvier 1991, j’ai séjourné quelques semaines près de Pushkar dans le désert du Rajasthan, avant que ce village ne devienne un lieu touristique prisé. Pushkar faisait partie de ces lieux un peu magiques, de ceux que nous appelions des « Shiva places » (comme Hampi, Gokarna, Omkareshwar, Rishikesh, Puri, Bénares, bien sûr), et que les voyageurs-pèlerins se recommandaient sur le ton de la confidence, avec un air d’initié, comme s’ils avaient conscience du danger de galvaudage qui les guettait.

 

Ce début d’année 1991 était une période à la fois étrange et tendue, puisque la première guerre du Golfe menaçait. Certes, les autochtones et moi-même étions assez loin – géographiquement et mentalement - de ces préoccupations géo politiques, quoique les villageois étaient globalement favorables à Saddam ; ce qui n’était pas sans créer certaines tensions, notamment avec les américains, ou encore les nombreux jeunes israéliens qui sillonnent l’Inde, le shilum en bandoulière, après leur long et difficile service militaire. Il flottait quoi qu’il en soit quelque chose dans l’air qui rendait très particulière l’atmosphère de ce village dédié à Brahma le créateur, et dont le lac sacré, source de régénération célèbre dans toute l’Inde, en fait un haut lieu de pèlerinage.

Le lac de Pushkar est entouré d’anciens palais de Maharajas plus ou moins en ruine, dans lesquels résidaient et officiaient encore à cette époque toute sorte de clochards célestes et de sectes étranges. Ces palais forment un superbe écrin pour le merveilleux petit lac du village, lui-même encaissé entre des collines au cœur du désert.

 

 

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C’est dans ce contexte particulier que j’ai vécu quelques semaines avec un groupe de sâdhus à la lisière du désert, en périphérie du village. Les sâdhus sont, dans la société indienne, ces ascètes barbus et chevelus, souvent recouverts de cendre, développant d’étranges pouvoirs yoguiques, errant de temples en temples, de lieux saints en villes sacrées. Ils sont censés avoir renoncé à toute vie sociale et familiale, à ce que la société traditionnelle des castes appelle la loi du dharma, pour se consacrer à une quête purement spirituelle. Dépositaires des Textes sacrés et des savoirs ancestraux, dans les lieux saints comme Pushkar ils tendent à assurer les rituels (pujas) en collaboration avec les brahmines. Ils passaient ainsi une partie de la nuit à chanter et à réciter des mantras. La lancinante mélopée de leurs chants rituels qui résonnaient en écholalie sur le lac, entre les collines, contribuait à renforcer l’atmosphère fantastique du lieu.

En présence de ces Sages, contemplant la perfection de leurs gestes ancestraux, j’avais constamment l’étrange sentiment d’une transcendance vécue concrètement, de me situer à un autre niveau de réalité au regard des affaires terrestres, de la guerre qui menaçait, etc. - lesquelles tendaient à m’apparaître comme des jeux d’enfants déraisonnables. Un peu comme dans ces pièces de théâtre ou ces films dans lesquels on voit les dieux grecs délibérer dans l’Olympe sur le sort des hommes, marionnettes du destin. Il faut dire qu’un véhicule incontournable des rituels en question était le soma, nectar d’éternité, - qui n’est rien d’autre que le charras, le haschich -, que nous consommions sans modération. Je dois avouer quoi qu’il en soit que cette expérience métaphysique vivante m’a marqué, et qu’il m’arrive encore aujourd’hui d’avoir des doutes sur le statut de notre réalité quotidienne - d’autant que mes études philosophiques ultérieures ont alimenté (sur un mode plus intellectuel) ce type d’interrogations.

 

Les conditions étaient rudes pour un occidental, la vie quotidienne étant réduite à des gestes et préoccupations de base – le bois, le feu, l’eau, le riz, la couverture. De plus, à cette époque de l’année, le désert est très chaud en journée et glacial la nuit. Conditions ascétiques donc, et difficiles, d’autant que j’étais  moi-même dans une période délicate, à une croisée des chemins de ma vie, en quête éperdue d’un sens quelconque. Mais, dans l’état d’esprit où je me trouvais à ce moment précis, il me semble que j’avais justement besoin d’une expérience extrême de ce genre. D’ailleurs, ce parcours initiatique fut effectivement décisif pour moi à bien des égards, expérience-source d’évolution existentielle dont certains épisodes sont si particuliers que je ne peux y faire allusion autrement que de façon romanesque, sur le mode onirique de la Nouvelle fantastique ou merveilleuse (Création littéraire ).

 

Cependant, en marchant sur le camino, je me suis souvenu d’une chose particulière concernant Pushkar : aux portes du désert, nous passions normalement la nuit autour des braises encore fumantes d’un foyer entretenu tard dans la nuit. Mais, vers 4 ou 5 heures du matin, les sâdhus avaient l’habitude de préparer un feu pour lequel on sentait que le rituel était plus solennel. C’était une puja quotidienne, incontournable et très codifiée, qui avait une fonction bien précise : elle visait à invoquer la venue du soleil, ou peut-être du jour. Et ces hommes étaient absolument persuadés – cela ne se discutait pas en fait – que c’était grâce à cette puja que l’aube apparaissait aux hommes, que sans le rituel en question (ses gestes, ses mantras) nous serions restés dans la nuit. J’éprouvais, devant ce mystère, un sentiment très étrange, de joie et de puissance aussi, quand l’aurore s’annonçait. Mais peut-être plus étrange encore, le fait que je conçoive comme plausible, comme non indue, cette sorte d'extension de la fonction performative du langage. Un peu, cela dit, comme il n’est sans doute pas absurde de concevoir la possibilité de la réincarnation quand on partage le quotidien de lamas tibétains pour qui c’est une chose « naturelle », ou évidente. Il faut dire en l’occurrence que les gestes ancestraux des sâdhus étaient parfaits. Ces hommes, semblant avoir annihiler tout ego, donnaient une telle impression d’harmonie, de communion avec la nature en train de s’éveiller, que j’avais le sentiment que les gestes de salutation au soleil et l’advenue de l’aurore se fondaient mystérieusement dans une espèce d’unité nécessaire.

Quoi qu’il en soit, c’est peut-être de cette époque que date mon attirance pour les doctrines et disciplines mettant en jeu les analogies entre micro et macrocosme (yoga). De même que ma tendresse pour l’anthropologue Marcel Mauss, avec son respect pour les interprétations émanant des indigènes eux-mêmes sur leur rapport au monde, sur leur propre expérience (conception qui lui valut des reproches de non scientificité, de la part de Lévi Strauss, notamment).

 

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Mais, me dira-t-on, quel rapport avec le camino ? En fait, la question serait plutôt : pourquoi me suis-je souvenu de cette épisode particulier alors que je marchais sur le Chemin de Compostelle ? Et en quoi est-il suffisamment significatif pour justifier un article ?

Le point commun entre les deux scènes est clairement l’aurore. Et, plus précisément, la jubilation lors de ce moment privilégié que constitue son advenue, quand l’intensité de l’aurore à son acmé est aussi bien celle des arbres, des ruisseaux, des animaux, que celles des corps des pèlerins. Jamais sans doute n’ai-je éprouvé plus profondément, dans la solitude de l’aurore, ces harmonies rythmiques du corps communiant avec la nature. Là, sur le camino, m’est apparu en pleine lumière le sens de cet adage : « le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt ». Sentiment de joie et de puissance, d’être maître du monde, régisseur de cette symphonie des sens - expérience d’unité cosmique de la marche que je n’échangerais pour rien au monde.

 

 

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La marche, au sens de la longue randonnée, de par sa régularité, voire sa monotonie, est propice, si ce n’est à une relecture de sa vie, du moins à des processus de réminiscences. Elle est sans doute aussi, plus prosaïquement, productrice d’endorphines, et donc d’états de conscience jubilatoires tels que ceux que je décris ici.

Que les pèlerins plus traditionnels de Compostelle – que je respecte au plus haut point - me pardonnent mon espèce  de paganisme. L’expérience religieuse se situe précisément pour moi dans ces moments privilégiés de communion, d’unité cosmique, expériences de joie, source d’ouverture sur soi-même et les autres.

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