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28 novembre 2015 6 28 /11 /novembre /2015 13:36
France / Japon : une comparaison éclairante

Mon article de philosophie comparée entre la France et le Japon ronronnait tranquillement quand advint l’événement du 13 novembre 2015. Sidéré, peiné et en colère comme la plupart d'entre nous dans un premier temps, il n'était plus question d'article, ni d'une quelconque écriture d'ailleurs. Il me semblait de toute façon que sa thématique était déplacée en la circonstance. Pourtant, il est bien possible que se trouve aujourd'hui justifiée cette comparaison visant à faire ressortir les caractéristiques essentielles de la France. En effet, janvier 2015 nous l'a montré (et je renvoie à mon article du 6/02 : Une affaire de corps), notre pays, telle l'huître qui produit une perle lorsqu'elle est agressée, ne semble jamais plus être lui-même dans toute sa grandeur que lorsqu'il fait face à ces drames qui le touchent dans ce qui fait son essence. il me semble donc que cet exercice comparatif doit permettre de mettre les dîtes caractéristiques en lumière avec encore plus d'éclat. Et puis, je suis assez d'accord avec l'idée que, dans ces temps tragiques, il est urgent de ne rien changer ; chacun a donc intérêt à continuer à faire ce qu'il fait le mieux.Voici donc, dans les lignes suivantes, ce modeste exercice de comparaison.

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Mon dernier article sur ce blog au retour de mon voyage au Japon (le 14/10 : Japon ; la noblesse des humbles) s'attachait surtout à ce que j'appelle des déterminations géo-philosophiques permettant de rendre compte de la spécificité de ce pays. En fin d'article, je m'étais arrêté sur l'idée que cette culture m'avait aussi procuré un regard régénéré sur la culture française, et cela dans la mesure où - Je me permets de me citer : "la rencontre de l'autre, l'épreuve de l'étranger, fait ressortir la singularité de certaines de nos caractéristiques propres ; et, en ce sens, elle est évidemment féconde. Quoi qu’il en soit, elle amène à réfléchir sur ce qui fait à la fois la grandeur et la difficulté de la France dans son souci historique d'universalité."

C'est sur ce point que je souhaite insister ici. Le Japon a ceci d'intéressant dans ce travail de comparaison qu'il est à la fois lointain et proche ; il est cet autre radical dont la rencontre vient, par un effet de contraste, pointer la singularité de ce qui nous semblait aller de soi, une sorte de point aveugle dans notre culture ; et en même temps, de par sa modernité, il n'est pas assez exotique pour que cette comparaison ne nous trouble pas, ne soit pas pertinente.

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Aux fins de cette comparaison, je reviens rapidement sur un aspect du Japon qui ne peut laisser l'observateur insensible : le sentiment de solidarité organique de ce peuple. Malgré sa modernité et la santé de sa démocratie, d'un point de vue sociologique la civilisation japonaise se situe encore et toujours dans un cadre holiste où le tout de la communauté prime sur l'individu, ce tout étant lui-même en relation analogique étroite avec le tout cosmique. Configuration qui fait en grande partie la puissance du Japon : son dynamisme permet au grand nombre de jouir individuellement de ce que l'on appelle les fruits de la croissance, mais cet aspect ne se résout pas en un pur individualisme consumériste qui ferait peu de cas de l'environnement humain et naturel. Dimension d'ouverture éminemment sympathique de la culture japonaise, on sent bien que, cultivé par une multiplicité de rites, le sentiment d'appartenance des individus à cette structure "sociocosmique" est très fort ; d'autant qu'il bénéficie de l'apport historique du bouddhisme zen, lequel favorise lui-même un respect généralisé et l'absence d'incivilités. Cependant, plus problématique concernant cette solidarité organique, la dimension de fermeture qui renvoie au mythe originel d'un Japon pur et sacré, au sentiment d'appartenance lié au sang ; sentiment qui, sans même évoquer le pire (le drame historique de la volonté de domination du Japon au 20ème siècle), implique dans le meilleur des cas la crainte de l'étranger et de la dissolution d'une supposée identité originaire.

Étant données ces coordonnées japonaises, quels sont les points de comparaison intéressants avec notre pays ?

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Comme tous les pays occidentaux, la France connaît depuis plusieurs siècles ce que Tocqueville appelle la démocratisation, un processus continuel d'égalisation des conditions, lequel - après le religieux et le politique - pénètre désormais toutes les sphères de façon exponentielle. Ce processus va de paire d'un point de vue sociologique avec un mécanisme corrélatif : le passage du holisme à l'individualisme. Tocqueville montre bien que, pour le meilleur comme pour le pire, ce processus est inéluctable, "providentiel", et qu'il ne s'agit donc pas de le déplorer avec des discours moraux. Dans ce cadre sociologique "nouveau", il s'agit bien plutôt pour lui de défendre la liberté face un pouvoir dont il pressent les potentialités totalitaires. Quoi qu'il en soit, déclin des transcendances, et donc des structures verticales avec leurs vertus d'intégration, le sentiment d'appartenance au corps social ne va pas de soi dans nos sociétés modernes, et peut-être encore plus en France. Et cela pour plusieurs raisons : l'individualisme favorise le court-termisme, les paroles ponctuelles et les alliances temporaires, plutôt que la fidélité, la transmission et le sens de l'histoire (et le système de formation de nos élites ne favorise pas non plus une profondeur historique qui serait nécessaire en ces temps tragiques). En outre - différence essentielle avec le Japon -, l'ouverture de la France à des vagues successives d'émigration n'est pas sans incidence sur ce sentiment d'appartenance et sur l'intégration d'un ensemble de règles du vivre-ensemble.

Comment trouver sa place dans une société individualiste dès lors que l'on n'en maîtrise pas les codes ? Dans le cadre holiste qui est celui de nombreuses populations du continent africain, l'éducation d'un jeune est confiée à l'ensemble de la communauté (et non au cercle primaire de la famille) qui l'accompagne de façon ritualisée tout au long des étapes de sa vie. Ce n'est qu'un exemple, mais comment ne pas voir que ces populations sont déstabilisées dans le contexte occidental, et que l'absence de repères en la matière crée un terreau favorable à ce que nous appelons des incivilités (dans le meilleur des cas) ? Et cela d'autant plus que les difficultés rencontrées (école), les sentiments d'échec et de rejet (chômage, mépris, racisme), avec l'amertume qui en résulte, peuvent rencontrer des rancœurs liées à l'ancienne domination coloniale. Absence de transcendance, perte de sens et matérialisme, injonctions à la réussite individuelle, redoutable cocktail pour cette jeunesse déboussolée.

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Il n'est pas question ici d'excuser l'inexcusable, de générer un quelconque sentiment de culpabilité dans la mesure où, si le chantier est immense, beaucoup a été fait en matière de lutte contre le mépris et d'égalité des chances. Le propos n'est pas non plus de s'élever contre l'immigration dans la mesure où cet accueil fait partie à mon sens des éléments constitutifs de cette fameuse identité française. Il s'agit plutôt de clarifier la problématique et de prendre la mesure de la difficulté française quant à ce sentiment d'appartenance. Difficulté est un mot faible ; il faudrait plutôt parler d'une véritable gageure - qui fait aussi la grandeur de la France. Quels en seraient les termes ?

Nous nous situons dans ce cadre individualiste et, en même temps, cette tradition d'accueil fait partie de notre ADN. Dès lors, ce sentiment d'appartenance n'est pas donné, il ne peut s'agir de solidarité organique à strictement parler puisque nous ne pouvons nous appuyer ni sur le sang, ni nous retrancher derrière une mythologie commune (la République manque assez souvent de rituel et de la dramaturgie qu'appelaient de leurs vœux Rousseau ou Malraux). Comment se donner alors des valeurs communes qui doivent permettre à la communauté nationale de se souder ?

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En fait, ces valeurs existent ; elles n'avaient pas disparu, mais, dans la prose un peu terne du quotidien, nous les avions quelque peu oubliées. Or, le surgissement de l'événement, l'épreuve tragique qui nous a frappés le 13/11 et les témoignages d'affection, de soutien et d'admiration (du Japon et d'ailleurs) sont venus nous rappeler que ce qui constituait la France, c'était une culture, un art de vivre reconnus et admirés un peu partout, mais aussi son drapeau qui signifie la défense de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. Au-delà de nos sempiternelles querelles, des membres de la communauté ont été attaqués, et soudainement, comme en Janvier, le corps s'est précipité de façon quasi chimique (le corps politique, le Peuple), autour de ces valeurs qui font rayonner notre pays dans le monde entier. Autrement dit, nos valeurs sont universelles et l'événement leur a redonné du corps. Notre étrange identité, cette singularité paradoxale, c'est son universalité ! Elle est certes toujours à cultiver et à ré interroger car elle n'est pas donnée et sa difficulté est à la mesure de ce paradoxe. Mais, s'il doit être un impératif catégorique dans nos éléments identitaires, c'est de ne rien lâcher du côté de l'universel.

Dès lors, il faut croire que notre pays a les moyens de ressortir renforcé de ce drame. Tout en prenant les mesures nécessaires - militaires, policières - à la sécurité dans la période manifestement dangereuse qui est en train de s'ouvrir, il faut ne jamais céder à la tentation de l'exclusion et privilégier cette fraternité qui nous fait si souvent défaut dans la pratique quotidienne. Ce qui implique aussi des moyens en termes d'éducation, d'initiatives citoyennes, etc.

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Entre l'échec du système d'intégration, les inégalités scolaires et sociales et la perte de sens de notre société matérialiste, laquelle est au principe d'un déchaînement du désir mimétique et de la violence qu'il génère, les défis qui attendent notre société sont redoutables. Mais, s'il est un motif d'espoir, certains signaux indiquent que, dans ce moment historique, la classe politique dans son ensemble et le peuple lui-même semblent vouloir éviter la tentation du bouc émissaire pour privilégier la raison et la recherche de solutions en vue d'une meilleure cohésion sociale. A cet égard, une autre question se pose, non moins redoutable, et qu'il ne sera pas possible d'éluder : comment une société avec de telles valeurs a t-elle pu sécréter des tueurs de cette nature ?

 

Sur le Japon : http://fraterphilo.over-blog.com/2015/10/japon-la-noblesse-des-humbles.html

France / Japon : une comparaison éclairante
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Penser la violence ; l'oeuvre de Girard

Paru en Mars 2018 chez HDiffusion, Penser la violence de Pascal Coulon. 20 euro dans toutes les "bonnes librairies"

 

 

La violence a fait au cours des deux derniers siècles l'objet d'une pléthore de recherches dans bien des domaines, et nombreux sont les livres qui ont traité de la question en lui apportant des réponses fécondes. Bien peu cependant l'ont abordée dans sa dimension génétique essentielle de violence fondatrice. Et, pour cause ! Penser que toutes les communautés humaines et l'ensemble des processus civilisateurs, avec leurs rites, leurs cultures, etc., trouvent leurs origines dans une violence radicale qui en constitue la fondation ne va pas de soi ! De ce point de vue, Freud semble bien avoir la paternité de l'idée fondamentale d'un meurtre initial, paradoxalement à la source de la civilisation, de la morale et de la religion. Mais ne s'agit-il pas d'un mythe ? La question de la violence ne requiert-elle pas plutôt une méthode indiciaire, s'appuyant sur des recherches et un matériau anthropologiques ? L'oeuvre de René Girard tend dans un effort continu, magistral et souvent solitaire à remonter contre vents et marées aux sources d'une violence à la fois effective, revenant périodiquement, fondatrice et génétique. Sans omettre les failles de la doctrine, l'auteur met clairement en évidence l'articulation des théories girardiennes, désir mimétique, victime émissaire, méconnaissance, et nous en découvre la fécondité pour penser notre époque. (4ème de couverture)

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LES GROUPES D'ENTRAIDE

Pascal Coulon, LES GROUPES D'ENTRAIDE

Une thérapie contemporaine

Psycho-Logiques
 

De nombreuses personnes trouvent dans les groupes d'entraide des ressources pour lutter contre leurs souffrances, se reconstruire psychologiquement et recréer du lien social. Quel est le véritable potentiel de ces groupes ? Quelles sont les origines de ces fraternités ? Quelles sont leurs valeurs ? Comment expliquer leur relative confidentialité et les résistances que ces groupes rencontrent en France ? Cet ouvrage met en lumière les polémiques qui opposent vainement la psychanalyse aux autres thérapeutiques de groupe face aux sujets addictés.


L'Harmattan, 22,50 euro
ISBN : 978-2-296-10844-8 • février 2010 • 226 pages

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