Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
1 juillet 2016 5 01 /07 /juillet /2016 16:47

"Il y a moins de différence entre les animaux les plus intelligents et les hommes les plus stupides qu'entre les hommes les plus stupides et les plus intelligents".

Montaigne, Apologie de Raymond Sebond

Il est généralement convenu que le 11 septembre constitue une rupture historique, qu'il existe un avant et un après de cet événement dont on n'a sans doute pas fini d'analyser et de décliner les incidences tant sur les plans politique, stratégique et sécuritaire que dans nos vies quotidiennes.

Mais, c'est au-delà ou en deçà de cette dimension historico-politique que j'entends me situer ici. Théories du complot, interprétations paranoïaques de l'histoire et des rapports sociaux, il me semble que l'événement 11/09 peut aussi être perçu comme un paradigme sur lequel s'étalonnent d'autres événements (Charlie, etc.) qui lui font écho. De ce point de vue, le 11/09 et la successions d'attentats qui entrent en résonance avec cet événement matriciel sont au principe d'une autre rupture tout à la fois symbolique, sociologique, psychologique, voire anthropologique, certes moins immédiatement perceptible, mais peut-être plus grave. Fantasmes, convictions non fondées, délire paranoïaques, tous les ingrédients d'une inquiétante régression obscurantiste sont désormais réunis.

.

.

C'est un truisme de dire que le rapport à soi-même passe par le rapport à l'autre, que le processus par lequel se construit l'identité est traversé d'altérité. Ce rapport n'est pas toujours des plus paisibles, surtout sous sa forme de lutte pour la reconnaissance qui n'est pas un long fleuve tranquille. Toutefois, que ce rapport puisse être clairement antagoniste n'empêche pas cette construction mutuelle, même s'il est évident que ce processus dialectique trouve à s'effectuer d'autant mieux que nous avons en partage un certain nombre de croyances (quitte d'ailleurs à ce que ces convictions portent sur une claire perception de nos divergences).

Quoi qu'il en soit, il est important de voir que ces évidences partagées ne sont pas un surplus accessoire au regard de la construction de soi. Elles ne se surajoutent pas à une identité déjà constituée ; elles fournissent au contraire les bases communes de ce rapport structurant.

.

Or, c'est peut-être bien à ce niveau que le bât blesse et que se joue quelque chose de fondamental depuis le 11/09 dans nos sociétés. Qu'advient-il en effet en termes de construction identitaire dès lors que ce socle de convictions communes vacille ? Plus précisément quand, chez une partie non négligeable d'entre nous, les évidences cèdent la place à des délires fantasmatiques ?

Ce n'est désormais plus seulement dans certaines banlieues défavorisées, dans les prisons, les lieux de soins pour personnes fragilisées psychologiquement et socialement (où, de par ma fonction, je suis assez bien placé pour observer le phénomène), chez des jeunes, chez des personnes défavorisées, chez des personnes de confession musulmane que toute une frange de la population vit dans la croyance que le 11/09 est l'oeuvre de la CIA (bien entendu noyautée par les juifs). Quelle que soit la variante du complot adoptée (et dont différentes versions sont bien analysées par les chercheurs) et si irrationnelle que puisse être cette croyance, c'est aussi maintenant dans les catégories socio culturelles assez élevées et chez des personnes de confession diverse que des gens sont convaincus de l'existence de ce complot et de ses ramifications.

En ce sens, si le 11/09 acquiert une valeur paradigmatique, c'est dans la mesure où à l'occasion de chaque nouvel attentat le même schéma se reproduit invariablement. De façon désormais systématique, ces drames font l'objet d'un traitement similaire sur les réseaux sociaux. Plus loin, par capillarité pourrait-on dire, c'est toute une interprétation paranoïaque du monde qui se met ainsi en place progressivement.

.

Il va de soit que ce type de croyances détachées de la réalité commune n'est pas anodin en termes de construction de soi dans le rapport à l'autre, et cela dans la mesure où ces élaborations fantasmatiques accentuent la rupture multiforme que j'évoquais plus haut.

Rupture psychique : en termes cliniques, la déconnexion de la réalité s'appelle psychose, laquelle prend ici une forme paranoïaque.

Rupture symbolique : au-delà même des savoirs historiques dont l'évidence est ainsi niée avec toutes les conséquences que l'on peut imaginer en termes de fracture collective, émerge désormais le sentiment de ne plus avoir de langage commun, ou tout du moins de langage qui s'appuie sur un référent partagé. Peut-être que de ce point de vue la responsabilité est partagée, le politique apparaissant lui aussi de plus en plus déconnecté des réalités concrètes vécues par les populations et en contradiction constante avec ses promesses de campagne.

Rupture sociologique : bien des situations sociales sont objectivement difficiles et justifient des formes de révolte. Mais cette construction fantasmatique favorise une perception manichéenne dans laquelle se situent d'un côté les victimes dominées (qui trouvent par là-même des justifications à leurs propres errements) et de l'autre côté, tous les autres, élites dominantes entourées de naïfs serviteurs (au mieux) ou de complices (au pire).

Rupture anthropologique : le terme peu paraître excessif, mais il renvoie pour moi d'abord au risque de scission avec une frange de la population animée par toute sorte de superstitions (dans le même style : on n'a jamais marché sur le lune - c'est aussi un complot de la CIA !), et qui s'enfonce dans une régression obscurantiste. Comme s'il y avait une dichotomie, une scission entre deux formes d'humanité, certains d'entre nous restant animés plus ou moins consciemment par l'esprit critique, l'exigence de vérification scientifique des faits, en bref l'idéal d'émancipation des Lumières, alors que d'autres revenaient aux ténèbres.

Rupture anthropologique ensuite parce que cet obscurantisme n'est pas sans conséquences dramatiques qui font signe vers les heures les plus noires de l'histoire, les crimes contre l'humanité. Généralement, cet obscurantisme correspond à un oubli de l'histoire justement. On le sait, les théories du complot précèdent souvent les massacres de masse, et cela dans la mesure où elles préparent le terrain à une libération des pulsions les plus violentes le jour où les conditions socio-historiques sont réunies. C'est le cas du nazisme, bien sûr, mais aussi au Rwanda où la propagande Hutu avait préparé les esprits pendant des années à la haine anti Tutsi. A moindre échelle, c'est le même schéma qui se met en place dans le cas d'Hilan Halimi, ce jeune juif torturé et assassiné (parce que "tout le monde sait que les juifs ont du fric"). Enfin, il va de soit que les attentats récents sont favorisés par ce terreau constitué par l'ignorance et la haine.

.

Même si c'est un travail long et fastidieux, les théories du complot ne devraient pas être difficiles à contredire sur le plan de l'argumentation rationnelle, et de nombreuses recherches les déconstruisent assez facilement en s'appuyant sur des faits (un dossier complet et détaillé sur les théories du complot du 11/09 est ainsi disponible sur Wikipédia, avec une conclusion de Noam Chomsky - peu suspect de connivence avec le gouvernement US).

Les difficultés sont ailleurs : d'une part, des complots historiques réels ont bien existé objectivement et existent probablement encore de fait, ce qui ne permet pas de balayer si facilement toute idée de complot.

Mais, la plus grande difficulté se situe sur le plan subjectif. Elle provient du fait que ces théories sont séduisantes en ce qu'elles procurent un certain nombre de "bénéfices" psychiques à ceux qui les adoptent et les répandent : d'abord, elles permettent de combler le vide, de donner sens à ce qui n'en n'a pas nécessairement, et qui constitue tout le tragique de l'existence humaine. Dans le même ordre d'idées, elles autorisent la désignation d'une victime émissaire, bien pratique là aussi en termes de canalisation de la violence et de lutte contre l'angoisse.

Ensuite, elles alimentent le narcissisme de leur défenseur puisque ce dernier apparaît comme un affranchi, le détenteur d'un secret que le commun ne possède pas. En ce sens, l'adepte de la théorie du complot est lui-même un acteur séduisant (et donc un redoutable et infatigable propagateur de la rumeur). On peut donc comprendre que c'est un "bénéfice" non négligeable pour des gens en difficulté, en perte de repères, en déficit de références paternelles et d'intégration de la loi.

Pour toutes ces raisons, ces théories sont difficiles à déconstruire. Milgram avait bien identifié le mécanisme selon lequel plus un adepte s'est engagé sur une voie, plus il lui est compliqué subjectivement de reconnaître qu'elle est fausse. Avec son expérience, il montrait, entre autres, que reconnaître que l'on s'est trompé représente toujours un coût narcissique élevé, et cela d'autant plus que la croyance est ancienne.

.

.

Il est donc à craindre qu'il soit déjà trop tard pour nombre d'adultes, convaincus par ces idées. C'est alors aux plus jeunes qu'il s'agit de s'adresser, et, en ce sens, les initiatives de ces derniers mois qui visent à enseigner aux élèves de collège l'esprit critique par rapport aux sources d'information, avec interventions de journalistes, etc. sont excellentes. Mais il me semble qu'il faudrait désormais les systématiser et les intégrer plus officiellement dans le cursus scolaire tant il y va essentiellement de la construction de soi, du citoyen et de l'être ensemble.

Enfin, clin d’œil de l'histoire des idées, cette incroyable régression obscurantiste peut être à la source d'une revitalisation de la fonction du philosophe dans la Cité. Pour ma part, j'ai le sentiment de retrouver l'atmosphère qui entourait mon cher Spinoza pendant mes années de Licence, avec sa lutte contre la superstition et en faveur de la raison, ou encore Kant pour qui L'avènement des Lumières implique le courage de sortir de la servitude, de la minorité dans laquelle l'homme se tient de sa propre responsabilité.

Une formidable régression obscurantiste
Partager cet article
Repost0

commentaires

A
Même si je partage en grande partie la thèse de votre article,si l'on regarde les incohérences entre ce qui a été raconté et ce qui a été montré concernant l'impact d'un avion contre le pentagone ainsi que les multiples mensonges d'état de certains actes de la CIA on peut penser qu'ils alimentent largement les arguments des " complotistes ".
Répondre

Fraterblog

  • : Le blog de fraterphilo.over-blog.com
  • : Dans Fraterphilo, les idées de soin, d'art thérapie, de réflexion philosophique, de yoga et de pèlerinage constituent un lien et une trame pour ce qui se construit progressivement : ce que j'appelle une philosophie de "l'expérience-source d'évolution existentielle".
  • Contact

TRANSMETTRE

La transmission de la philosophie et de l'esthétique est une chose difficile qui requiert la concentration de l'étudiant. Elle ne relève donc pas d'un discours démagogique ou sophistique dont la popularité médiatique n'a souvent d'égal que la pauvreté conceptuelle. Inversement, à l'attention des profanes, il ne peut s'agir non plus de procéder selon un discours élitiste, du type normalien. En ce qui me concerne, je dirais que mon but et ma profession de foi, que ce soit dans mes conférences, mes ateliers ou sur ce blog, c'est de tendre à rendre accessibles ces choses difficiles avec un minimum de déperdition conceptuelle.

 

 

 

Recherche

Archives

Penser la violence ; l'oeuvre de Girard

Paru en Mars 2018 chez HDiffusion, Penser la violence de Pascal Coulon. 20 euro dans toutes les "bonnes librairies"

 

 

La violence a fait au cours des deux derniers siècles l'objet d'une pléthore de recherches dans bien des domaines, et nombreux sont les livres qui ont traité de la question en lui apportant des réponses fécondes. Bien peu cependant l'ont abordée dans sa dimension génétique essentielle de violence fondatrice. Et, pour cause ! Penser que toutes les communautés humaines et l'ensemble des processus civilisateurs, avec leurs rites, leurs cultures, etc., trouvent leurs origines dans une violence radicale qui en constitue la fondation ne va pas de soi ! De ce point de vue, Freud semble bien avoir la paternité de l'idée fondamentale d'un meurtre initial, paradoxalement à la source de la civilisation, de la morale et de la religion. Mais ne s'agit-il pas d'un mythe ? La question de la violence ne requiert-elle pas plutôt une méthode indiciaire, s'appuyant sur des recherches et un matériau anthropologiques ? L'oeuvre de René Girard tend dans un effort continu, magistral et souvent solitaire à remonter contre vents et marées aux sources d'une violence à la fois effective, revenant périodiquement, fondatrice et génétique. Sans omettre les failles de la doctrine, l'auteur met clairement en évidence l'articulation des théories girardiennes, désir mimétique, victime émissaire, méconnaissance, et nous en découvre la fécondité pour penser notre époque. (4ème de couverture)

Pages

LES GROUPES D'ENTRAIDE

Pascal Coulon, LES GROUPES D'ENTRAIDE

Une thérapie contemporaine

Psycho-Logiques
 

De nombreuses personnes trouvent dans les groupes d'entraide des ressources pour lutter contre leurs souffrances, se reconstruire psychologiquement et recréer du lien social. Quel est le véritable potentiel de ces groupes ? Quelles sont les origines de ces fraternités ? Quelles sont leurs valeurs ? Comment expliquer leur relative confidentialité et les résistances que ces groupes rencontrent en France ? Cet ouvrage met en lumière les polémiques qui opposent vainement la psychanalyse aux autres thérapeutiques de groupe face aux sujets addictés.


L'Harmattan, 22,50 euro
ISBN : 978-2-296-10844-8 • février 2010 • 226 pages

Liens