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18 novembre 2017 6 18 /11 /novembre /2017 20:21
LE CONTRAT SOCIAL CHEZ HOBBES

Mes conférences actuelles, en Normandie et en Région Parisienne portent sur le Contrat social. C'est la raison pour laquelle je remets en tête de ce blog les articles sur Hobbes et Rousseau que j'ai publiés il y a plusieurs années. J'ajoute un article sur les évènements liés à Charlie dans la mesure où ils constituent à mon sens une illustration parfaite de la réactualisation du corps politique telle que la pense Rousseau.

 

Voyons en quoi consiste pour Hobbes le moment du pacte, ce qui préside au passage de l’état de nature à l’état civil, et aussi de l’individu au citoyen.

Pour Hobbes, les hommes sont tous, naturellement, plus ou moins égaux de par leurs facultés de corps et d’esprit, leurs désirs, etc. Il existe certes des différences entre eux, mais elles sont finalement inessentielles. Or, ce qui ne pourrait être qu’un postulat égalitaire sympathique a priori constitue en fait une véritable difficulté, voire la difficulté fondamentale. Dès lors en effet qu’ils se définissent par cette relative égalité, ils tendent à vouloir atteindre les mêmes fins ; et, fatalement, chacun essaie de dominer l’autre, ce qui déchaîne les passions qui caractérisent naturellement les hommes : pour Hobbes, l’avidité, la défiance, la rivalité, le besoin d’asseoir sa réputation. On aboutit ainsi à ce que le philosophe appelle un état de guerre de chacun contre chacun dans lequel « l’homme est un loup pour l’homme ». A l’état de nature, l’homme est donc clairement mauvais.

Vision fondamentalement pessimiste de l’homme, objectera t-on. Peut-être ; mais, d’une part, il existe des éléments de contexte : Hobbes écrit dans une période de forte instabilité politique, et ravagée par d’incessantes guerres de religion. Au-delà de cet aspect purement contextuel, il n’est sans doute pas besoin d’être un dépressif profond pour ressentir que cette description correspond à un certain principe de réalité (il suffit de regarder les informations télévisées).

           

En même temps, envisager cette situation originelle sous l’angle d’un simple pessimisme / réalisme est insuffisant ; car cette description peu amène ne porte finalement que sur certains aspects - importants certes - de la nature humaine. Ou plutôt, on peut dire que c’est peut-être bien en raison (je n’ose pas encore dire « grâce à », comme le feront Kant, et surtout Hegel) de ces dispositions peu agréables que l’homme est amené à chercher une solution plus viable, hors de la nature en quelque sorte. D’une part, il convient de prendre en compte le fait que, en plus de ces dispositions, nous somme aussi caractérisés par une aspiration naturelle pour la paix ; et surtout, l’homme est cet être paradoxal dont la nature est de produire de l’artifice : contrairement aux autres vivants, nous n’avons pas réellement d’outils d’adaptation à notre environnement (griffes, dents, fourrure, etc.), mais nous sommes de fait doués d’une faculté supplémentaire, la raison ; c'est-à-dire, pour Hobbes, une pure capacité de calcul. Hobbes est à la fois un matérialiste radical et un admirateur de Galilée, pour qui l’univers est écrit en langue mathématique. Hobbes entend poursuivre jusque dans la sphère socio politique le projet galiléen d’une science nouvelle basée sur le mouvement des corps. Il est aussi pragmatique : il n’y a rien de bien sympathique en nous, ni même de romantique, mais cette capacité de calcul nous permet de prendre conscience du caractère intenable de la situation de guerre de chacun contre chacun et de tous contre tous. Cet état très angoissant ne nous permet en effet de rien développer ou construire de façon durable – sur les plans de l’économie, du travail, de l’agriculture, de la culture, de l’art, etc. – puisque nous vivons sous un régime de méfiance et de violence réciproque, en permanence menacés les uns par les autres, et que nos possessions ne peuvent dès lors acquérir le caractère stable de propriété.

 

C’est donc cet état peu enviable qui nous amène, de façon quasi mécanique pourrait-on dire, à rechercher un maître, un pouvoir commun qui nous tienne tous en respect afin que nous soyons assurés de la paix à laquelle nous aspirons naturellement. Nous cherchons une sphère commune de sûreté, et nous allons la trouver dans le transfert de notre souveraineté naturelle à un souverain, un être artificiel, symbolisé par cet étrange monstre marin mythique issu de l’Ancien Testament, le Léviathan. Comme lui, le souverain a une puissance inégalée ; il frappe l’imagination et permet d’entretenir une crainte respectueuse. Ce souverain peut être un homme ou une assemblée, peu importe pour Hobbes. Mais c’est ainsi qu’il faut concevoir le moment du pacte, la scène primordiale hobbesienne (son état nature est, lui, de l’ordre du primitif) : nous décidons tous d’un commun accord d’abandonner nos prérogatives et nos droits naturels sur toute chose afin de les remettre dans les mains d’un souverain, lequel émane lui-même de ce pacte. Plus précisément j’accepte de me démettre de mes « droits naturels », - du pouvoir lié à ma force brute, à ma ruse -, sur les choses, à la condition expresse que, dans le même temps, tout un chacun en fasse exactement de même.

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C’est exactement ainsi que le pacte social permet de passer de l’état de nature à l’état civil. Cependant, avant d’aller plus loin, il est temps de s’interroger sur cette notion « d’état de nature » évoquée aussi bien par Hobbes, que par Locke ou Rousseau. Car enfin, de quoi s’agit-il ? S’il l’on y réfléchit un peu, il est bien difficile de distinguer ce qui provient réellement de la nature de ce qui émane des rapports sociaux. Plus loin, la distinction même a t-elle un sens ? N’est-il pas absurde au final d’imaginer un état pré social, avec ses déterminations propres, un état originel qui puisse être scientifiquement et historiquement circonscrit ? Les paléontologues sont eux-mêmes extrêmement circonspects sur cette question d’un passage de la nature à la culture, de l’animalité à l’humanité (et la récente découverte de la bipédie de Ardi – cet ancêtre commun à certains singes et à l’homme - ne simplifie pas la question). Il convient donc de se demander si, au final, la notion d’état de nature n’est pas simplement une fiction.

 

Le concept d’état de nature – tout comme celui de contrat social - a d’ailleurs été souvent critiqué par nombre de penseurs comme une abstraction, une entité fictive. Or, il ne doit pas y avoir de malentendu : sur ce point, les philosophes du contrat ne se leurrent pas ; il s’agit de bien comprendre que cet état n’est en aucun cas pour eux une réalité historique. Il ne constitue jamais qu’une hypothèse. Ils ont, globalement, le raisonnement suivant : admettons, nous disent-ils, que nous nous trouvions dans une situation telle que nous ayons à fonder une société, donc dans un état pré social ; quels seraient les principes les plus justes de cette société que nous fonderions ensemble ? Pour le dire autrement, cette fiction a une fonction : il s’agit d’une méthode hypothético déductive permettant de poser les principes à partir desquels pourront être fondées les règles d’un juste gouvernement des peuples. C’est particulièrement clair et explicite chez Rousseau (Texte 4. Le moment du pacte social chez Rousseau ), par exemple : il parle de l’état de nature comme de cet état qui n’existe pas, qui n’a probablement jamais existé, et qui n’existera jamais, mais qu’il convient d’avoir toujours à l’esprit pour se donner les moyens de penser une société juste. Autrement dit, il s’agit bien d’une fiction, mais d’une fiction utile.

 

DSCN1276

 

Pour revenir à Hobbes, le Souverain – c'est-à-dire l’Etat symbolisé par le Léviathan - acquiert le « monopole de la violence légitime » (pour employer une expression qui n’est pas de Hobbes, mais du sociologue allemand Max Weber, et qui correspond tout à fait à cette situation). « L’union qui se fait ainsi forme le corps de l’Etat », comme l’écrit Hobbes. C’est donc la convention elle-même qui fait émerger le souverain, l’Etat qui transcende les individus. Le pacte n’est pas imposé « d’en haut » ; et c’est bien en raison de cette production du bas vers le haut que l’on peut parler pour la première fois de véritable pacte social. C’est désormais en référence au paradigme de la raison humaine associée à la volonté, et non en référence à la transcendance d’un être suprême, que se définit l’Etat.

A ce stade, il faut noter que les notions de justice et de droit acquièrent une légitimité qu’elles n’avaient pas à l’état de nature, état où seules prévalaient la ruse et la force, comme c’est toujours le cas en temps de guerre. Ce passage correspond donc aussi à celui de l’individu au citoyen, pour qui interviennent donc de nouvelles considérations morales.  

Chacun a donc abandonné son droit naturel sur toute chose au profit d’un souverain qui nous représente tous. Cependant, il ne conserve la souveraineté pour Hobbes que dans la mesure où il assure effectivement la sécurité des citoyens. Pour cela, il ne peut y avoir d’exception dans cette « remise du pouvoir naturel ». Personne, aucun particulier, ne peut conserver son droit naturel de disposer de toute chose sous peine de remettre en question la convention. Autrement dit, avec Hobbes la porte est laissée ouverte à un droit de révolte.

 

Sur un plan historique (qui ne constitue pas un pôle d’intérêt majeur dans le cadre de ce livre) et politique, il est intéressant de noter que la conception hobbesienne correspond à une situation d’urgence de l’Angleterre et un contexte de violence religieuse. En ce sens, l’effort théorique de Hobbes consiste à penser un Etat suffisamment fort pour assurer la sécurité et éviter des guerres intestines. Ce qui se profile, c'est l’émergence d’un pouvoir hégémonique soumettant les institutions ecclésiastiques à un pouvoir civil unique. Et cela moins en raison d’une soif de pouvoir des dirigeants politiques, que parce qu’ils prennent conscience des dangers de la conception classique de la double souveraineté – temporelle et spirituelle – qui prévalait jusqu’alors.

 

De fait, la conception hobbesienne est ambivalente : Hobbes est-il un pionnier du libéralisme ou un chantre de l’absolutisme ? D’un côté, son contrat sape le pouvoir de la monarchie absolue, mais de l’autre, il privilégie un pouvoir un et unique, et quelque peu despotique. Il est sans doute trop rapide de conclure que le contrat hobbesien entraîne nécessairement une conception dictatoriale ou autoritaire du pouvoir politique, la question du potentiel démocratique de sa pensée restant très discutée parmi les philosophes spécialistes de cet auteur.

D’un point de vue plus anthropologique, la conception hobbesienne fournit une représentation, sinon réaliste – c’est un point discutable et discuté -, mais qui évite du moins de devoir s’appuyer sur une certaine naïveté concernant la nature humaine. Dès lors, sans passer par des considérations morales toujours aléatoires, la formule du Contrat social Hobbesien permet de mettre en évidence la nécessité de la loi, son aspect structurant tant sur les plans politique que psychologique.

Cependant, l’idée d’une nature humaine initialement mauvaise n’est pas sans incidence sur les caractéristiques de la convention sociale qui lui est subséquente. Dans ce passage de l’état de nature à l’état civil l’homme gagne en effet sa sécurité, mais à la sueur de son obéissance. Divers points sur lesquels Rousseau s’efforcera de réfuter Hobbes avant de fournir sa propre formule du Contrat social, différente à bien des égards. 

        

 

Texte 4 :  Texte 4. Le moment du pacte social chez Rousseau   

Voir aussi :http://fraterphilo.over-blog.com/2019/04/genese-d-un-peuple-souverain.html   

Concernant l'appropriation moderne du Contrat social par Rawls :  http://fraterphilo.over-blog.com/2016/11/modeles-de-justices.html  

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La transmission de la philosophie et de l'esthétique est une chose difficile qui requiert la concentration de l'étudiant. Elle ne relève donc pas d'un discours démagogique ou sophistique dont la popularité médiatique n'a souvent d'égal que la pauvreté conceptuelle. Inversement, à l'attention des profanes, il ne peut s'agir non plus de procéder selon un discours élitiste, du type normalien. En ce qui me concerne, je dirais que mon but et ma profession de foi, que ce soit dans mes conférences, mes ateliers ou sur ce blog, c'est de tendre à rendre accessibles ces choses difficiles avec un minimum de déperdition conceptuelle.

 

 

 

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Penser la violence ; l'oeuvre de Girard

Paru en Mars 2018 chez HDiffusion, Penser la violence de Pascal Coulon. 20 euro dans toutes les "bonnes librairies"

 

 

La violence a fait au cours des deux derniers siècles l'objet d'une pléthore de recherches dans bien des domaines, et nombreux sont les livres qui ont traité de la question en lui apportant des réponses fécondes. Bien peu cependant l'ont abordée dans sa dimension génétique essentielle de violence fondatrice. Et, pour cause ! Penser que toutes les communautés humaines et l'ensemble des processus civilisateurs, avec leurs rites, leurs cultures, etc., trouvent leurs origines dans une violence radicale qui en constitue la fondation ne va pas de soi ! De ce point de vue, Freud semble bien avoir la paternité de l'idée fondamentale d'un meurtre initial, paradoxalement à la source de la civilisation, de la morale et de la religion. Mais ne s'agit-il pas d'un mythe ? La question de la violence ne requiert-elle pas plutôt une méthode indiciaire, s'appuyant sur des recherches et un matériau anthropologiques ? L'oeuvre de René Girard tend dans un effort continu, magistral et souvent solitaire à remonter contre vents et marées aux sources d'une violence à la fois effective, revenant périodiquement, fondatrice et génétique. Sans omettre les failles de la doctrine, l'auteur met clairement en évidence l'articulation des théories girardiennes, désir mimétique, victime émissaire, méconnaissance, et nous en découvre la fécondité pour penser notre époque. (4ème de couverture)

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Pascal Coulon, LES GROUPES D'ENTRAIDE

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De nombreuses personnes trouvent dans les groupes d'entraide des ressources pour lutter contre leurs souffrances, se reconstruire psychologiquement et recréer du lien social. Quel est le véritable potentiel de ces groupes ? Quelles sont les origines de ces fraternités ? Quelles sont leurs valeurs ? Comment expliquer leur relative confidentialité et les résistances que ces groupes rencontrent en France ? Cet ouvrage met en lumière les polémiques qui opposent vainement la psychanalyse aux autres thérapeutiques de groupe face aux sujets addictés.


L'Harmattan, 22,50 euro
ISBN : 978-2-296-10844-8 • février 2010 • 226 pages

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