Je propose ici une série de six articles, reprise détaillée de mes conférences en Normandie et en Région parisienne, concernant une approche philosophique de la guerre, ou ce que l’on appelle aussi de façon plus technique la polémologie.
A partir du 11/12/2017 un article paraîtra chaque semaine selon le plan suivant :
1 – Origines et causes de la guerre (approche anthropologique et psychanalytique de la violence et de la guerre)
2 – Spécificité de la guerre (essai de définition spécifique de la guerre classique et de la guerre civile)
3 – Le droit de la guerre (la guerre comme fait d’expérience susceptible d’être régi par un droit)
4 – Phénoménologie de la guerre (la dimension spirituelle de la guerre et son sens historique)
5 – Le tournant particulariste (l’attention à la souffrance des individus et l’absurdité de la guerre)
6 – Conclusion (guerre et postmodernité)
Ce premier article s’attache donc aux origines et aux causes des guerres
C’est d’abord bien souvent le visage hideux de la guerre qui se manifeste à nous. Elle se donne immédiatement comme lieu de l’horreur, de la souffrance des innocents, de l’absurde, et de ce qui révolte la sensibilité. La guerre fait donc bien souvent l’objet d’une condamnation spontanée. Celle de 14-18 renvoie à la fange, au désespoir, à la terreur et au sentiment d’animalisation des hommes, comme le montre Céline dans Le voyage. Mais c’est un sentiment rétrospectif tant elle a pu aussi susciter un certain enthousiasme (celui de Ferdinand quand il s’engage au début du Voyage), le sentiment de l’aventure, de la fraternité des combats, de l’héroïsme, voire d’une forme de spiritualité. On peut même évoquer une certaine esthétique de la guerre telle qu’elle a pu être glorifiée par le mouvement futuriste, par exemple, et même un plaisir, voire une certaine jouissance.
La guerre, qu’elle soit abordée en termes de fait d’expérience ou sous ses aspects plus théoriques, suscite donc des sentiments, des idées et des considérations contradictoires. De fait, il n’est pas du tout évident de la réduire à l’animalisation des hommes. Certes, les hommes sont les seuls à faire la guerre. Mais cette exception doit-il être objet de satire ou d’éloge ? Renvoie-t-elle à leur bestialité, ou, de par son lien essentiel à la conscience et au sacrifice de sa vie, ne faut-il pas au contraire la considérer comme un fait de haute moralité ?
Des origines et des causes
« Polemos est le père de toute chose » (Héraclite). A l’origine, on trouve la violence et la guerre, comme l’indique d’abord Hésiode et sa dramaturgie cosmique qui initie mouvement et temps, ou les guerres des dieux qui précèdent l’harmonie cosmique universelle de Zeus. Et que dire du premier vers d’Homère qui donne le coup d’envoi de toute la Tradition occidentale avec un mot qui renvoie plus ou moins directement à la guerre : « La colère d’Achille, ce fils de Pelée, chante la nous, Ô déesse ! ».
L’approche anthropologique bien connue d’Hobbes insiste sur la violence des hommes entre eux à l’état de nature où « l’homme est un loup pour l’homme ». Les considérations sur les qualités particulièrement peu sympathiques des hommes qui mènent à « la guerre de tous contre tous » ont ainsi fourni une base à bien des théories politiques qui se veulent réalistes.
A ces données anthropologiques, on peut ajouter celles de Machiavel (L’art de la guerre) qui assigne un certain goût de la guerre à l’inconstance des hommes : « Les hommes se désolent de la misère et se dégoûtent du bien-être ». C’est ainsi une tendance fondamentale à l’ennui qui se trouve au principe d’une « fureur de la nouveauté » - laquelle conduit elle-même à se rendre sensible aux sirènes de l’aventure et de la conquête. Ainsi, des causes ponctuelles - les jeux de pouvoir et les volontés irresponsables des puissants, par exemple - ne sont jamais que des occasions d’actualiser toutes ces tendances fondamentales.
Mais une anthropologie plus moderne indique qu’une sorte de phobie universelle du contact et de la trop grande proximité pousse les hommes à toujours instaurer distances et hiérarchies. Or, si elle est aussi nécessaire au fonctionnement social, cette tendance à la séparation constitue une souffrance originelle, une charge, laquelle cependant est toujours susceptible de s’inverser en son contraire. A cet égard, la décharge libératrice peut prendre des formes diverses, et notamment celle du carnaval, par exemple, où toutes les distinctions sociales sont abolies au profit d’une fusion joyeuse dans la masse. La rave party, où toute une assemblée devient corps vibratoire unique rythmé par une musique répétitive, constitue sans doute un avatar festif contemporain de ce groupe en fusion.
Sur un versant plus sombre, la guerre aussi est une façon de faire masse - et même masse double - où il s’agit d’anéantir ou de diminuer la masse ennemie. Se fondre dans la masse en désignant un ennemi commun vaut comme une réponse efficace à certaines angoisses existentielles - celle de séparation, bien sûr, mais aussi, plus profondément, celle liée à la mort. Paradoxalement au premier abord, la guerre constitue une réponse (comme l’avait déjà vu Pascal) à l’angoisse de mort, dans la mesure où elle permet justement de faire masse. Or, mourir ensemble n’est en effet pas la même chose que mourir seul ; par une sorte d’opération magique de l’esprit, dans la guerre l’inéluctabilité de la mort telle qu’elle est perçue dans « la solitude de notre chambre » (Pascal) est transfigurée, transformée en une simple possibilité. Pour l’individu la mort devient aléatoire. Elle peut se produire ou non, en fonction de la fortune des combats. Mais surtout, à l’aune de cette transformation magique elle devient l’objet d’une sentence collective. Dans la masse double, l’ennemi devient un pare-mort ; c’est, en effet, soit cet ennemi que nous avons condamné comme tel qui sera anéanti (« ces allemands, on les aura tous !!»), soit c’est nous-mêmes en tant que corps qui le serons, en vertu de la sentence collective adverse qui nous frappe tous (« on les aura, tous ces français !»). C’est le groupe entier, auquel l’individu s’identifie en s’y fondant, qui peut survivre ou disparaître – d’où la tendance à une « montée aux extrêmes » de la guerre (Clausewitz). Dans les deux cas quoi qu’il en soit, l’individu englobé dans la masse se sent en partie allégé de l’angoisse individuelle liée à la mort solitaire, en première personne.
Même si elle se focalise sans doute trop sur l’érotique au détriment de la thymotique (la fierté, le besoin de faire valoir son courage, la lutte pour la reconnaissance), l’approche psychanalytique fournit bien sûr quelques éléments d’intelligibilité appréciables concernant la rage destructrice des hommes.
Au lendemain de la Grande guerre, Freud, prenant acte de la sauvagerie des combats, en vient à considérer que, décidément, la nature humaine est fondamentalement violente ; et il remanie en conséquence son système psychique pour aboutir à la seconde topique (Le moi et le ça, en 1923) : il passe ainsi d’un système conscient/pré conscient/inconscient à un système surmoi/moi/ça. Ce qui était auparavant un inconscient constitué par des pulsions sexuelles refoulées est devenu le « ça », réservoir d’énergies archaïques provenant d’un fond reptilien très violent.
Un peu auparavant, en tant que praticien, Freud remarque que certains de ses patients revenus des combats développent des « névroses de guerre » (des traumatismes de guerre). Ils tendent à des « compulsions de répétition », des rêves ou des hallucinations de scènes violentes qu’ils se passent en boucle. Dans Au-delà du principe de plaisir (1920), il postule alors que la recherche de plaisir, le refoulement des pulsions sexuelles, est un principe insuffisant pour rendre compte de l’inconscient et de ses pulsions. Il doit exister autre chose que le principe de plaisir, une pulsion visant, elle aussi, à mettre un terme à la souffrance (pour Freud, la pulsion érotique elle-même cherche à mettre un terme à une tension). Ainsi naît « la pulsion de mort », pulsion autodestructrice où l’individu cherche à mettre un terme à sa souffrance en se détruisant lui-même. Le problème, quant à ce qui concerne les violences externes (et donc la guerre), c’est que, bien souvent, cette violence se manifeste d’abord à l’extérieur, sur l’autre.
Que ce soit dans ses échanges avec Einstein ou dans ses Considérations sur la guerre, Freud s’est interrogé sur la possibilité de la paix, ou, du moins d’une pacification des hommes. Un pessimisme certain imprègne ses propos où il ne voit que la culture pour parvenir à cette fin – ce qui est bien peu convaincant pour nous au regard de la suite de l’histoire. Toutefois, il distingue le Kulturmensch, que la culture a transformé de telle sorte que celle-ci est intégrée de façon quasi organique, comme une seconde nature, et celui chez qui la culture est plaquée, qui vit en fonction des exigences culturelles sans avoir transformé ses pulsions. Agissant par conformisme, par intérêt ou par peur, il vit ainsi au-dessus de ses capacités psychiques. Cependant, dès lors que la société se délite et qu’elle cesse de réprouver certaines actions, il laisse libre cours à ses appétits et peut devenir particulièrement cruel.
En dehors de ces considérations anthropologiques et psychanalytiques, et au-delà des causes déclenchantes ponctuelles, l’une des causes importantes de la guerre - relevée aussi bien chez Tite Live que chez Machiavel et d’autres auteurs bien plus modernes - réside dans la surpopulation qui pousse les hommes à dépasser leurs frontières pour y trouver de meilleures conditions de vie. La guerre est ainsi considérée par divers auteurs comme un moyen terrifiant de purger l’équilibre politique et naturel. Solution d’autant plus terrifiante pour nous qu’on ne peut s’empêcher d’en apercevoir le spectre se profiler à l’horizon des catastrophes climatiques et des mouvements afférents de populations qui nous touchent aujourd’hui.
Historiquement, ces guerres sont les plus cruelles, tant elles impliquent des transferts, des expropriations ou des massacres de populations (épuration ethnique). Elles tendent à justifier bien souvent chez les assaillants tous les crimes tels les pillages, massacres, viols visant à anéantir la vitalité et le sentiment d’identité de toute une population.
Qu’un fond violent pousse les hommes à s’affronter est un constat de fait indéniable. Mais la violence des luttes ne suffit pas cependant à définir spécifiquement la guerre.
Prochain article (le 18/12/2017) : Spécificité de la guerre




