Deuxième article de cette série sur la guerre et la paix : après la question des origines de la violence (11/12/2017), ce texte touche à la difficulté d'une définition spécifique de la guerre, difficulté d'autant plus grande qu'elle est renforcée par le problème de la guerre civile.

Essai de définition spécifique
Nous nous sommes attachés dans le texte précédent aux sources de la violence, et, à cet égard, nous aurions pu aussi convoquer l'anthropologie de Girard, et notamment sa théorie de la rivalité mimétique - laquelle est toujours susceptible de dégénérer en violence de tous contre tous. Mais, au-delà de cette violence fondamentale elle-même, il convient de mieux définir ce qui fait la spécificité de la guerre.
En effet, deux hommes ou deux groupes d’hommes qui luttent ne suffisent pas à caractériser une guerre. Celle-ci suppose des rituels codifiés, des uniformes, un État pour la déclarer, des procédures, etc. Il est vrai qu’il existe des peuples claniques chez qui les normes de la guerre sont minimales, loin de nos critères occidentaux : les jivaros, peuple essentiellement guerrier, constitué d’un ensemble de familles, ne connaissent pas la forme État et tout ce que cela implique. Chez eux, on peut parler d'une socialité inter familiale tissée par la vengeance. Et cela d'autant plus qu'il n'existe pas pour eux de mort naturelle. Dans un cycle sans fin, toute mort est l’œuvre d’un ennemi qui a ourdi, d’une manière ou d’une autre (souvent magique), un crime qui réclame vengeance.
Cependant, selon les critères de la civilisation occidentale, la guerre suppose donc une organisation et une symbolique spécifiques. Plus loin, elle entretient un rapport essentiel au langage. Ainsi, contrairement à des hommes qui luttent, et qui émettent éventuellement des borborygmes, la guerre implique un langage articulé. Elle suppose une déclaration - conception, là aussi, ethnocentrique, à l’origine de la surprise des américains lors de l’attaque de Pearl Harbor : pour les japonais, l’attaque de Pearl Harbor constituait, en elle-même, la déclaration ! Dans cet ordre d'idées, la guerre entraîne aussi des proclamations, et donc du lyrisme, une certaine poésie, de même que des slogans à valeur performative, susceptibles de galvaniser les hommes qui la font et le peuple (qui la soutient ou la subit parfois).
Ce rapport essentiel de la guerre au langage se manifeste sous sa forme la plus haute dans le fait que la guerre trouve toujours à s’écrire, et qu'elle implique par là-même une inscription dans l’Histoire. Plus même, elle est l'histoire en train de s'écrire, avec ses conséquences, et surtout ses sentences. A un certain niveau, l'idée selon laquelle la justice est toujours celle des vainqueurs n'est pas dénuée de fondements : "L'histoire du monde est le tribunal du monde" (Schiller).
Indissociable de l'histoire, la guerre entretient aussi un lien essentiel à la politique : « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » (Clausewitz). Pour bon nombre d’auteurs, on ne peut à strictement parler de véritable guerre que lorsqu'elle implique un conflit d’État à État. La politique et la guerre sont liées au sens où le critère ultime du politique est la discrimination entre l’ami et l’ennemi, et la prérogative de l'homme d’État est de désigner cet ennemi, "en tant qu’autre avec lequel il n’est pas possible de résoudre des conflits par la norme ou un tiers" (K. Schmidt).
Au cours d’une guerre, ce sont indubitablement des ennemis qui s’affrontent. C’est en fait le seul champ où le terme "ennemi" est légitime. Dans le champ de l'économie l’utilisation de ce terme est abusive ; il faut parler de concurrents. Dans celui du sport, bien que l'on entende parfois des entraîneurs ou des joueurs de football parler "d'aller à la guerre", le terme est aussi à proscrire ; on parlera d’adversaires. L’ennemi, c’est en effet l’autre véritable - l’hostis ou le polémios -, et non le voisin de palier avec qui j’entretiens une relation d’inimitié. D’ailleurs, pour Platon il n’y a de véritables guerre qu’avec les barbares ; les combats entre grecs sont des luttes intestines de nature différente.
Mais, cette définition de la guerre qui la restreint à un conflit armé entre États est datée, et insuffisante pour nous désormais. D'une part, la plupart des conflits armés de la fin du 20ème siècle jusqu’à nos jours ne répondent plus à ce critère, et on ne peut pour autant les banaliser, certains affrontements réunissant toutes les autres caractéristiques des guerres plus classiques, avec parfois plus de violence et de cruauté. De plus, de par leur importance numérique en termes de participants, et compte tenu des enjeux philosophiques et politiques qu'elles ont soulevés, certaines guerres civiles ont atteint une véritable dimension historique (La guerre d’Espagne, la guerre de Sécession).
Si les élaborations conceptuelles de la guerre civile sont assez rares, elle a souvent fait l’objet de considérations philosophiques, surtout sur le mode du rejet - ce qui n'est pas forcément le cas d'autres guerres : Hobbes en fait le mal absolu auquel il faut s’opposer par tous les moyens, quitte à sombrer dans un autoritarisme presque sans bornes. L’État, pour éviter ce désastre, doit absolument conserver le monopole de la violence légitime. De même, chez Pascal, pour qui elle constitue le plus grand des fléaux ; raison pour laquelle le pouvoir issu de la Tradition telle qu’elle est reçue par le peuple, pour arbitraire qu'il puisse être si on le soumet à l'analyse, est toujours préférable à cette violence. En ce sens, il vaut mieux ne pas trop rechercher l'origine du pouvoir, et la légitimation d’un droit du plus fort vaut mieux que toute dérive violente : « N’ayant pu faire que la justice fût forte, on fit en sorte que la force fût juste ». Il faut noter cependant que Rousseau, pour qui l’idée d’un droit du plus fort est un scandale aussi bien moral que conceptuel, se distingue de ces deux penseurs sur ce plan : la liberté étant pour lui non négociable en ce qu'elle constitue l'essence de l'homme, y porter atteinte peut justifier des révoltes, voire la guerre civile.
La guerre civile peut être définie comme « lutte armée et sanglante entre groupes à l’intérieur d’un même groupe, et non pour la défense de ce groupe contre une menace extérieure » (G. Bouthoul). Une guerre civile n’est pas forcément asymétrique - les guerres d’Espagne et de Sécession réunissent, plus ou moins, des armées également nombreuses des deux côtés. Elle se caractérise plutôt par le fait qu'elle suppose toujours déchirement, séparation, division à l’intérieur d’une même communauté en raison de la différence ethnique, confessionnelle, idéologique. Ce sont toujours de sales guerres, loin de celles pour lesquelles l'aristocratie prenait autrefois un certain plaisir, proche de celui de la joute.
On peut comprendre la difficulté conceptuelle à laquelle se heurtent les penseurs concernant cette forme de conflits. Dans une guerre classique, la norme se renverse clairement : on passe de l'interdit de donner la mort au devoir de la donner. Une déclaration de guerre, des ordres émanant d'une autorité supérieure, précèdent ce renversement. Mais, à l’intérieur d’une communauté où la violence monte progressivement – progressivité qui est toujours de mise dans ce genre de situations, contrairement à une guerre plus classique - le renversement des normes inhérent à tout conflit armé y est en effet désordonné. A partir de quel moment peut-on parler de guerre ? Rien n'est clairement établi en situation de guerre civile. Bien souvent, il n’y a plus d’uniformes, d’ennemi bien identifié, de cadre, de limites. A partir de quand devient-il légitime de donner la mort ? Et à qui la donner ?
En ce que la guerre civile est la fin du monopole de la violence légitime par l’État, ce déficit de normes et de contrôle entraîne donc bien souvent une rivalité mimétique exacerbée, un processus exponentiel de barbarisation, de l’ultra-violence, de la haine et une volonté de déshumanisation de l’ennemi. En effet, on ne devient jamais aussi violent et cruel qu’envers les proches dont on veut se détacher. Et l’on n’a jamais autant besoin de rabaisser cet ennemi intime, d’insister sur son animalisation pour l'exclure du champ de l'humanité commune, quitte à le souiller, à violer ses femmes pour qu'elles soient rejetées et ne puissent plus procréer, etc. Animaliser l'autre et lui assigner toutes les caractéristiques de l'assassin revient à mieux polariser une distinction ami/ennemi (trop floue jusque-là) afin de justifier des actions guerrières sanglantes. Pour les massacreurs, ce sont toujours les autres les assassins, et qu'il faut absolument stigmatiser comme tels. Les tueurs de la Saint Barthélémy était sûrs de leur bon droit, persuadés de prendre les devants sur des assassins en puissance - qui, pensaient-ils, n'auraient pas tardé à passer à l'acte de toute façon.
La distinction entre guerre classique et guerre civile est certes pertinente. Mais elle ne doit pas contribuer à faire tomber la guerre civile dans un no man’s land conceptuel, sous peine que ce flou devienne un vide juridique profitant aux politiciens qui privilégient à des fins de pouvoir toute sorte de massacres de population ou d’épurations ethniques. De fait, la guerre civile est difficile à définir, ce qui entraîne toute sorte de problèmes pratiques en termes de droit de la guerre et des populations. Difficulté d’autant plus redoutable, mais qu’il faut affronter aujourd’hui dans la mesure où ce sont ces guerres qui sont les plus nombreuses, et, bien souvent, les plus horribles - faites d'armes chimiques, de pillages, de viols, de déplacements de population.
Ces considérations nous conduisent naturellement à évoquer dans notre prochain article (23/12/2017) la question du droit de la guerre et de la paix



