Après des essais de définition de la guerre classique et de la guerre civile, dans cet article nous nous intéressons d'abord à la guerre comme fait d'expérience susceptible d'être régi par un droit, puis aux difficiles conditions de la paix.

Le droit de la guerre
Le droit de la guerre et de la paix par Hugo Grotius (1625) constitue un moment décisif et originaire du droit international. Grotius commence par prendre acte du fait de la guerre. Elle est un fait d’expérience (« une manière de vider les différents par la voie de la force ») qu’il convient d’accepter comme tel et de régir par un droit, au lieu de le condamner systématiquement, et surtout de façon stérile. Avant Grotius, toute guerre était injuste et condamnable, à l’exception des guerres Saintes - ce qui laissait de la marge pour bien des possibilités de guerroyer (pensons aux croisades).
Les choses s’inversent désormais de façon fondamentale : certaines guerres peuvent être justes (légitime défense, recouvrement d'une dette, punition d'un coupable, etc.), mais la différence de religion ne peut absolument plus justifier une guerre. Cependant, que la légitime défense devienne un droit éminent constitue certes une avancée, mais cela permet de mieux comprendre l’obsession des États belliqueux de trouver une première agression à laquelle ils ne feraient que répondre, un premier mort comme prétexte à l’engagement des hostilités (invasion de la Pologne par la Wehrmacht en 1939, suite à une supposée agression des polonais).
Un « droit des gens » et un "droit de la paix", issus de la commune volonté des peuples et de conventions internationales, voient ainsi timidement le jour au 17ème siècle, de même que l’introduction en son sein d’une sorte de religion naturelle avec un minimum de règles communes et un socle de valeurs morales. Ces droits, ancêtres lointains des conventions de La Haye et de Genève, prennent la forme d’un corpus systématique et autonome où sont privilégiés des éléments devenus fondateurs : la distinction combattants/non combattants, l’idée de zones de sécurité pour les civils, l’interdiction du pillage, des traitements humains envers les prisonniers, une punition plus importante dans les guerres injustes pour les chefs que pour les simples exécutants.
Certes, le chemin sera encore long - la recommandation de traitement humain des prisonnier fait appel à la charité chrétienne, et ne relève pas encore chez Grotius d'un droit positif susceptible de sanctions -, mais nous trouvons là les prémisses d'un droit international appelé à une histoire féconde.
Vers la paix perpétuelle
Il est intéressant de prolonger la problématique du droit de la guerre et de la paix par a réflexion de Kant. L'expression kantienne (Vers la paix perpétuelle), titre de l'un des livres les plus accessibles du philosophe de Königsberg, est-elle la manifestation d'une naïveté de doux rêveur ? Est-elle le signe d'une conception irénique de la nature humaine ? Loin de cette naïveté, Kant est sans illusion : l'homme est fondamentalement mauvais, "un bois courbe" (Luther), et « La guerre… paraît greffée sur la nature humaine ». Certes, il peut s’agir d’un rêve pour l’individu concret, mais la question n'est pas là : pour la raison, que le philosophe a le devoir de servir, c’est une idée nécessaire, une exigence. « La question n’est pas de savoir si la paix perpétuelle est possible ou non en réalité… mais nous devons agir comme si la chose, qui peut-être ne sera pas, devait être cependant ».
La position kantienne semble paradoxale au premier abord : il est en effet très clair sur la nature fondamentalement mauvaise de l’homme, les enfants eux-mêmes étant cruels, assoiffés de domination, etc. De ce point de vue la situation est désespérée, et il ne faut surtout pas attendre quoi que ce soit de la nature des hommes pour parvenir à la paix. Comment donc parvenir à cette paix, si elle n'est pas une pure illusion ? C'est paradoxalement à partir de ce constat pessimiste, qui se veut lucide, que Kant montre qu’une certaine ruse de la nature veut cette paix pour nous, sans que nous en ayons réellement conscience.
La question devient alors celle de la possibilité d'un redressement du courbe au droit. Il s'agira en effet de rectifier indéfiniment la courbure ; autrement dit, de s’approcher indéfiniment de l’idée de justice. Kant propose une lecture de l'Histoire qui, loin d'être une histoire de bruit et de fureur ne signifiant rien, a au contraire un sens. Dans un premier temps, il s’agit de se représenter le développement de l’espèce de façon dialectique, comme le continuel conflit des volontés qui, se redressant mutuellement en s’opposant, tendent vers une finalité (Kant utilise à ce sujet la métaphore de la forêt où les sommets des arbres se repoussent mutuellement pour atteindre les cimes). Ce qui vaut au niveau des individus et qu'il décrit dans Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique (autre texte très accessible de Kant), vaut pour les nations.
L'analogie entre les deux textes peut se poursuivre : "l'insociable sociabilité" des hommes, parce qu'intenable au bout d'un certain temps, les pousse presque mécaniquement, selon un "accord pathologiquement extorqué" (c'est-à-dire, sans que la volonté morale des homme n'y soit pour quelque chose), à entrer dans le règne du droit, et plus loin à tendre vers ce tout moral qui constitue le règne des fins. De même, au niveau des nations, il s’agira de passer d’une approche dialectique qui s’appuie sur le négatif (déterminée par la guerre) à une approche fondée sur la paix (non dialectique) qui s’appuie sur le positif.
Vers la paix perpétuelle est à l’origine de l'idée de Société Des Nations : au bout d’un certain temps, la guerre pousse presque mécaniquement, et non par grandeur d'âme, les États à entrer dans une SDN, un État mondial superposant les États. Dans l'esprit de Kant il devra s'agir d'une fédération d’États libres républicains au cœur de laquelle les décisions seront prises, d'abord selon le droit, puis selon la raison, et en fonction de l’accord des volontés.
La Realpolitik de Fichte
Fichte est aussi un dialecticien ; grand lecteur de Machiavel, il considère que le premier principe de l’homme d’État responsable et conséquent est de commencer par supposer les hommes méchants - et prêts à montrer leur méchanceté dès qu’ils en auront l’occasion. Il doit présupposer la guerre de tous contre tous, l’État étant dès lors chargé de faire régner, en interne, l’apparence de la paix. Les relations entre États sont bien sûr de même nature. La lucidité impose de considérer tout État voisin comme prêt à saisir immédiatement toute occasion d’élargir sa sphère d’influence. Il ne faut donc jamais se fier à la parole d’un autre État.
La paix postulée par Kant comme idéal régulateur est-elle donc illusoire ? Fichte nous dit d’abord qu’elle est possible sur la base d’un équilibre des forces, d'une Realpolitik à partir de laquelle on peut même imaginer une rareté des conflits. Dès lors que chaque dirigeant partirait des mêmes principes de base, il se renforcerait en conséquence, et « personne n’oserait tirer l’épée, puisque tout autour de lui il apercevrait d’aussi bonnes épées ». Finalement, la véritable faute d’un dirigeant serait de montrer des signes de faiblesse : « Plus de la moitié des guerres sont nées de grandes fautes politiques de l’État attaqué qui a donné à l’agresseur des raisons d’espérer en un succès heureux ».
Fichte décrit ainsi une situation d’équilibre qui trouvera bien sûr son apogée dans la guerre froide, même si cet équilibre de la terreur nucléaire a été hégémonique. La théorie de Fichte se vérifie aussi par l’absence, si l’on peut dire, notre époque actuelle de post guerre froide étant propice à la résurgence de multiples conflits nationalistes, ethniques, religieux que cette hégémonie avait refoulés.
Mais Fichte va plus loin en termes de paix universelle, laquelle prend la forme d’une sorte d'inquiétante Pax Germanica. De redoutables contradictions apparaissent alors dans sa pensée, qui ne laissent pas de mettre le lecteur mal à l’aise au regard de ce qu’il sait de la suite de l’histoire. L’équilibre des forces se révèle en effet bien fragile. Tout d’abord, il considère que les guerres féodales étaient injustes - celles que l'aristocratie pratiquait avec un certain plaisir, à peine distinctes dans leur esprit d'une joute ou d'une partie de chasse, et qui ne visaient qu’à servir son intérêt et sa soif de pouvoir au détriment du peuple. En outre, il dénonce aussi l'idée de coloniser d'autres peuples. Jusqu'ici tout va bien.
Mais, dans une partie de son œuvre (les Nachgelassene Werke - traduction A. Philonenko), ce grand lecteur de Machiavel en vient à affirmer que certaines guerres peuvent être légitimes : celles où le peuple lutte pour son existence, sa liberté, son développement. Dès lors, les choses se compliquent ; le chef d’État ne doit pas seulement assurer la sécurité et la défense de la patrie. Il se doit d’assurer pour sa nation les conditions optima dans un monde où règne le droit du plus fort. De toute façon, nous dit-il, la guerre n’est pas si mauvaise que cela ; il convient de ne pas la cesser entièrement afin d’éviter à la jeunesse de sombrer dans une certaine mollesse et de lui permettre de se forger. A cet égard, certaines contrées lointaines qu’il s’agira d’amener au degré de civilisation adéquat se prêteront très bien à cet usage (ce qui est assez gênant quand on a auparavant rejeter l'idée de colonisation).
Pour Fichte aussi, les fins de l’humanité sont réalisables selon un processus dialectique, mais pas selon le cosmopolitisme kantien. C’est en favorisant l’unité spirituelle et politique du peuple allemand, en privilégiant le patriotisme du peuple générateur de culture et de science que l’humanité sera sauvée.
Fichte décrit un horizon redoutable, fascinant, mais qui jette un voile sombre sur la pensée allemande, et plus particulièrement sur la Métaphysique : l’Allemagne comme nation salvatrice ; autrement dit, un pangermanisme qui doit être à la source de l’unité allemande tout d'abord, puis des peuples apparentés, et enfin de l’humanité toute entière. La langue, la culture, la science et la volonté allemandes deviennent ainsi chez le philosophe les vecteurs de cette réalisation des fins. « Si l’Allemand ne sauve pas la culture de l’humanité, aucune autre nation européenne ne saura la sauver ».
Le prochain article portera sur les dimensions métaphysiques et spirituelles de la guerre.



