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3 janvier 2018 3 03 /01 /janvier /2018 20:10

Pour faire suite à la fin de l'article précédent sur la philosophie fichtéenne de la guerre, il s'agira dans ce texte d'une approche métaphysique de ce phénomène.

 

 

 

Phénoménologie de la guerre

Pour les femmes et les hommes de ce début de 21ème siècle un certain type de discours sur la guerre est devenu inaudible. Elle évoque maintenant pour nous la boucherie de 14-18, la mort industrielle de 39-45, les enfants soldats, les attaques chimiques dont sont victimes certaines populations aujourd'hui encore, et bien sûr le risque nucléaire. Dès lors, ces représentations horribles chargées d'émotion ne permettent plus d'avoir accès aux dimensions morales, métaphysiques et spirituelles de ce phénomène.

Mais, la tâche du philosophe consiste à opérer au-delà de ces couches sédimentées de représentations et d'émotions pour retrouver des sources plus originaires de cette expérience. De ce point de vue, on ne saurait faire l'impasse sur l'aventure de la guerre comme vecteur de vérité dans la vie d'un homme. Que ce soit René Char qui affirme s'être réellement révélé à lui-même dans la Résistance, ou Sartre qui considère que la vérité d'un homme se révèle, non par l’œdipe, mais dans la confrontation avec la mort, la guerre vaut aussi comme cet approfondissement vers une vie plus authentiquement libre. Si "nous n'avons jamais été aussi libres que sous l'occupation allemande" (Sartre), ce n'est certes pas parce que le régime nazi d'occupation proposait une formidable expérience de démocratie, mais bien parce que, confrontés au risque de la mort, tous nos actes, nos pensées et nos paroles prenaient alors une valeur infinie. Autrement dit, loin de renvoyer uniquement à la dimension barbare de l'humanité, il est bien possible que la guerre ait à voir avec ce qu'il y a de plus élevé en l'homme.

Il s’agit donc ici d'oublier un moment les images horribles qu'inspire la guerre pour la laisser se manifester comme phénomène dans ses diverses dimensions, et plus particulièrement dans son rapport à l'esprit. En fait, il s'agit de voir aussi la guerre comme ce que j'appelle "une expérience-source d'évolution existentielle". Révélatrice de la vérité d'un homme, on ne saurait nier non plus qu’elle est source d’idéal et productrice de mythe, voire de culture, toute la mythologie en témoigne. La guerre est donc un Janus, en ce sens qu’on trouve en elle « un élément moral qui fait d’elle la manifestation la plus splendide et en même temps la plus horrible de notre espèce » (Proudhon).

Dans cet ordre d’idées, Hegel prolonge la réflexion de Fichte (article précédent) et assigne une signification supérieure à la guerre : c’est par elle que les peuples s’élèvent au-dessus des choses finies qui tendent à se fixer. La guerre est spiritualisation, transcendance des besoins et attachements matériels. Inversement, dans l’opulence de la paix, la santé spirituelle d’un peuple tend à se dégrader au profit de soucis individualistes - par exemple, ceux qui seraient liés aujourd’hui à la consommation et à la rivalité mimétique qu'elle entraîne. C’est ainsi que tend à se corrompre la « substance éthique » du peuple, nous dit Hegel. Dès lors, il en conclue qu'il est des moments où la guerre s’avère une entreprise régénératrice.

Hegel ne rêve pas de paix perpétuelle. Les États vivant entre eux à l’état de nature, les nations trouvent dans la guerre à l’extérieur la force d’unification permettant de maintenir la paix à l’intérieur. On ne se pose qu'en s’opposant. Pour toutes ces raisons, la guerre est ainsi perçue comme la grande purificatrice.

C’est peut-être moins connu, mais l’éloge de l’héroïsme, de la guerre régénératrice et du sacrifice pour la communauté est déjà présent en toutes lettres chez Rousseau (Discours sur les sciences et les arts), qui fait de ce point de vue l'apologie de l'Antiquité gréco-romaine. Pour lui, il faut être dur à l’étranger, celui-ci n'étant pas un citoyen, un membre du corps politique. Plus loin, l’individu n’a d’existence authentique qu’au sein de la communauté pour laquelle il se sacrifie. L’amour de la patrie s’accomplit dans la guerre par laquelle l’individu rejoint le niveau de la totalité. On pourrait dire que ce point de vue (même s’il est chronologiquement antérieur au Contrat social) est une conséquence ultime du mouvement par lequel, dans le moment du pacte social, l’individu devient citoyen en se fondant dans le corps politique dont il devient membre.

Quant à Hegel, reculons d'un cran pour revenir brièvement sur le thème de la lutte à mort pour la reconnaissance : l’homme est cet être particulier qui a besoin de se prouver à lui-même qu’il est plus qu’un être-là (Dasein) destiné à persévérer dans son être, comme tous les autres êtres de la nature, uniquement régis par des lois biologiques. Il a besoin de se prouver qu’il a une autre destination que celle consistant à dérouler un programme génétique, qu'il est un être libre et spirituel (ce qui est la même chose) capable de s’élever au-dessus des déterminations naturelles. Et la plus fondamentale d’entre elles, criterium de ces déterminations, est celle qui commande de sauver sa vie. Or, comment se prouver à soi-même que l’on est capable de s’émanciper de la peur de la mort, si ce n'est en le prouvant à une autre conscience, dans une lutte à mort pour se faire reconnaître comme cet être libre ?

Certes, les guerres ont eu de multiples occasions (aller récupérer Hélène à Troie, par exemple) - lesquelles sont affaires d'historiens. Mais, plus fondamentalement, c'est cette lutte, cette fierté (ce que le philosophe contemporain Peter Sloterdijk appelle la thymotique - du grec thymos : le cœur, le courage) qui constitue le moteur de l'histoire. Ce qui fait la différence avec la lutte pour la survie de l'évolution animale. D'ailleurs, on ne voit pas très bien comment la guerre de Troie aurait pu être aussi horrible et durer si longtemps pour les beaux yeux d'Hélène simplement. Mais, Hegel nous montre que même dans la guerre de tous contre tous de l'état de nature dont parle Hobbes, et contrairement à ce que nous dit ce dernier, il y a déjà du spirituel, puisque c'est au fond cette lutte pour (é)prouver la liberté qui est en jeu.

On ne se construit pas seul, mais dans un rapport à l'autre qui est loin d'être pacifique. Plus loin, il s'agit d'une aventure métaphysique puisque c'est par ce mouvement relationnel (et non solitaire, comme le pensait Descartes) que s'est construit un Sujet qui dépasse le cadre des individus singuliers. Quoi qu'il en soit, il s'agit d'une relation très violente - expérience qui débouchera sur celle, historique, de la relation entre le maître et le serviteur (sur laquelle nous ne reviendrons pas ici).

Pour ce qui concerne notre problématique, nous dirons que, de cette lutte à mort pour la reconnaissance de la liberté à l’accomplissement de l’universel, la logique est toute tracée. En effet, dépasser la peur de la mort, prouver sa liberté en dominant la nature est une chose importante, certes, et sans doute valorisante ; mais elle est insuffisante. Chez Kant, risquer sa vie n'a de valeur qu'en vue d'une idée morale. Chez Hegel, cela ne prend sens réellement que si ce sacrifice a une destination universelle – sous la forme concrète de la défense militaire de l’État en tant que tout auquel je m'intègre par là-même. L’aventurier, le truand, le casse-cou en mal de grand frisson ne peuvent se prévaloir d’une telle destination spirituelle. « L’authentique courage des peuples cultivés consiste à être prêt à se sacrifier pour l’État, de telle sorte que l’individu n’est plus qu’un entre beaucoup. L’important n’est pas le courage individuel mais l’intégration dans l’universel » (Philosophie du droit § 327).

Plus loin, c’est le sens ultime d’une communauté humaine qui s’accomplit ainsi, dans la mesure où c’est seulement sous cette forme qu'elle transcende les attachements matériels, intra-mondains, et les conflit afférents entre particuliers. C'est dans ce moment de la guerre que l’esprit de cette communauté trouve à s’incarner concrètement dans l’histoire - à s'historiciser. C’est cet engagement militaire qui permet d’amener à l’existence l’idéalité elle-même, ce que Hegel appelle "la substance éthique" d'un peuple. « La guerre est l’esprit et la forme dans lesquels les moments essentiels de la substance éthique, c’est-à-dire l’absolue liberté de l’essence éthique autonome à l’égard de tout être déterminé, est présent dans l’effectivité et la confirmation de soi de la substance éthique » (Phénoménologie de l’esprit, T. II).

Hegel ne rêve pas de paix universelle à venir sur le modèle cosmopolitique kantien - modèle qu’il décrit d'ailleurs comme une illusion, une abstraction déconnectée de la réalité du mouvement même de l’histoire - au même titre d’ailleurs que l’individualisme de « la belle âme ». Entre le cosmopolitisme de Kant et le patriotisme de Hegel (et Fichte), deux conceptions s’affrontent clairement, dont les échos résonnent encore pour nous aujourd’hui dans les débats autour de la question de la construction européenne : quand, dans le débat d’entre deux tours, E. Macron rejette une certaine idée du patriotisme comme génératrice de guerre et qu'il indique qu'il entend privilégier l’idée européenne, il se place clairement du côté kantien.

S’il ne rêve pas, Hegel n’en prend pas moins acte d’un achèvement (au deux sens de « terme » et de « but »). Sur fond de lutte (inconsciente) pour la reconnaissance, toutes les violences et les souffrances des guerres n’étaient jamais que ruse de l’Histoire et de la raison, le chemin du négatif, la voie dialectique par laquelle l’esprit et la liberté se sont manifestées concrètement (de l’en soi au pour soi). L’esprit, la raison, la liberté (qui sont tout un) s’incarnent enfin dans l’Histoire, y mettant ainsi un terme. Là est tout le sens de la fameuse maxime du philosophe : "Tout ce qui est réel est rationnel, et tout ce qui est rationnel est réel".

Mais quelle est cette fin de l’Histoire (terme et finalité) dont nous parle Hegel ? Concrètement, il s'agit de l’avènement de l’État moderne, lequel prend en la circonstance figure humaine - celle de l’Empereur. De fait, en 1806, alors qu’il entend tonner au loin le canon devant Iéna, Hegel achève La phénoménologie de l’esprit. Certes, Napoléon est un grand batailleur, un "génie" militaire, mais il est aussi un grand législateur. Pour Hegel, l’État et la liberté s’incarnent, mais aussi la justice qui s’accomplit dans la guerre ; le philosophe fait complètement sienne la formule de Schiller : « L’histoire du monde est le tribunal du  monde ».

Au regard des considérations fichtéennes et hégéliennes (sans même parler de Heidegger), le lecteur peut légitimement estimer qu'un terrain favorable était ainsi dégagé pour les totalitarismes. Sous forme de boutade, un commentateur a pu dire que la guerre entre Staline et Hitler n'était jamais qu'une guerre entre hégéliens de gauche et de droite. Cette formule comporte une part de vérité. Divers penseurs anglo-saxons ne se sont d’ailleurs pas privés de tracer une généalogie du nazisme qui remonte aux métaphysiciens allemands. Plus loin, c’est tout le mouvement de la Métaphysique depuis Platon qui est parfois condamné comme un échec grave de la pensée occidentale.

La question de l’héritage dont a bénéficié le nazisme est complexe, et sujette à bien des débats. Toute téléologie (pensée des fins dernières de l’humanité) suppose de fait une hiérarchie au sein de laquelle certains peuples, ethnies ou religions sont perçus comme dépassés, en déficit au regard de cette finalité universelle, alors que d'autres s'en approchent. Des questions sont donc légitimes ; en même temps, les théoriciens nazis ont tous rejeté Fichte et Hegel, les doctrines, trop universalistes, de ces penseurs ne fournissant pas d’outils conceptuels biologiques susceptibles d’alimenter et de légitimer leurs entreprises racistes d’exclusion, de ségrégation et d’extermination.

Hegel est certes critiquable. Mais le rendre responsable de certaines dérives, n’est-ce pas s’en prendre au thermomètre ? Sa pensée philosophique, grandiose et tragique, est-elle finalement beaucoup plus qu’une « simple » grille d’intelligibilité d’un certain nombre de phénomènes humains et historiques ? Hegel est l’un des derniers grands philosophes du sens de l’Histoire (avant Marx). Comme la chouette de Minerve qui prend son envol à la tombée du jour, le philosophe donne un sens à l’Histoire qui touche à sa fin.

Avec la question de la lutte pour la reconnaissance, Hegel nous permet par exemple de saisir aujourd’hui plus clairement des enjeux qui touchent à la question du terrorisme, et qui se seraient présentés à nous de toute façon dans toute leur violence. Il nous montre que l’homme a sans doute besoin de s’élever au-dessus de lui-même, de transcender sa condition, et peut-être pour cela de dépasser les formes de l’individualisme effréné contemporain, voire d’un cosmopolitisme perçu comme quelque peu abstrait. Mais ce dépassement, s’il doit prendre la forme de l’accomplissement d’un idéal commun, peut-il s’effectuer par d’autres voies que l’éloge de la guerre et du sacrifice ? Comment pointer vers un idéal permettant à la jeunesse de se transcender, sans pour autant en passer par la violence radicale ? Il est permis de douter que le sport de compétition (comme le préconise F. Fukuyama) fournisse une alternative crédible et suffisante.

Cependant, un autre sentiment de malaise pointe avec une évidence certaine à la lecture de ces philosophes de l’Histoire : à aucun moment ne semble prise en considération la souffrance de l’individu dans sa singularité, malmené par la violence de l’Histoire. Cet individu est toujours quantité négligeable, pris dans une totalité qui est la seule entité pertinente d’analyse. La violence des guerres est d’ailleurs interprétée, non comme souffrance, mais en termes de logique, sous la forme de « négatif » de l’Histoire !

Cette prise en considération de l’individu dans sa singularité, de sa souffrance et de sa fragilité, et corrélativement de la valeur et de la beauté d’une vie attachée aux choses simples, viendra de philosophes et d’écrivains qui revendiquent d’autres sources que les seules racines grecques - et notamment la Bible et les Évangiles (mais pas seulement). Ils nous montreront que s'il est toujours pertinent d'évoquer une expérience spirituelle de la guerre, celle-ci peut prendre des formes très différentes.

 

Le prochain article portera sur les philosophes anti-hégéliens et sur une expérience de la guerre qui est à la source de ce que l'on a appelé le tournant particulariste de la philosophie.

GUERRE ET PAIX (4) - Spiritualité de la guerre
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commentaires

C
Je comprends Cathy, mais il y aurait beaucoup à dire. Je préfère que vous lisiez la réponse anti hégélienne de Tolstoï et des penseurs juifs avant de vous répondre plus précisément.
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C
Toute idée / action de guerre est anti-vie, donc méprisable et ne peut être justifiée / défendue honnêtement par aucune école / aucun courant de philosophie. Tout argument pro-guerre n'est que prétexte, aussi intelligemment que tout discours puisse être tenu, la plupart du temps par des hommes et non des femmes qui agissent en faveur de la vie et non contre. La raison d'être de l'être humain est de perpétuer la VIE et non de la combattre sous quelque forme que ce soit, afin que l'être humain puisse s'élever spirituellement. Les guerres n'ont jamais résolu qqch, mais au contraire créé d'immenses souffrances à des êtres innocents par des êtres malveillants.
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Penser la violence ; l'oeuvre de Girard

Paru en Mars 2018 chez HDiffusion, Penser la violence de Pascal Coulon. 20 euro dans toutes les "bonnes librairies"

 

 

La violence a fait au cours des deux derniers siècles l'objet d'une pléthore de recherches dans bien des domaines, et nombreux sont les livres qui ont traité de la question en lui apportant des réponses fécondes. Bien peu cependant l'ont abordée dans sa dimension génétique essentielle de violence fondatrice. Et, pour cause ! Penser que toutes les communautés humaines et l'ensemble des processus civilisateurs, avec leurs rites, leurs cultures, etc., trouvent leurs origines dans une violence radicale qui en constitue la fondation ne va pas de soi ! De ce point de vue, Freud semble bien avoir la paternité de l'idée fondamentale d'un meurtre initial, paradoxalement à la source de la civilisation, de la morale et de la religion. Mais ne s'agit-il pas d'un mythe ? La question de la violence ne requiert-elle pas plutôt une méthode indiciaire, s'appuyant sur des recherches et un matériau anthropologiques ? L'oeuvre de René Girard tend dans un effort continu, magistral et souvent solitaire à remonter contre vents et marées aux sources d'une violence à la fois effective, revenant périodiquement, fondatrice et génétique. Sans omettre les failles de la doctrine, l'auteur met clairement en évidence l'articulation des théories girardiennes, désir mimétique, victime émissaire, méconnaissance, et nous en découvre la fécondité pour penser notre époque. (4ème de couverture)

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LES GROUPES D'ENTRAIDE

Pascal Coulon, LES GROUPES D'ENTRAIDE

Une thérapie contemporaine

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De nombreuses personnes trouvent dans les groupes d'entraide des ressources pour lutter contre leurs souffrances, se reconstruire psychologiquement et recréer du lien social. Quel est le véritable potentiel de ces groupes ? Quelles sont les origines de ces fraternités ? Quelles sont leurs valeurs ? Comment expliquer leur relative confidentialité et les résistances que ces groupes rencontrent en France ? Cet ouvrage met en lumière les polémiques qui opposent vainement la psychanalyse aux autres thérapeutiques de groupe face aux sujets addictés.


L'Harmattan, 22,50 euro
ISBN : 978-2-296-10844-8 • février 2010 • 226 pages

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