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16 janvier 2018 2 16 /01 /janvier /2018 10:15

Cet article conclusif revient de façon synthétique sur quelques éléments essentiels développés dans les cinq articles précédents. Il amorce aussi une réflexion sur la guerre à l'ère d'internet et des relations virtuelles

 

 

 

Rien de ce qui fait l'expérience humaine ne doit rester étranger au philosophe. S'il n'est pas obligé de tout traiter, rien de ce qui touche l'existence, en ce qu'elle engage la vie et la mort, ne peut être a priori hors de son champ, qu'il s'agisse de l'expérience des individus ou des peuples en tant que totalité. A plus forte raison la guerre qui synthétise cette expérience fondamentale.

C'est la raison pour laquelle je me suis efforcé de traiter cette question de la guerre à différents niveaux : j'ai d'abord évoqué les sources mythologiques et anthropologiques, ainsi que les diverses causes de cette expérience, puis le droit de la guerre et de la paix en tant qu'expérience humaine susceptible d'être régie juridiquement. J'ai ensuite insisté sur l'idée que la guerre, par rapport à une lutte à mort ou à la pure violence, avait pour spécificité d'être indissociable de l'histoire - voire d'être elle-même écriture de l'histoire. Plus précisément, si, originellement, la violence est à la source de la culture, de la civilisation et du mouvement de la pensée, comme l'ont montré Freud ou Girard, l'approche métaphysique montre que la guerre initie et accomplit le mouvement de l'Histoire, tant sur le plan des faits politiques et des frontières que sur celui de la pensée elle-même.

La violence, la guerre et l'histoire jouent donc un rôle majeur dans et pour la philosophie européenne. En ce sens, nonobstant l'horreur qu'elle a pu susciter, une composante spirituelle importante est attachée à la guerre. Dimension spirituelle qui s'est manifestée de plusieurs façons, lesquelles supposent des expériences certes très différentes, voire contradictoires. Dans chaque cas cependant, à l'aune du rapport à la mort, il s'agit d'une épreuve de vérité où est transcendé l'attachement aux "choses finies". Épreuve individuelle, mais aussi collective.

D'abord, sur le mode du haut fait moral comme sacrifice héroïque chargé de sens, la guerre dans laquelle l'individu met sa vie en jeu est perçue comme accomplissement, et cela dans la mesure où elle signifie l'intégration concrète de cet individu au sein d'une totalité qui le transcende. En même temps, au niveau de la communauté, elle signifie l'incarnation de l'idéal d'un peuple, la venue à l'existence de la substance éthique. 

A l'inverse, au cœur de l'horreur, sur le mode de la prise de conscience de l'absurdité de la guerre, de la fragilité et de la souffrance de l'individu, la guerre est révélation de la valeur du pardon, de l'amour et de la beauté d'une vie simple, débarrassée des idoles de la civilisation. Les deux approches sont certes très différentes ; mais, qu'il s'agisse d'éloge de l'héroïsme ou de révélation sur fond d'horreur, on peut dire qu'elle contient potentiellement cette dimension spirituelle.

 

 

GUERRE ET PAIX (6) - Conclusion; Guerre et post modernité

Guerre et postmodernité

La notion "post" tend à agacer parce qu'elle est désormais employée "à toutes les sauces" (post modernité, post vérité). Cependant, à défaut d'une définition rigoureuse, elle permet au moins de circonscrire le champs problématique de l'ère contemporaine.

Sommes nous parvenus à "la fin de l'histoire", comme l'a affirmé Francis Fukuyama dans son livre éponyme ? Après la chute du mur de Berlin supposé signer l'acte de décès du communisme, l'horizon mondial est-il celui d'un libéralisme triomphant, tempéré par un soupçon plus ou moins accentué de sociale démocratie ? Et dès lors, peut-on considérer que les conflits armés sont résiduels, de simples soubresauts au regard de cet horizon indépassable ? 

Accomplissement de l'histoire, de la raison et de la liberté au sens hégélien du terme, et fin du grand récit révolutionnaire communiste : telle serait la post modernité.

 

De fait, les grandes guerres "classiques" entre États rivaux ne sont plus d'actualité, et, qu'on le regrette ou non, ce libéralisme n'a plus réellement d'idéologie concurrente crédible au plan mondial. En ce sens, sauf à postuler un "choc des civilisations" lié à un supposé retour du religieux - choc global peu probable dans la mesure où bon nombre d'individus des sociétés non occidentales aspirent eux aussi à cette société libérale -, nous somme bien entrés dans une période post historique. Bien sûr, le réel étant ce que l'on n'attend pas, une guerre nucléaire reste possible - moins improbable depuis quelques années compte tenu des personnalités en présence. Mais, on pourrait dire cyniquement qu'elle ne remettrait pas vraiment en cause l'idée de fin de l'histoire ; au vu des dégâts qu'engendrerait un conflit nucléaire, il faudrait sans doute parler alors de post apocalypse !

 

On ne peut donc plus guère parler de guerre classique. Ce qui n'empêche pas de nombreux conflits de par le monde. A cet égard, je me citerais moi-même (dans ce même blog - De la radicalisation) : il me semble que le moteur fondamental de ces conflits, tout comme celui de l'action terroriste, est d'abord à rechercher du côté de la violence de la lutte pour la reconnaissance de la singularité, lutte à mort pour la liberté décrite par Hegel comme ce qui constitue le fond tragique de l'histoire humaine. Certes, dès lors que nous sommes entrés dans la nouvelle ère évoquée plus haut, cette lutte à mort n'a plus grand chose à voir avec la description grandiose de Hegel ; caricature post moderne d'elle-même, débarrassée de sa gangue métaphysique, il n’est plus question de dialectique et d’avènement de l'Esprit. Culte insensé de la mort en ce qui concerne le terrorisme, ricanement macabre de la philosophie de l'histoire, c'est plutôt une lutte désespérée et dérisoire, vouée à l'échec, pour ne pas disparaître dans ce grand engloutissement - ou plutôt pour y disparaître avec fracas. Autrement dit, la dimension spirituelle de la quête de la liberté a disparu avec la fin de l'histoire, mais le moteur de la lutte pour la reconnaissance, lui, fonctionne encore, en hoquetant, dans un dernier soubresaut privé de sens (ou d'essence).

En ce qui concerne la question du terrorisme d'une façon plus générale, je renvoie le lecteur aux trois articles suivants de ce blog : De la radicalisation, Apprendre à mourir, Déracinement et crise salvatrice.

 

 

 

De la guerre virtuelle

Perte de l'autorité ontologique de la nature, de l'histoire et de la guerre, cette dernière tend à s'abolir dans son spectacle télévisé, dans une représentation d'elle-même. A cet égard, en 1991 Baudrillard écrivait dans un texte au titre délibérément provocateur, La guerre du Golfe n'a pas eu lieu, les lignes suivantes :

 

«On a parlé de guerre chirurgicale, et il est vrai qu'il y a quelque chose de commun entre cette destruction in vitro et la fécondation in vitro . Celle-ci aussi produit un être vivant, mais elle ne suffit pas à faire un enfant. Un enfant, sauf dans le Nouvel Ordre génétique, est issu d'une copulation sexuée. La guerre, sauf justement dans le Nouvel Ordre mondial, naît d'un rapport antagonique, destructeur, mais duel, entre deux adversaires. Cette guerre-ci est une guerre asexuée, chirurgicale, war processing, dont l'ennemi ne figure que comme cible sur un ordinateur, tout comme le partenaire sexuel ne figure que comme un nom de code sur l'écran du Minitel rose. Si on peut parler de sexe dans ce cas-là, alors la guerre du Golfe, elle aussi, peut passer pour une guerre."

 

Le texte fut abondamment critiqué, le sociologue étant accusé d'abandonner le laborieux travail de terrain de sa profession au profit d'intuitions peu fondées et de l'élégance du style. Ces critiques étaient pour partie assez justes, mais ce texte signale assez bien malgré tout la nouvelle configuration de la guerre où les dimensions spirituelles ou d'héroïsme évoquées dans les articles précédents ne sont plus de mise.

Sans être un pur chef d’œuvre, le film d'Andrew Niccol, Good Kill, illustre bien à cet égard la nouvelle condition du soldat dans un contexte de sophistication technique avancée :

 

"Le Commandant Tommy Egan, pilote de chasse reconverti en pilote de drone, combat douze heures par jour les Talibans derrière sa télécommande, depuis sa base, à Las Vegas. De retour chez lui, il passe l’autre moitié de la journée à se quereller avec sa femme, Molly et ses enfants. Tommy remet cependant sa mission en question." (synopsis)

 

En fait de sacrifice pour son pays, il ne reste plus au commandant Egan, le personnage principal (incarné par Ethan Hawke) - que je n'ose appeler le héros du film -, qu'un étrange sentiment d'irréalité. L'alcool, le dégoût, la dépression et des tendances suicidaires le guettent. Que reste-t-il de ce qui fait l'honneur, voire l'identité du soldat ? N'est-il pas un simple tueur ? Egan demande d'ailleurs à son supérieur pourquoi il doit venir à la base en uniforme. Comme dans toute guerre, des conflits éthiques se présentent : faut-il lancer un missile sur une maison où des chefs terroristes sont réunis exceptionnellement alors que des enfants sont en train de jouer sur le perron, et qu'ils seront tués inévitablement ? Ces dilemmes sont résolus avant même qu'Egan ait son mot à dire. Il se voit réduit au statut d'un simple exécutant de la CIA, qui doit juste appuyer sur un bouton.

 

De la lance au drone en passant par l'arbalète, le fusil, le char et le bombardement, il existe une constante de la guerre : donner la mort à l'ennemi. Mais, d'une part, cet ennemi est de moins en moins identifiable dans des guerres qui ne se font plus d’État à État et dans des régions où l'informateur de la veille peut être le même homme que celui qui va commettre aujourd'hui un attentat. Situation très stressante des soldats à cet égard, d'autant plus que leur mission consiste bien souvent à maintenir la paix. D'autre part, l'hyper modernité de la technique modifie aussi les composantes de la guerre traditionnelle.

Une approche philosophique de cette nouvelle donne est nécessaire, mais c'est un travail de longue haleine qui requiert plus que l'espace d'un article et un véritable travail de fond que j'entreprendrai ultérieurement.

GUERRE ET PAIX (6) - Conclusion; Guerre et post modernité
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La transmission de la philosophie et de l'esthétique est une chose difficile qui requiert la concentration de l'étudiant. Elle ne relève donc pas d'un discours démagogique ou sophistique dont la popularité médiatique n'a souvent d'égal que la pauvreté conceptuelle. Inversement, à l'attention des profanes, il ne peut s'agir non plus de procéder selon un discours élitiste, du type normalien. En ce qui me concerne, je dirais que mon but et ma profession de foi, que ce soit dans mes conférences, mes ateliers ou sur ce blog, c'est de tendre à rendre accessibles ces choses difficiles avec un minimum de déperdition conceptuelle.

 

 

 

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Penser la violence ; l'oeuvre de Girard

Paru en Mars 2018 chez HDiffusion, Penser la violence de Pascal Coulon. 20 euro dans toutes les "bonnes librairies"

 

 

La violence a fait au cours des deux derniers siècles l'objet d'une pléthore de recherches dans bien des domaines, et nombreux sont les livres qui ont traité de la question en lui apportant des réponses fécondes. Bien peu cependant l'ont abordée dans sa dimension génétique essentielle de violence fondatrice. Et, pour cause ! Penser que toutes les communautés humaines et l'ensemble des processus civilisateurs, avec leurs rites, leurs cultures, etc., trouvent leurs origines dans une violence radicale qui en constitue la fondation ne va pas de soi ! De ce point de vue, Freud semble bien avoir la paternité de l'idée fondamentale d'un meurtre initial, paradoxalement à la source de la civilisation, de la morale et de la religion. Mais ne s'agit-il pas d'un mythe ? La question de la violence ne requiert-elle pas plutôt une méthode indiciaire, s'appuyant sur des recherches et un matériau anthropologiques ? L'oeuvre de René Girard tend dans un effort continu, magistral et souvent solitaire à remonter contre vents et marées aux sources d'une violence à la fois effective, revenant périodiquement, fondatrice et génétique. Sans omettre les failles de la doctrine, l'auteur met clairement en évidence l'articulation des théories girardiennes, désir mimétique, victime émissaire, méconnaissance, et nous en découvre la fécondité pour penser notre époque. (4ème de couverture)

Pages

LES GROUPES D'ENTRAIDE

Pascal Coulon, LES GROUPES D'ENTRAIDE

Une thérapie contemporaine

Psycho-Logiques
 

De nombreuses personnes trouvent dans les groupes d'entraide des ressources pour lutter contre leurs souffrances, se reconstruire psychologiquement et recréer du lien social. Quel est le véritable potentiel de ces groupes ? Quelles sont les origines de ces fraternités ? Quelles sont leurs valeurs ? Comment expliquer leur relative confidentialité et les résistances que ces groupes rencontrent en France ? Cet ouvrage met en lumière les polémiques qui opposent vainement la psychanalyse aux autres thérapeutiques de groupe face aux sujets addictés.


L'Harmattan, 22,50 euro
ISBN : 978-2-296-10844-8 • février 2010 • 226 pages

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