Du fait de mes conférences et ateliers sur le thème du pardon depuis plusieurs années, je ne pouvais passer à côté de ce film dont le titre français renvoie immédiatement à ce dont il est question : Les panneaux de la vengeance. C'est la raison pour laquelle j'écris ces quelques lignes rapides, juste pour inciter le lecteur à aller voir ce merveilleux film.

Le film de Martin Mac Donagh est à mon sens une œuvre majeure. C'est aussi un film violent et dur, qui sent l'Amérique des "red necks" (les culs-terreux), du Sud profond, cette Amérique de l'inculture crasse, qui n'aime pas beaucoup les niggers et les fags (les pédés) - et qui a massivement voté Trump. Or, et c'est ce qui en fait un véritable chef d’œuvre, de toute cette rudesse émerge doucement une extraordinaire lueur.
Après des mois sans que l'enquête sur la mort de sa fille ait avancé, Mildred Hayes prend les choses en main, affichant un message controversé visant le très respecté chef de la police sur trois grands panneaux à l'entrée de leur ville (synopsis).
La puissance du film tient au thème et à son traitement, bien sûr, mais aussi à Mildred, incarnée par Frances Mac Dormand au sommet de son art, l'inoubliable policière enceinte de Fargo des frères Cohen. Sa présence stoïque, dure et impassible est tellement impressionnante qu'elle bonifie certainement le jeu de ses partenaires - et notamment celui de Woody Harelson (le shérif) et de Sam Rockwell (son adjoint) - lesquels ne sont pas en reste quoi qu'il en soit en termes d'interprétation. Il faut ajouter que le spectateur rit beaucoup - c'est un humour décoiffant, certes - ce qui n'est pas un mince exploit compte tenu de la thématique et du jeu rugueux des acteurs.
Je ne veux pas priver le spectateur du plaisir de la découverte. Disons simplement que le film bouleverse la notion de vengeance et remet en question son bien-fondé. Dès lors, il prend à contre-pied une longue tradition de revenge movies du cinéma américain où la violence est la meilleure arme pour rendre justice.
Pour finir, je dirai que le film a pour moi un intérêt philosophique au sens où il pourrait illustrer une approche phénoménologique de la puissance du pardon. En effet, de façon tout à fait improbable au regard du milieu culturel, comme une irruption temporelle, émerge de façon insensible au cœur du cycle infernal de la violence et de la vengeance ce qui ressemble à la possibilité de mettre un terme à ce cycle.
En ce sens, c'est aussi un film d'où l'espoir est loin d'être exclu, et je ne saurais trop encourager le lecteur à se précipiter pour le voir.



