Mon périple récent sur l’un des chemins de Compostelle, le Camino Primitivo - trois cent vingt kilomètres entre Asturies et Galice, de Oviedo à Santiago –, fut l’occasion pour moi d’une réflexion sur la notion de « primitif », cette notion avec laquelle je n'ai cessé de commercer ces dernières années en m'attachant aux peintres des avant-gardes du 20ème siècle pour qui le primitif, l'élémentaire ou l'originaire constituent une quête essentielle - Klee, Kupka, Pollock, Soulages, et tant d'autres.
Concernant le Chemin, la dénomination « Primitif » renvoie officiellement à la chronologie, à l’histoire, dans la mesure où elle indique qu’Alfonso II, Roi des Asturies au 12ème siècle, fut le premier roi à entreprendre le pèlerinage. L’aspect religieux du pèlerinage prit alors une dimension politique, puisque c’était une façon de fédérer autour de lui les peuples du Nord de l’Espagne contre les velléités d’indépendance, notamment galiciennes, tout en réinvestissant culturellement, spirituellement, économiquement, militairement et politiquement la péninsule envahie par les maures. En ce sens, le pèlerinage vers les reliques de l’apôtre Jacques participa aussi de la Reconquista.
Cependant, au-delà de cette dimension chrono-historique et religieuse qui n’est pas réellement mon objet lors de ces pérégrinations, en marchant sur ce chemin difficile j’ai pu aussi percevoir ce que le terme « primitif » recelait de référence à l’originaire. Ce chemin, a fortiori parce qu’il s’inscrit dans la continuité du difficile et somptueux Chemin du Nord, est primitif en ce qu’il est sans doute le plus dur, mais aussi le plus authentique. Loin du grand barnum qu’est devenu le Camino Francès, le marcheur est immédiatement sollicité sur le Primitivo par son relief, son climat et ses zones désertiques. Le pèlerinage est exigeant et grandiose à la fois. Les dénivelés incessants, la pluie et la boue des chemins mettent les corps à rude épreuve ; la rareté des pèlerins, mais aussi des villages rencontrés, de même que les espaces à perte de vue contribuent au sentiment de solitude du marcheur. Dans ces conditions assez rudes, il est inévitablement reconduit à ce qui fait l’essentiel ; de par le mouvement de la marche, il en vient à se sentir en phase avec l’élémentaire, et à ce qui renvoie dès lors à notre commune humanité - et qui remplit le marcheur de joie lorsqu’il s’y sent relié.
Ce sentiment de phase avec l’élémentaire, ou le primitif en tant qu’état de haute intensité qui n'est pas très éloigné de la quête des peintres évoqués plus haut, le pèlerin le doit aussi aux asturiens rencontrés sur le chemin. C’est un peuple rude, sans doute moins loquace que dans d’autres régions d’Espagne, à l’image de sa terre et de son climat. Mais ce sont des régions qui ont su préserver un sens profond et authentique de l’hospitalité, tel qu’il tend à nous faire désormais défaut. Cette hospitalité est d'une importance majeure, j’en ai fait plusieurs fois l’expérience ces dernières années. De ce point de vue, la qualité d’un chemin n’est pas liée aux conditions météorologiques ou à la plus ou moins grande difficulté de la marche, mais en grande partie aux hospitaliers, à l’attention et la bienveillance de ces femmes et ces hommes dont l’hospitalité dans son sens le plus originel contribue à inscrire le marcheur dans une histoire. La qualité humaine de leur accueil tend à donner au marcheur un sentiment d’appartenance qui le transforme presque insensiblement en pèlerin dépositaire d’une tradition ancestrale. Progressivement s'instille alors en lui ce sentiment de lien fraternel qui tisse à bas bruit l’arrière-plan émotionnel de tout véritable pèlerinage.
C’est dans cette mesure, par ce lien à l’élémentaire participant d’une nouvelle rythmique, que le pèlerinage fait partie de ce que j’appelle sur ce blog une « expérience-source d’évolution existentielle ». En l’occurrence, je veux indiquer par cette formule des expériences au cours desquelles le problème n’est pas d’acquérir ; des choses, bien sûr ; mais, il ne s'agit pas non plus de gagner du savoir à strictement parler, ni même de l’expérience. Cette connexion suppose au contraire de se délester, de s’alléger comme on allège son sac, de perdre en quelque sorte, pour revenir à ce primitif où le marcheur n’est plus rien : corps qui marche où le personnage social se trouve dépassé. Sentiment de perte des limites du moi et d’immersion dans le tout, à la façon des moines errants zen ; c’est une expérience régénératrice de connexion avec des énergies telluriques, des rythmes oubliés, qui se propose alors au marcheur ; non plus réellement un savoir, mais une co-naissance supérieure du (avec) le monde.
Mais il me semble aussi que ce type d’expériences, au même titre par exemple que les cures de jeûne qui tendent aujourd’hui à faire l'objet d'un début de réhabilitation de la part de la communauté scientifique, ont aussi une dimension éthique. Nous le savons, nos sociétés occidentales étouffent de surplus, de trop plein. Non seulement elles tendent à transformer tout étant en objet de consommation destiné à notre utilité propre, mais aussi tout individu citoyen en consommateur, et cela de façon exponentielle avec le développement des réseaux (il suffit de faire un achat sur le net pour s’en rendre compte).
Sur le plan de la santé, nous ne souffrons plus que rarement dans nos contrées de manque de nourriture, mais bien d’excès de toute sorte, facteur de pathologies diverses (surtout pour les plus démunis). Concernant la consommation d'une façon générale, même les plus conscients d’entre nous sont pris dans toutes sortes de contradictions mortifères entre leurs aspirations éthiques et écologiques d’une part, et une logique de laquelle ils ne peuvent s’extirper.
Nous tendons ainsi vers une sorte de fuite en avant auto destructrice, tant sur les plans sanitaire, écologique, qu’éthique. Certes, on peut redouter que, malgré nos coups de barre, il soit trop tard pour redresser le Titanic avant la collision avec l’iceberg fatal. Mais considérer cette perspective apocalyptique comme le seul horizon possible consisterait à ne pas tenir compte des expériences en question. Je l'ai dit dans un article précédent (http://fraterphilo.over-blog.com/article-texte-6-manquer-sans-entraves-64574178.html), ces expériences sont en effet des alternatives régénératrices. Mais ce sont aussi des formes de micro-résistances, des contre conduites (pour employer le langage de Foucault) visant, contre la logique de la consommation à tout crin, à réhabiliter le manque, le vide, comme des valeurs salvatrices et créatrices - dès lors que ces expériences sont effectuées sous le signe de la sollicitude et dans un esprit fraternel. Réhabiliter le manque permet de comprendre que le besoin de consommation, et bien souvent la faim elle-même, est une représentation construite socialement, et qui peut parfaitement se déconstruire dans la perspective d’une sobriété heureuse. C’est du moins, à mon modeste niveau, le message que je m’efforce de faire passer par l'intermédiaire des philosophes existentiels et de l'art dans un champ qui fait partie de mes compétences professionnelles – le traitement des addictions -, domaine où les questions du manque, du vide et de la solitude se posent de la façon la plus aigüe.
Plus globalement, des raisons existent de considérer l'avenir avec un certain optimisme, et c'est pour moi l'un des enseignements de ce pèlerinage et de ses rencontres. Depuis plusieurs décennies maintenant, s'est levée une nouvelle génération sensible à tous les êtres vivants, et qui refuse cette logique folle et destructrice de la consommation. Une nouvelle sensibilité, un renouvellement de la perception morale a émergé, qui se traduit, entre autres, par des mouvement de défense des animaux et de lutte contre l'abattage industriel (http://fraterphilo.over-blog.com/2017/01/j-180/l-214.html), ou encore par l'adhésion de toute une frange de la jeunesse au végétarisme, voire au véganisme. Cette génération nouvelle est consciente que les enjeux et problèmes auxquels nous avons à faire face sont d'une importance telle que leur résolution ne peut passer que par ce type de posture éthique - et certainement pas par un grand soir politique, toujours source de violence.
Comme pour le marcheur de l'aube qui connaît un sentiment de royauté, de premier matin du monde, un horizon se lève. Cette nouvelle génération a fait le choix de modifier son rapport à l'environnement, aux êtres vivants dans leur ensemble et à eux-mêmes. C'est à elle d'ouvrir le chemin désormais.
Sur le même thème : http://fraterphilo.over-blog.com/2018/01/royaute-du-marcheur.html
http://fraterphilo.over-blog.com/2016/05/auto-therapie-pedestre.html
http://fraterphilo.over-blog.com/2013/11/exp%C3%A9riences-limites.html




