Je souhaite avec cet article inciter le lecteur à aller voir le dernier film d'Emmanuel Mouret, Mademoiselle de Joncquières. Ce conseil est encore plus d'actualité pour mes étudiants normands dans la mesure où je vais entamer avec eux une série de cours sur ce que j'appelle "Le sillage matérialiste", de Démocrite à nos jours, en passant bien entendu par le siècle des Lumières, et plus particulièrement Diderot.
De fait, pour la réalisation de son neuvième long métrage, Emmanuel Mouret s’est inspiré d'un roman de Diderot de la fin du 18ème siècle, Jacques le fataliste et son maître, et plus particulièrement d’un passage de ce livre. Le film se concentre en effet sur l’histoire de Madame de la Pommeraye et du marquis des Arcis telle qu’elle est racontée à Jacques et son Maître par l’hôtesse d’une auberge où ils font étape. Mme de la Pommeraye et le marquis des Arcis sont amants jusqu'au jour où celle-ci découvre que son bien aimé n’a plus de sentiments pour elle. Blessée, elle cherche alors à se venger de lui en lui présentant une courtisane dans l’espoir qu’il en tombe amoureux et se fasse prendre au piège.
Le film est à mon avis pétri de qualités : plein de charme et d'humour, la langue en est merveilleuse, avec un rythme, un phrasé et une élégance qui permettent surtout de jouir de toutes les subtiles variations du jeux des émotions et des sentiments amoureux. Présence formidable de Cécile de France qui incarne Madame de Pomeraye, dans un rôle qui n'est pas sans rappeler le jeu de Glenn Glose dans Les liaisons dangereuses. Édouard Baer est brillant dans le rôle du Marquis des Arcis (on ne peut s'empêcher de penser qu'il représente, au moins en partie, Diderot lui-même), libertin piégé sentimentalement par l'énigmatique Mademoiselle de Joncquières, jouée de façon très sobre par la jeune et belle Alice Isaaz.
Mais le film est aussi manifestement bien informé historiquement et philosophiquement. Les libertins des 17 et 18èmes siècles réactualisent en effet les philosophies matérialistes d’Épicure et de son disciple Lucrèce, avec ce que cette pensée entraîne comme conséquences en termes de critique de la croyance religieuse et de la morale afférente. Il ne faut pas oublier que Molière, auteur de Tartuffe, se réclamait d’Épicure et qu'il avait entièrement traduit le De rerum natura de Lucrèce. Au-delà de la physique matérialiste qui aura un rôle important durant le siècle des Lumières, c'est donc aussi toute la conception morale des rapports amoureux issue du poème de Lucrèce qui est reprise par les libertins du 18ème - une morale située aux antipodes des préceptes de l’Église.
La métriopathie (le calcul des plaisirs et des peines) d’Épicure et Lucrèce amène en effet à considérer la relation charnelle comme un véritable plaisir, dont il ne saurait être question de se priver.
Mais elle invite aussi à cultiver la "Vénus vagabonde" dans la mesure où c'est la passion liée à un attachement exclusif qui produit de la peine et qui participe d'une corruption courante du lien amoureux : souvent incapables d'assumer notre solitude d'atomes, nous sommes amenés à inventer promesses, obligations, contrats, âmes sœurs, mariages, jalousie, etc., bref, tout un ensemble de représentations transcendant l'expérience - l'opinion (pour reprendre une catégorie épicurienne) - qui se surimposent au plaisir sensible et qui tendent bien souvent à transformer la relation de couple en un piège infernal - à tout le moins susceptible de transformer cette relation de plaisir en son contraire.
Mais Diderot est un auteur bien trop subtile pour ne pas être conscient des contradictions qui nous traversent tous, et il sait bien que cette position reste relative dans la mesure où elle peut se révéler fragile et bien difficile à respecter dans la pratique. Ainsi, le Marquis est absolument transi d'amour pour cette jeune fille, entrée en religion en compagnie de sa mère, et qui se révèle donc particulièrement difficile à séduire. Sa résistance est à la mesure de l'accroissement du désir du Marquis et des prodiges d'ingéniosité qu'il met en œuvre pour parvenir à ses fins. A cet égard, le moment où, lors d'un dîner, le Marquis se retrouve piégé par Madame de la Pommeraye, mis en demeure d'argumenter philosophiquement contre le libertinage et de défendre les valeurs de l’Église s'il veut s'attirer les bonne grâces de la jeune fille et de sa mère, est un moment d'anthologie. Notons en passant que le Marquis fait alors référence au sublime de l'émotion amoureuse lié au divin, qu'il oppose au plaisir libertin, ce même sublime qui, de Longin à Burke en passant par Bossuet ou Vico, constitue à cette époque un concurrent philosophique - certes minoritaire - du matérialisme philosophique des libertins.
L'idée du triangle amoureux, avec tout ce qu'elle comporte de rebondissements et de sentiments ambivalents, est aussi très présente dans ce film, bien sûr, même si je n'irai pas jusqu'à une certaine facilité consistant à dire que le récit illustre l'idée de désir mimétique chère à René Girard.
Quoi qu'il en soit, grand moment de plaisir subtil et intelligent, ce film est à mon sens la bonne nouvelle cinématographique de cette rentrée de septembre.





