
Dans la mesure où il est trop tôt pour bien saisir les tenants et aboutissants de la crise des gilets jaunes et d'en faire une synthèse, je me garderai bien dans ce petit article de donner mon avis à ce sujet, cette crise faisant par ailleurs, au-delà des rumeurs et des fake news de toute nature, l'objet d'un ensemble de considérations informées et d'éditoriaux de sensibilités différentes.
Cependant, pour répondre à la demande de quelques étudiants, je me permettrai de donner quelques indications de lectures philosophiques, sociologiques et historiques, comme des repères qui permettent de conférer une intelligibilité à cet évènement, d'éclairer quelques unes de ses différentes facettes et d'inscrire ce moment de crise dans la trame plus générale d'une durée longue.

Le premier livre incontournable à mon sens est celui de Christopher Lasch, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, publié en 1994, quelques mois après sa mort. C'est un livre véritablement visionnaire concernant la déconnexion des élites américaines, et, par voie de conséquences, la montée en puissance du trumpisme.
Les analyses par Lasch de cette élite dorée (il vise les démocrates essentiellement), sûre d'elle-même et de sa supériorité intellectuelle, plus affiliée à ses semblables des cercles internationaux qu'à ces propres citoyens, renvoie de façon cruelle à notre situation actuelle et à la dénonciation de la morgue et du mépris de notre Président ("ceux qui ne sont rien", "les premiers de cordée", etc.). Je laisse le lecteur découvrir ce qu'il faut entendre par ce titre étonnant (révolte des élites).
A noter que les analyses du philosophe français contemporain Jean-Claude Michéa s'inscrivent dans le sillage de Lasch.

Le deuxième livre important à mon sens est le Tome 1 De la démocratie en Amérique de Tocqueville. Dans ce livre de 1850, extrêmement important pour comprendre les spécificités et les différences entre France et Amérique, ce dernier pays devient sous la plume de Tocqueville une sorte d'outil paradigmatique, une image pure de la démocratie, permettant de mieux comprendre par contraste que la France est un pays d'abord révolutionnaire, avant d'être démocratique.
J'ai montré ailleurs que ces déterminations se sont cristallisées et solidifiées, qu'elles sont donc très actuelles, et que cette analyse est surtout très éclairante pour comprendre bien des aspects de notre société contemporaine - et notamment la crise actuelle.

Concernant la dimension insurrectionnelle de la crise, l'analyse sartrienne du groupe en fusion (voir la table des matière) dans La critique de la raison dialectique reste un modèle du genre.
Comme le montre aussi Rousseau dans le Livre I du Contrat social, le moment où une masse d'individus atomisés produit un corps nouveau (le Peuple Souverain) s'apparente à une véritable opération chimique.
Chez Sartre, l'atomisme des individus se transforme en unité subjective dans le mouvement révolutionnaire.

Malheureusement, comme aurait pu le dire Girard, le danger réside dans la possible transformation de la violence de tous contre tous en une violence du tous contre un. En ce sens, la haine qui semble se cristalliser sur E. Macron est de mauvaise augure.
Si l'on est d'accord avec l'idée que la situation actuelle de délitement des services publics, de baisse du pouvoir d'achat et d'accroissement des inégalités n'est que l'explosion finale d'une situation qui ne cesse d'empirer depuis quarante ans pour les plus faibles, le haro actuel sur le Président ressemble à certain égards à un phénomène de bouc-émissarisation.

Toujours concernant la violence insurrectionnelle, Colère et temps, du philosophe contemporain Peter Sloterdijk, fournit une grille de lecture très puissante de l'histoire.
C'est un livre d'accès plus difficile, où la colère, originaire, est hissée à une dimension ontologique (le titre du livre fait le pendant d'Être et temps de Heidegger). Ne pas oublier que l'histoire de la civilisation occidentale dans L’Iliade commence par invoquer : "La colère d'Achille, ce fils de Pelée, chante la nous, Ô déesse..."

Enfin, concernant les risques de dérives de la démocratie vers la tyrannie, je ne saurais jamais trop recommander la lecture du Livre VIII de République de Platon.
Ce dernier se méfie de la démocratie. Dans le L VIII, qui décrit les régimes successifs de la Cité sous forme de déclin, on comprend mieux pourquoi : la démocratie y est représentée comme la gigue des désirs contradictoires, le règne de la corruption, où les individus ne sont pas à leur place. Mais surtout, c'est l'universalité du schéma (et son éventuelle actualité) décrit par le philosophe qui est particulièrement frappante à mon sens : un tel régime préfigure la tyrannie dans la mesure où, de cette corruption généralisée, il risque toujours d'émerger un individu providentiel qui se présente comme un homme fort capable de rétablir l'ordre et à qui le peuple accorde sa confiance.
En espérant que ces quelques indications, dont j'ai bien conscience qu'ils sont loin de notre actualité immédiate, puissent fournir quelques repères aux lecteurs.



