
Le texte qui suit est celui d’une conférence par téléphone pour le Département of peace and conflict studies de l’université de Waterloo en Ontario, dirigé par le Professeur Lowell Ewert. Ce département se donne pour vocation d’étudier les processus d’ingénierie sociale susceptibles de conduire à la paix ou à la guerre.
Intéressé par mon activité d’animateur d’ateliers « Esthétique » et « Initiation à la philosophie » au sein d’un centre de soins pour personnes souffrant d’addictions et dans des prisons, le Pr Ewert m’a invité à une « lecture » devant ses trente-cinq étudiants en novembre 2018. Cet article est donc une retraduction de l’anglais vers le français de cette intervention téléphonique - gratifiante pour moi en termes de reconnaissance, mais aussi féconde en ce que sa préparation m’a permis de me remettre au travail, de réfléchir sur ma pratique et finalement de mieux intégrer ma propre activité.
Après une introduction (non écrite) précisant la nature et les modalités de mes différentes activités et de mes interventions concernant philosophie et histoire de l'art, que ce soit dans un centre de soin ou dans une maison d'arrêt, voici donc le texte que j'ai lu aux étudiants (cette lecture a été suivie d'une intéressante séance de questions/réponses) :

Comme je le comprends, l’objet principal des recherches du Professeur Ewert et de ses étudiants est l’étude des chemins et des processus d’ingénierie sociale permettant d’améliorer la paix, dans le monde, certes, mais aussi à des niveaux plus microcosmiques. Je ne suis pas un spécialiste de ce domaine, mais, dans mon champ, qui est plus psycho et sociothérapeutique, je crois fermement aux dimensions systémiques des évènements source de psychopathies chez un individu. Autrement dit, je crois qu’il est bon de prendre en considération ces dimensions afin d’identifier un problème, mais aussi pour tenter de le résoudre.
Il existe des différences importantes entre la guerre et la paix d’un côté, et la mauvaise et la bonne santé de l’autre. Mais il y a aussi des ponts intéressants, qu’il s’agisse de diagnostique ou de traitement. Et nous avons là plus qu’une simple analogie. C’est un truisme de dire que lorsque les gens se sentent mal pour telle ou telle raison, ils sont plus susceptibles de devenir violents, que ce soit contre eux-mêmes ou contre les autres. Ainsi, il existe des liens étroits entre les deux champs, et améliorer la santé est proche d’améliorer la paix.
De façon modeste, parmi d’autres outils, je crois que l’enseignement de la philosophie, de l’art et de la littérature à des personnes en difficulté socialement et psychologiquement contribue à cette finalité. Pourquoi en est-il ainsi ?
Avant la question de la transmission elle-même, disons un mot de la violence. Je n’entends pas revenir ici aux sources anthropologiques de la violence, mais disons brièvement que quelques causes de cette violence, de ce malaise ou de cette disharmonie entre les gens – et en eux-mêmes – sont bien connues et évidentes.

Parmi ces raisons, nous trouvons les frustrations liées aux injustices économiques et sociales, bien sûr, que ce sentiment corresponde à une réalité ou non au regard de la situation objective. Mais nous trouvons aussi le sentiment d’absence de sens (et l’on sait qu’il s’agit de la cause majeure de la souffrance au travail, comme l’indique Christophe Dejours), le déficit d’estime de soi, le manque de reconnaissance et le sentiment de non appartenance à l’ensemble de la société. Tout ceci tend à créer du ressentiment, et le ressentiment lui-même crée de la colère, de la violence, et même des valeurs (comme le montre Nietzsche). En fait, dans une telle situation, la question de l’appartenance tend à devenir sclérosante, et une source de division et de tensions identitaires. Dans ce cas, le groupe qui se sent exclu tend à exister principalement en s’opposant aux autres - il se pose en s’opposant -, et c’est une source potentielle de violence.

Revenons à la philosophie, l’art et la littérature. Tout d’abord, nous savons au moins depuis la conceptualisation d’Aristote (La Poétique) – et ceci fut développé plus tard par Hegel et Freud, bien sûr -, que l’art peut avoir un pouvoir cathartique. Pour résumer, voir sur la scène une tragédie avec le spectacle de la colère, de la haine, de la vengeance, des passions, etc., est une façon de les objectiver, de les mettre à distance, de s’en libérer en quelque manière, et, par conséquent, d’en diminuer la puissance dangereuse pour la communauté. L’art est un bon moyen de « faire avec » la névrose dans la mesure où il s’agit d’exprimer et de s’identifier avec des pulsions violentes d’une manière socialement acceptable.
Mais cela signifie aussi que la tragédie, ou la prose d’un grand écrivain, ou les toiles d’un Maître, sont universelles. Cela semble paradoxal de prime abord : l’œuvre d’art, singulière par essence en ce qu’elle s’attache à un sujet particulier, localement et historiquement situé, devient universelle. Le grand artiste touche au cœur de chacun d’entre nous dans ce qui fait notre commune humanité, au-delà de notre dimension sociale.
Concernant les tensions violentes, la philosophie peut revêtir un pouvoir sociothérapeutique en ce qu’elle participe d’une pulvérisation des essentialismes, lesquels nous calcifient dans des postures sclérosantes. Elle aide à déconstruire les préjugés et ouvre ainsi un horizon et des possibles à des personnes en ce qu'elles peuvent ainsi sentir jusqu’où elles peuvent aller en termes d’auto-détermination. Elle participe de l’émergence d’un point de vue différent, et devient alors le vecteur de relations plus ouvertes.

Dans certaines conditions, la littérature peut aider à réparer les gens en souffrance. Le grand écrivain touche quelque chose en moi qui est essentiel et intime. Proust écrit : « Le lecteur est, quand il lit, le lecteur de lui-même ». Parfois, nous lisons quelque chose, et nous réalisons que c’est exactement ce que nous ressentons et pensons. Mais nous n’avions pas jusqu’alors les mots pour l’exprimer clairement. Les grands livres ont la vocation de libérer le lecteur et de lui procurer de nouveaux horizons de sens. Plus loin, la littérature est thérapeutique en ce qu’elle aide les égarés à trouver leur chemin. Non que lecture et écriture confèrent des vertus morales. Elles n’anesthésient ni la singularité ni l’énergie vitale. Mais elles interfèrent en quelque manière dans la réalité qu’elles aident à ramifier et à en renouveler la forme. Elles procurent une pause au lecteur qui peut ainsi penser sa propre expérience à un second niveau, élaboré plus subjectivement. Tout ceci tend à régénérer l’estime de soi, elle-même source potentielle de nouveaux possibles. En ce sens, lecture et écriture participent du fait que les gens se perçoivent comme des êtres humains « normaux », se sentent connectés à nouveau avec l’humanité et dépositaires d’une culture universelle. Via l’expérience de la littérature et de l’art, le sentiment d’appartenance à l’humanité devient possible. La narration est un miroir dans lequel je me reconnais.
A mon avis, l’enseignement de l’histoire de l’art – ou de l’esthétique – touche à la rencontre authentique. Il vise à procurer des codes, des outils permettant d’aiguiser goût et sensations, ce qui permet de mieux voir le monde. Qu’y a t-il à voir dans – ou par le biais de – cette peinture de telle sorte qu’elle éveille des sentiments en moi, que j’en perçoive le sens, et que je sente qu’elle est aussi adressée à moi ?

Là aussi se situe un paradoxe : ce n’est pas la peinture elle-même qui demande à être vue. L’important c’est que l’œuvre d’art est comme une lunette (comme le dit Proust) au travers de laquelle je peux voir des aspects du monde différents et plus profonds que ceux de la quotidienneté ordinaire, conditionnée par l’utilité et les impératifs de survie.
J’insiste sur un point : cette approche est pertinente parce que la visée n’est pas la diffusion culturelle. La diffusion en question sert en réalité des buts marchands et transforme l’individu en consommateur, aliénant le désir du sujet. A l'opposé, cet enseignement tend à créer une rencontre véritable, initiatrice potentielle d’un processus de subjectivation. Un désir profond, créatif et authentique est ainsi sollicité. Au zapping erratique et compulsif, la philosophie et l’art opposent la production d’un désir sublimé, susceptible d’une inscription dans la durée.
En fait, mon objet est ce que j’appellerais une régénération des humanités. Les ateliers n’ont ni une vocation occupationnelle, ni de diffusion culturelle. « Faire ses humanités » signifiait originellement l’étude du grec et du latin afin d’avoir accès aux idées, émotions et savoirs des classiques et des Anciens. Ces études étaient réservées à une certaine élite jusqu’aux années 60, date à partir de laquelle cette idée « d’humanités » a commencé à disparaitre de l'enseignement.
Comme j’interprète le terme aujourd’hui, ce n’est plus réservé à une élite, mais à des gens en difficulté. Et cela signifie étudier – ou disons fréquenter – les textes littéraires, le langage et les codes de l’art et de l’esthétique, les doctrines philosophiques, etc. Dans la même optique que les humanités d’antan, tout ceci est censé permettre de se relier avec ce que tous les hommes recèlent d’humanité commune.
J’aimerais terminer avec le paradoxe mentionné plus haut : la question de l’universalité à travers la singularité. S’ils doivent toucher les gens, l’art et la littérature ne peuvent être de pures abstractions. Ils doivent s’adresser à leur cœur et à leurs entrailles. Là se situent le risque et le pari, ce qui fait appel à une certaine foi. Il nous faut croire que pénétrer plus profondément la connaissance d'une culture singulière, de ses entrailles, de ses origines par les membres d’une communauté, ne conduit pas nécessairement à un retrait de l’universel. Charles Taylor, le philosophe canadien, dit quelque part qu’une meilleure connaissance d’une culture singulière, qui aide les gens à mieux maîtriser leur origine, constitue finalement l’une des meilleures façons d’améliorer le sentiment d’universalité et de fraternité. Antonio Tapiès, le grand artiste catalan, dut pénétrer plus profondément vers les racines de sa tradition afin d’enrichir ses productions artistiques. Pour lui, « tout ce qui est ressenti intimement est susceptible de se transformer en un symbole de situation universelle. »

Pour conclure, je dirais que, sous certaines conditions, l’art, la littérature et la philosophie procurent des outils permettant aux gens de pénétrer plus profondément en eux-mêmes, de mieux se connaître, de trouver des mots et du sens pour leur vie. Cela peut sembler utopique, mais l’expérience m’a montré que les gens sont plus souvent que nous le pensons attentifs à ces dimensions culturelles. C’est une question de transmission, mais aussi de Kaïros, de temps opportun dans un parcours de vie. Ce processus culturel est aussi un savoir aidant à se sentir plus humain, et relié à l’humanité comme un tout.
Sur le même thème : http://fraterphilo.over-blog.com/2017/01/les-bienfaits-du-beau.html
Sur la thérapie littéraire : http://fraterphilo.over-blog.com/article-therapie-litteraire-113799141.html


