
En lien avec mes préoccupations pédagogiques du moment, cet article vaut comme lecture anthropologique de la séquence qui suit l'incendie de Notre-Dame.
Au-delà de l'émotion liée à l'évènement en soi, l'incendie recèle une forte charge symbolique. Plus loin, l'ensemble de la séquence - offres de don pour la reconstruction, réactions que ces offres ont elles-mêmes suscitées - est très significatif.
Si je parle de charge symbolique de l'incendie, ce n'est pas du tout à titre de manifestation exemplaire de la décomposition d'une société, comme veulent le voir certains, et encore moins évidemment en un sens religieux plus ou moins millénariste, comme feu purificateur, voire punition divine.
Quant à la séquence significative, il s'agit de la rivalité mimétique des dons (LVMH, etc.), et des critiques concernant l'emploi d'un argent qui aurait été plus utile ailleurs (pour des associations caritatives).
En quoi cette séquence est-elle donc significative ? Ce ne sont pas des données ou des principes moraux ou politiques qui permettent d'apporter une réponse, mais bien une grille de lecture anthropologique permettant de déceler ce qu'il peut y avoir d'originaire dans les comportements de cette dernière semaine.
En effet, la cathédrale elle-même, ainsi que les offres de don, illustrent un constat anthropologique élémentaire aussi bien qu'une donnée économique originaire, mais contre intuitifs en ce qu'il sont recouverts par des couches sociales sédimentées depuis que la Réforme et le capitalisme - qui en constitue le corolaire économique - nous ont amenés à considérer que tout excédent doit être utilisé à bon escient, valorisé en termes de production, réinvesti dans la croissance.

Comme un retour de refoulé, l'évènement "Notre-Dame" manifeste de façon éclatante la revanche de la dépense, de l’exsudation, de la consumation pré capitaliste (et du catholicisme romain qui en constitue le corolaire), de la valeur oubliée de la gloire improductive sur l'acquisition et la consommation.
Seul un point de vue très particulier, localement, socialement et temporellement situé, nous amène à appréhender le développement des forces productives comme une finalité de l'activité. Et donc à considérer comme un scandale, une "part maudite" (Georges Bataille), toute énergie en excédent non réinvestie pour la croissance. Mais, d'un point de vue économique plus général, l'énergie est toujours en excès et demande dilapidation à un moment ou un autre.
Tout organisme vivant - l'homme comme les autres - reçoit plus d'énergie qu'il n'en a besoin pour maintenir sa vie. La pression de la vie est toujours productrice d'excédent.
Que faire de l'énergie excédentaire, sinon la dilapider, la perdre sans profit ? Sur ce plan, les données historiques indiquent que deux voies s'ouvrent bien souvent à l'homme pour cette exsudation : la guerre malheureusement - celle de 14 est particulièrement significative à cet égard - et le luxe, la gloire de l'inutile, ce qui toujours se situe au-delà de la sphère de la survie. De ce point de vue, des pyramides aztèques parfaitement inutiles en termes de production - au sommet desquelles se déroulaient des sacrifices - à la cathédrale, il n'y a pas vraiment solution de continuité.
Même refoulé, le mouvement général d'exsudation, l'excédent sacré, la frénésie de l'énergie non productive continue à survivre en l'homme. A son niveau, il est voué à cette consumation sacrée qui lui permet d'échapper à la pesanteur, au calcul froid et à l'avarice. Dépasser le monde de la survie en détruisant les choses, aucun autre auteur que le Dostoïevski des Possédés n'a mieux illustrer cette thématique de la puissance du négatif qui caractérise essentiellement l'homme.

Cette consumation a pu prendre diverses, et parfois étranges, formes d'expression - du sacrifice au luxe. Le don est l'une d'entre elles. Mauss nous a montré que le don n'était pas toujours dénué de relations de pouvoir. Il faudrait plutôt parler de puissance, le don ne concernant pas l'acquisition des choses - lesquelles tendent plutôt à la dilapidation lors de ces rituels - mais la perte, la capacité à dépasser la survie pour le prestige, celui du plus grand donateur.
Tous les dons ne sont pas de même nature bien sûr, comme le montre l'anthropologie, mais ce qui se passe actuellement autour de la cathédrale a des relents évidents de potlatch, ce rituel agoniste de dons contre dons des tribus d'Amérique du Nord. Il s'agit de manifester sa puissance sous forme de générosité, d'obliger le rival à surenchérir, voire de l'humilier jusqu'à ce qu'il se soumette, dès lors qu'il se trouve dans l'incapacité de redonner plus. Lors de ces cérémonie, les choses données sont souvent brûlées ; ce qui est alors détruit, sacrifié, dans la chose, c'est sa dimension profane, c'est-à-dire utilitaire. A cet égard, Bataille écrit "Si le potlatch aboutit rarement à des actes en tout point semblables au sacrifice, il est néanmoins la forme complémentaire d'une institution dont le sens est de retirer à la consommation productive".

Toute la contradiction inhérente à la condition humaine se précipite dans ces pratiques. D'un côté en effet, le sacrifice et le don valent par leur capacité à soustraire les choses du monde profane de l'utilité, du pouvoir et de la consommation, ce qui permet aux hommes d'accéder à une sphère supérieure. De l'autre, cette inutilité elle-même est en quelque sorte choséifiée et utilisée, puisqu'elle devient le medium par lequel s'affirme le pouvoir des puissants.


