
Dans des articles précédents (Phénomènes de résonance, ou encore Régénérer les humanités), j'ai déjà eu l'occasion d'écrire que la marque des grands en littérature, ou même dans d'autres champs artistiques, était un potentiel révélateur, cette capacité d'agir comme une clef où une lunette nous donnant accès, éclairant des régions de nous-mêmes et du monde qui resteraient fermées et sombres sans l'opération de cette œuvre.
On pourrait dire aussi plus prosaïquement que l’œuvre d'art, tout en passant paradoxalement par la singularité essentielle d'une production artistique (tels personnages de telle époque, etc.), produit un savoir de sa manière propre ; elle s'universalise ainsi en manifestant de façon sensible ce qui sans elle resterait à l'état abstrait de discours théoriques. A cet égard, rien de mieux pour percevoir la réalité du début 19ème siècle que La comédie humaine de Balzac, par exemple.
Ce qui vaut pour la littérature vaut évidemment pour le théâtre. La pièce de Joël Pommerat, Çà ira, fin de Louis, est tout à fait exemplaire de ce point de vue. C'est une œuvre qui nous met immédiatement (ou plutôt médiatement, par le travail magistral de création et de mise en scène) en phase avec des problématiques de philosophie politique à propos desquelles nous ne pouvons rester insensibles, quelques soient notre intérêt et nos engagements personnels à ce sujet par ailleurs.
Certes, la pièce est inspirée du processus révolutionnaire de 1789, ce qui cible le propos d'emblée, tout en constituant une réappropriation contemporaine du processus en question :
"Qu'est-ce qui pousse des hommes à renverser le pouvoir ? Quels nouveaux rapports instaurer entre l'homme et la société, les citoyens et leurs représentants ? Entre fiction et réalité, Çà ira, fin de de Louis raconte cette lutte pour la démocratie." (synopsis)
Ce qui émerge des débats passionnés au cours desquels se structure l'assemblée nationale et le peuple souverain, ce sont des questions bien actuelles (ce qui est d'autant plus remarquable que Joël Pommerat a créé cette pièce avant la crise des gilets jaunes) que le spectateur ne peut s'empêcher de faire siennes: compte tenu de l'urgence du moment révolutionnaire, les discussions doivent-elles porter sur les principes - égalité des hommes, liberté, etc. - ou sur des points précis, au cas par cas - trouver une solution pragmatique pour nourrir telle partie de la population?
Ou encore, l'assemblée doit-elle soutenir la foule en colère et accepter ses excès comme partie inhérente du processus révolutionnaire, comme réponse aux excès antérieurs de la domination de la noblesse? Ces violences sont-elles regrettables, mais légitimes in fine? De ce point de vue, comme le disait Mao, la révolution n'est pas une discussion de salon et comporte inévitablement la violence. Ou alors faut-il penser qu'une société juste ne peut procéder que de la loi, et de procès non expéditifs ? La fin ne justifie pas les moyens, la violence révolutionnaire risquant toujours de déboucher que sur des tendances fascisantes.

Parmi d'autres, ce sont des questions de cette nature, éminemment actuelles, qui émergent dans le fracas magnifique d'une mise en scène très nerveuse, jamais ennuyeuse, ce qui est bienvenu dès lors que la pièce dure tout de même quatre heures et demie (ce qui n'est pas rien pour une ado - la mienne, à qui j'avais pris soin de ne pas révéler cet aspect des choses, et qui a apprécié le spectacle - devant se priver de son portable pendant tout ce temps !).
S'il y a du sens à parler de pièce intelligence, c'est bien celle-ci. Par la performance des acteurs, du metteur en scène et des techniciens qui confèrent une très haute intensité au spectacle, le travail de Pommerat accomplit ainsi sa plus haute mission ; il touche les adultes, comme nous l'avons vu, mais aussi les plus jeunes par ses vertus pédagogiques. La pièce, en ce sens, vaut certainement aussi bien comme cours d'histoire et comme cours de philosophie politique. j'encourage à cet égard tous les lecteurs du Contrat social (et notamment ceux, nombreux, qui continuent à visiter ce blog spécialement pour les articles sur Rousseau, Hobbes, voire Rawls) à aller la voir pour approfondir leur compréhension de la thématique en question.
Quant à moi, j'ai aussi été fasciné par la façon dont l'assemblée du peuple souverain émerge du chaos des débats. Superbe approche du négatif de l'histoire, la liberté se manifestant ici dans la violence (verbale) entre les différents ordres (clergé, noblesse, tiers-état), mais aussi à l'intérieur des différents ordres eux-mêmes.
Petit bémol : le prix du spectacle pour le spectateur. Certes, il s'agit d'une véritable performance à tous les niveaux pendant quatre heures et demie, mais, théâtre privé oblige sans doute, pour bénéficier pleinement d'une place permettant d'apprécier l'ensemble du jeu des acteurs disséminés en partie dans tout l'orchestre du théâtre de la Porte Saint martin (comme à l'Assemblée), il faut envisager approximativement cinquante euros.
Ce n'était pas mon cas, et quoi qu'il en soit, cet aspect ne doit pas décourager le lecteur, l'ensemble étant malgré tout accessible à des places plus modestes.


