
De même que pour les deux articles précédents sur Rothko, ce texte et les deux suivants (dans quelques jours) correspondent à mes conférences du « monde d’avant », interrompues pour cause de virus. Comme précédemment, ces articles visent à assurer une continuité, à garder le lien avec les étudiants en ces temps difficiles, à réactiver mon blog et à mieux me pénétrer moi-même de mon sujet.
En général, mes cours portent sur des thématiques assez précises, et non sur l’œuvre de philosophes particuliers. J’ai fait quelques exceptions par le passé, notamment avec une Introduction à l’Ethique de Spinoza et Le problème de la santé chez Nietzsche, penseurs pour qui j’ai un faible. C’est aussi le cas pour la vitalité de la pensée d’Henri Bergson (1859-1941), que j’inscrirais volontiers dans le même sillage, dans la même fraternité que ces deux philosophes, en tant qu’intensificateurs de vie et de joie ; et ceci d’autant plus que le style littéraire de Bergson procure un véritable plaisir de lecture, nonobstant la complexité du propos.
Penser la vie, ou plutôt inscrire la pensée dans le mouvement même de la vie, c’est cette perspective qui se profile avec l’œuvre de Bergson. Philosopher a en effet un sens précis pour lui : il s’agit d’abord de dépasser la pensée commune de la quotidienneté utilitaire - ce qui n’est pas original, au moins depuis Socrate, qui souhaitait aller au-delà de la doxa, l’opinion. Nous verrons cependant quel est le sens particulier, très différent, de ce dépassement chez Bergson. Mais il s’agit aussi pour Bergson d’aller au-delà de la pensée scientifique – ce qui est moins commun – et il faudra bien sûr voir ce que cela signifie.
Quoi qu’il en soit, ces deux dépassements constituent une inévitable propédeutique (un travail préparatoire) à la pensée proprement philosophique, que Bergson appelle métaphysique - en un sens différent de la Métaphysique traditionnelle dont il montre les insuffisances et les faux problèmes. Ce passage par la critique, par le négatif, est inhérent à la méthode bergsonienne ; mais c’est aussi celle que j’utiliserai ici pour pouvoir, dans un second temps, mettre en avant une pensée qui, in fine, vient se situer dans une position telle que la vie puisse être ressentie, vécue dans son essence même, comme une source permanente d’inépuisable nouveauté.
Autrement dit, Bergson est un penseur stimulant, très actuel à certains égards, surtout si l’on prend en considération le souci de nos contemporains d’échapper aux turpitudes du mental pour vivre l’instant présent, de se sentir reliés, centrés, en phase avec les rythmes vitaux (souci qui se traduit par l’explosion des techniques de développement personnel).
De ce point de vue, la pensée bergsonienne permet un regard régénéré sur l’existence, et l’on verra notamment la fonction de l’art à cet égard. Mais, de façon apparemment paradoxale pour une pensée qui privilégie l’intuition au détriment de l’intelligence, cette approche suppose d’abord un effort pour pénétrer ses concepts philosophiques.
Que signifie en effet l’idée de « dépasser l’expérience commune », une fois dit qu’il ne s’agit pas de rejoindre un monde idéal, stable et inamovible de vérités éternelles, comme dans la Métaphysique classique ? Qu’est-ce que Bergson entend par intuition ? Sachant de plus que c’est un concept chargé d’une histoire compliquée, que faut-il entendre par « vie » chez Bergson, et quelle est cette méthode métaphysique permettant de la penser réellement, ou, plus précisément, de penser à partir d’elle ? Comment s’inscrire réellement dans le flux de la vie, et donc éviter de la transformer en un objet fini comme les autres ? Quelle est la forme de pensée susceptible de ne pas la scléroser dans des catégories conceptuelles classiques ? Comment conserver à la vie sa vitalité, pourrait-on dire ?
Par ailleurs, la pensée bergsonienne pose un certain nombre de problèmes, et notamment celui de son rapport à la science en général, et à celle de son temps en particulier. Quel est le rapport de cette philosophie avec les sciences de la nature et de l’esprit, dès lors qu’elle se revendique comme une pensée tout autre que celle de la conceptualisation scientifique (physique) ?

Quelques éléments biographiques rapides concernant Bergson : une vie privée restée discrète, une carrière de chercheur enseignant qui se consacre intégralement à sa discipline ; l’agrégation, une carrière brillante de Professeur, le Prix Nobel de littérature et un poste au Collège de France. Il y eut un « moment Bergson » dans les années 1910-30 (comme il y eut plus tard un « moment Sartre ») où le philosophe eut une extraordinaire popularité. On se bousculait, on se battait presque pour obtenir une place au Collège pour venir l’écouter.
On lui connaît aussi une mission diplomatique aux Etats-Unis en 1917 qui a contribué à l’entrée en guerre de l’Amérique.
Mais c’est aussi un penseur d’une moralité irréprochable : en effet, d’ascendance juive (par ses deux parents), son itinéraire spirituel l’avait progressivement détourné de ces origines, et conduit vers le catholicisme. Or, compte tenu de son immense prestige, il lui fut proposé en 1941 de bénéficier du titre « d’aryen d’honneur », ce qui l’aurait exempté des lois sur les juifs, du port de l’étoile, etc. Mais il refusa, considérant que ce n’était pas au moment où ses frères étaient dans la plus grande détresse qu’il convenait de les abandonner ; et il vint s’inscrire comme tout le monde au commissariat (alors qu’il était malade, âgé, et qu’il fallut presque le porter pour faire la queue sous la pluie).

Pour en venir maintenant à la doctrine, il convient de dire quelques mots de la Métaphysique classique (le M majuscule renvoie à la Tradition, disons de Parménide et Platon à Hegel). On se pose en s’opposant, et la métaphysique de Bergson se détermine en partie dans son opposition à la Métaphysique.
Disons globalement que l’histoire de la philosophie est dominée par un sillage spiritualiste qui - de Parménide et Platon à Hegel, en passant par les néo-platoniciens du début de notre ère, la Scolastique, les cartésiens - considère que ce monde sensible tel qu’il est ne peut se suffire à lui-même, et donc fournir par lui-même le principe ultime de sa réalité. Pour ce sillage dans son ensemble, le sensible est toujours plus ou moins dévalorisé en tant que transitoire, et donc trompeur. Il est par conséquent nécessaire de lui découvrir un principe ultime - l’Idée au terme de l’ascension vers la sortie de la caverne chez Platon, l’essence, Dieu dans la Scolastique, l’Etre plus tard, etc.
Pour découvrir ce principe, il faut donc élaborer une science éminente, la science des principes premiers, au-delà (Meta) de la physique, principes considérés comme des réalités fixes et éternelles entièrement détachées de la matière, et qui permettent de rendre compte alors de ce monde en toute vérité.

Quitter ce monde mouvant et instable pour s’ancrer sur un sol plus ferme, éternellement identique à lui-même, tel est le mouvement initial de la Métaphysique. A cet égard, dans La pensée et le mouvant de 1934 (livre tardif, constitué d’un ensemble d’articles qui reprennent en la synthétisant une grande partie de son œuvre - ouvrage que je recommande absolument pour aborder cet auteur), Bergson formule un résumé lapidaire de la dévalorisation ontologique du sensible, « du mouvant » comme il le nomme, inhérente à la Métaphysique (en ses débuts, tout du moins) :
« Toute cette philosophie qui commence à Platon pour aboutir à Plotin est le développement d’un principe que nous exprimerons ainsi : Il y a plus dans l’immuable que dans le mouvant, et l’on passe du stable à l’instable par une simple diminution.»
Certes, toute la pensée philosophique ne se résume pas à ces penseurs. Le sillage matérialiste, de Démocrite à Marx, rejette ce type de principes transcendants. Chez eux, ou encore chez Spinoza qui insiste sur ce point, la réalité est pleine et entière, et il n’y a aucun dieu, ni absolu quelconque à rechercher en dehors de la nature.
Dans un autre style, la Métaphysique a aussi constitué un repoussoir pour le sillage empiriste et sceptique anglo-saxon, qui n’a pas manqué de se gausser de ces grandes notions abstraites (l’âme, l’essence, la substance, etc.), considérées comme autant d’entités fictives empêchant de saisir la réalité elle-même.
Mais c’est Nietzsche qui a sans doute été le plus redoutable pour la Tradition, en mettant en exergue la piètre intensité, la faible puissance, la santé décadente (depuis Socrate, cf. Le crépuscule des idoles) de ces penseurs fatigués qui ont toujours besoin de trouver des "refuges", des "arrière-mondes", des « au-delà », face à la profusion de la réalité sensible. A cet égard, Nietzsche se présente clairement comme le penseur de l’inversion du platonisme.
Je ne développerai pas ici la pensée nietzschéenne sur ce point, mais disons que, de façon moins emphatique et surtout plus nuancée, une partie de l’attaque bergsonienne contre la Métaphysique vise ce que l'on pourrait appeler le faible degré de puissance des penseurs de cette tradition :
« Devant le spectacle de cette mobilité universelle, quelques-uns d’entre nous seront peut-être pris de vertige. Ils sont habitués à la terre ferme ; ils ne peuvent se faire au roulis et au tangage. Il leur faut des points fixes auxquels attacher la pensée et l’existence. Ils estiment que si tout passe, rien n’existe ; et que si la réalité est mobilité, elle n’est déjà plus au moment où on la pense, elle échappe à la pensée. Le monde matériel, disent-ils, va se dissoudre, et l’esprit se noyer dans le flux torrentiel des choses. »
Bergson est sans doute ici sensible à l’idée d’une terreur existentielle - celle du temps qui passe, et, ultimement, de la mort – qui nous conduit inconsciemment à nous rassurer avec la logique des solides, à convertir le mouvant en figé, à objectiver le temps, à esquiver la durée réelle en la convertissant en espace.

En dehors de cette dimension existentielle qui n’est pas réellement l’objet de Bergson, sa démonstration fondamentale vise à mettre en avant la fonction de l’intelligence. L’erreur des penseur de la Tradition, c’est d’avoir considéré que cette faculté était l’outil privilégié à même de nous conduire sur le chemin philosophique d’une ultime réalité.
En fait, Bergson montre que l’intelligence a tout simplement une fonction vitale, en ce qu’elle nous permet de concevoir les choses de façon stable, de comprendre les rapports entre elles, de travailler la matière et de la transformer à notre avantage, de construire, de survivre, etc.
En bref, l’intelligence est vouée à la pratique, et elle utilise pour cela des concepts généraux qui soulignent des points communs entre les objets. L’idée du « rouge », par exemple, est une idée abstraite qui donne à voir une généralité, mais ce rouge général n’est jamais réellement perçu. Le « rouge » est une étiquette langagière qui résume en quelque sorte différentes expériences perceptives.
Plus loin, la perception elle-même est déjà une construction (inconsciente, bien sûr), un savoir pratique et intéressé, au sens où elle identifie dans le cours mouvant du monde des objets distinct pourvus de caractéristiques déterminées :
« Le rouge du tapis, ce sont des trillons d’oscillations extérieures que condense à mes yeux, en une fraction de seconde, la vision d’une couleur. »
Pour résumer, la perception sélectionne, l’intelligence abstrait et le langage étiquette. Parler c’est symboliser le résumé abstrait d’une expérience perceptive.
Or, et c’est ce qui fait la position très originale de Bergson vis-à-vis de la science physique, c’est qu'il considère que, finalement, cette dernière ne procède pas différemment ; elle ne fait qu'extrapoler l'expérience commune. Avec ses concepts, elle ne fait que prolonger cette approche « fixiste » des données de l’expérience, ce qui lui permet néanmoins d’établir des lois régulières et intangibles en principe. Certes, les vérités de la science sont souvent contre intuitives (je n’ai pas l’intuition que la terre est ronde), et ses concepts sont des outils remarquables qui permettent de mieux appréhender la réalité que ne peut le faire le sens commun. Mais, là aussi, ils donnent accès au réel de façon intéressée, et tendent par là-même à figer la mouvance du réel.
Croyant cheminer vers les choses mêmes, les scientifiques ne proposent rien d’autre qu’un puissant outil au profit de l’utilité et de la maîtrise de l’homme (il en va différemment des sciences du vivant, et qui font en partie l’objet d’un autre livre majeur de Bergson : L’évolution créatrice).

On l’aura compris, ce qui vaut pour le sens commun et pour la science, et qui ne pose pas fondamentalement de problème puisque les deux domaines sont régis par l’utilité, vaut aussi pour la pensée Métaphysique – ce qui est plus ennuyeux.
Croyant atteindre, ou cheminer vers le cœur même des choses, ces penseurs en sont venus à considérer que la véritable réalité était essentiellement constituée d’éléments ou d’entités stables. D’où tout un ensemble de problèmes mis en avant par la Métaphysique, et que dénonce Bergson comme des faux problèmes.
A cet égard, les quelques pages de L’évolution créatrice qui montrent en quoi la question de l’ordre et du désordre est un faux problème constituent un grand moment philosophique (pages sans doute accessibles sur le net).
Bergson montre que ce que nous appelons le désordre n’est jamais que l’objectivation de la déception d’un esprit qui trouve devant lui un ordre différent de celui qu’il attendait, et surtout d’un ordre dont il n’a pas besoin dans la pratique.
Evoquons maintenant l’un des plus célèbres problèmes de la philosophie antique (dénoncé comme faux problème par Bergson) : le paradoxe du mouvement, mis en évidence par Zénon (5ème siècle av. JC), le disciple de Parménide (6ème siècle av. JC), pour qui seul l’Etre est, et pour qui le mouvement est illusoire. Zénon illustre cette thèse de l’impossibilité et de l’illusion du mouvement avec plusieurs exemples sur lesquels certains mathématiciens s’échinent encore, et notamment celui d’Achille et la tortue.

Dans cet exemple, Achille « aux pieds légers » ne peut jamais rattraper la tortue, partie avant lui. Il faudrait en effet pour cela qu’il comble, avant de la rejoindre, la moitié de la distance qui l’en sépare ; mais pour combler cette moitié, il faudrait en combler le quart, puis le huitième, et cela à l’infini, puisque l’intelligence est susceptible d’une division de la matière à l’infini. Sachant de plus, que même de façon infime, la tortue continuera, elle, à avancer.
Conclusion : le mouvement est une impossibilité, une illusion des sens.
Bergson reprend cet exemple dans ses cours du Collège de France pour montrer qu’il s’agit là d’un raisonnement inhérent à l’intelligence. Or, l’intelligence, qui croit atteindre le réel véritable, pense en fait les termes, les points fixes (le point correspondant à la moitié du parcours d’Achille, puis au quart, puis au huitième, etc.), jamais le mouvement lui-même, la durée entre ces états fixes.
Le problème, montre Bergson, c’est que jamais des états fixes juxtaposés les uns aux autres ne produiront une durée ; de même d’ailleurs que, contrairement à ce que tend à postuler la psychologie anglo-saxonne d’un Stuart Mill, par exemple, jamais des états psychologiques fixes ne produiront un flux de conscience.
L’exemple de Zénon est capital en ce qu’il permet d’illustrer l’erreur - non de la pensée commune, ni de la science physique, qui ont besoin de schémas fixes et répétitifs, de lois intangibles - mais de la Métaphysique censée aller au cœur de la réalité, et qui, pourtant, a toujours eu tendance à transformer la durée en espace mesurable. La logique de Zénon vaut pour la matière et l'espace, pas pour le mouvement lui-même, c'est-à-dire ce qui se situe entre les deux points fixes.
Autrement dit, son erreur initiale, et fondamentale, a été de convertir le temps, la durée, l'entre deux, en espace accessible à une mesure quantitative.
Pour Bergson, l’objet d’une métaphysique qui ne se fourvoierait pas dans des faux problèmes, c’est justement l’entre deux, le mouvant lui-même, ou encore la durée. Or, penser cet entre deux a d’énormes conséquences, tant sur les plans théorique, que de la pratique, au sens où cette pensée est à la source d’une perception nouvelle de la vie.
Comment penser, non un temps déjà écoulé qui correspond à une vie déjà faite, mais le temps qui s’écoule, correspondant à une vie en train de se faire, ou à faire ?
L’intelligence qui tend à convertir la durée en espace n’est pas l’instrument adéquat à cet effet, puisqu’en fonction des lois qu’elle établit l’état présent n’est jamais que répétition, réarrangement de l’état préexistant.
C’est bien plutôt l’intuition qui va devenir désormais un guide. Bien sûr, il nous faudra en préciser les contours, les caractéristiques, dans la mesure où Bergson la hisse à un niveau conceptuel qui en fait tout autre chose que ce que l'on entend généralement par ce terme.
Quoi qu'il en soit, c'est grâce à elle que nous serons à même d’être en phase avec le mouvant, la durée, la vie comme « création continuelle, jaillissement ininterrompu de nouveauté »


