
Dans cet article, je voudrais prolonger en quelque sorte la série sur Bergson en montrant concrètement ce qu’il faut entendre par l’idée de « concepts fluides » que j’avais employée (ou plutôt que Deleuze employait) concernant le mouvement et la durée dans l’un de mes articles précédents.
En même temps, il s’agit de mettre en lumière le véritable travail de création de concepts d’un philosophe, sa fonction et ses résultats.
A cet égard, la création et l’emploi par Deleuze d’un appareil conceptuel géo-philosophique s’avère particulièrement éclairant pour la question, voire l’énigme, de la naissance de la philosophie.
C’est ce dernier sujet que je traiterai donc dans un second temps à l’aide de la grille d’intelligibilité géo-philosophique, une fois que j’aurai explicité autant que possible cette approche philosophique, fait ressortir ses concepts essentiels et montré sa fécondité.
La géo-philosophie est une création de Gilles Deleuze (1925-1995). Avec cet outillage conceptuel le philosophe montre que la pensée s’organise, certes en fonction de la temporalité, et donc de l’histoire, mais aussi en fonction de composantes territoriales, et donc de l’espace. Or, ce postulat initial implique que, loin de fonctionner selon un modèle universel, la pensée se déploie de façon différente en fonction des espaces sur lesquels elle s’exerce.
Plus encore, il faut entendre que les phénomènes sociaux, politiques, psychologiques, leur interprétation par les sciences humaines, et la pensée elle-même, sont certes toujours fonction d’une histoire singulière ; mais tous ces éléments et la forme de la pensée elle-même dépendent aussi pour une large part d’un ancrage sur un sol particulier qui les conditionne de façon principielle.
La philosophie deleuzienne s’intéresse donc à ce que nous appellerons les déterminations géo-philosophiques ; c’est-à-dire qu’elle pose moins la question traditionnelle des origines (d’un phénomène, d’une idée, etc.) que celle du sol où se déploient des pratiques, et surtout la pensée qui correspond à ces pratiques.

Avant d’en arriver à ce qui touche à la naissance de la philosophie – puisque la géo-philosophie deleuzienne est très éclairante sur ce point -, voyons de plus près quelques-uns des « concepts fluides » essentiels de cette approche que nous illustrerons avec quelques exemples concrets.
En termes de concepts, Deleuze parle de la terre, de territoires, ou plutôt de mouvements de territoire, qu’il appelle déterritorialisation et reterritorialisation (D° et R°). Il y a des mouvement de D° et R° relative et des mouvements de D° et R° absolue.
Il faut aussi ajouter le plan d’immanence et le trait d’autochtonie.
Certes, au premier abord ces termes semblent être des complications inutiles, voire des lubies un peu fumeuses d’intellectuels déconnectés de la pratique. Mais on ne ferait pas ce reproche à un scientifique qui a besoin de créer de nouveaux termes pour ses découvertes ; il en va de même pour un philosophe dont la lecture n’est pas sans implications pratiques et éthiques importantes, comme nous le verrons en ce qui concerne la pensée deleuzienne.
Essayons d’expliciter ces concepts : d’abord, les territoires ne sont pas des données inamovibles. En fait, ils ne cessent de se faire et de se défaire. Les deux mouvements sont inséparables, l’un ne peut se faire sans que l’autre se défasse. On appelle R° le mouvement par lequel un territoire se fait et D° celui par lequel il se défait.
Par exemple, le singe se déterritorialise de l’arbre ; dans son mouvement de reterritorialisation ses pattes de devant deviennent des mains, lesquelles sont au principe d’un nouveau territoire façonné par des outils, et qui s’ouvre à la pensée.
Le mouvement de D° se fait toujours en allant vers la terre. Mais cette dernière n’est jamais réellement atteinte puisqu’on ne cesse de se reterritorialiser et de produire de nouveaux territoires. La terre ne transcende pas les territoires, ce n'est pas non plus un ancrage définitif qui en ferait une entité sacrée (nous ne sommes pas chez Heidegger) ; elle n’est finalement qu’un relai, la condition de possibilité entre deux termes.

Il existe de multiples façon de créer des territoires : les animaux délimitent le leur en excrétant ; le rossignol chante pour séduire la femelle, mais aussi pour augmenter son volume territorial ; de même que l’enfant qui chante dans le noir pour se rassurer, et qui augmente ainsi son volume territorial.
Les mouvement de R° et D° peuvent se faire de deux façons – relative et absolue : les mouvements relatifs concernent des aspects physiques que nous venons d’évoquer, mais aussi les dimensions sociologiques, institutionnelles et politiques. Les mouvements absolus concernent exclusivement la pensée, le plan d’immanence.
Il y a, certes, un saut qualitatif entre les deux, mais le lien n’est pas rompu. On peut parler, non de production de l’un par l’autre comme dans le marxisme, mais de correspondance, d’isomorphie entre ce qui se fait (et se défait) de façon relative dans le monde et ce qui se fait (et se défait) de façon absolue sur le plan de la pensée.
Ainsi par exemple, la pensée se déploie d’une certaine façon sur un espace dont le trait d’autochtonie, le trait fonctionnel (la singularité) est d’être conditionné par l’histoire (disons l’Europe), et d’une autre façon sur un espace dont le trait d’autochtonie est d’être vierge et sans histoire (disons les Etats-Unis). Cela signifie qu’en fonction des pratiques, des mouvements sociologiques liés à la nature du territoire (mouvements relatifs), la pensée va se construire différemment (mouvement absolu).

Pour prolonger cet exemple, l’approche géo-philosophique consistera à s’intéresser aux mouvements de transformation par lesquels le puritanisme européen est devenu le congrégationalisme américain.
Elle verra dans ses nouvelles formes d’organisation politique - qui correspondent à un espace à conquérir par des petites communautés, et sans pouvoir central - des effets de D°. Que s’est-il passé dans l’entre-deux, comme dirait Bergson, c’est-à-dire, concrètement, sur le Mayflower pendant la traversée de l’Atlantique ? De quelle nature ces évolutions sont-elles et que doivent-elles aux négociations durant la traversée ? Sur quel plan d’immanence, sur quel fonds commun, la pensée va-t-elle désormais s’exercer ?
Pour ce qui concerne donc la pensée, nous dirons qu’en fonction d’un tel territoire le concept de vérité n’a plus le sens européen qui est celui de la Métaphysique, lequel correspond à un monde déjà donné : l’adéquation entre l’entendement et la chose, la correspondance entre le sujet et l’objet.
En Amérique, qui est un monde à faire, ou en train de se faire, la vérité prend plus volontiers le sens pragmatique du succès de l’action. Le mouvement absolu de R° a donné naissance à un nouveau plan d’immanence. Est vrai désormais ce qui permet, dans un contexte donné de l’expérience ou de l’expérimentation, de progresser, de franchir un cap, ce qui paye, etc.

Ces exemples mériteraient de plus amples développements et sont sans rapport immédiat avec notre sujet. Mais il visaient à illustrer l'explicitation du système. Venons-en donc maintenant à la naissance de la philosophie en Grèce, notre sujet initial.
Je rappelle quelques faits concernant le passage de la mythologie à la philosophie : à partir du 6ème siècle avant JC et l’apparition sur la côte ionienne de ceux qu’on a appelés les physiciens de l’Ecole de Milet (Thalès, Anaximène et Anaximandre) s’engage une nouvelle approche de la nature fondée sur une physique et une biologie.
Cette réflexion abandonne donc le vocable mythologique. Sans entrer ici dans le détail de cette histoire, on peut dire que là où le mythe faisait un récit généalogique des actions ordonnatrice du roi ou du dieu, la philosophie va désormais formuler des problèmes. On assiste donc à une entreprise privilégiant la raison, dans laquelle c’est désormais la physis – la nature en tant que puissance créatrice – qui assume le rôle du divin.
Peut-on pour autant parler de miracle grec, comme le faisait Burnet en 1892 dans son Aurore de la philosophie ? On trouve dans ce livre l’idée – qui a longtemps prévalu, et qui prévaut encore dans certains milieux philosophiques - d’un brusque dessillement de la raison, comme des écailles qui seraient subitement tombées des yeux des aveugles. Pour la première fois le logos se serait émancipé du mythe, de façon miraculeuse, permettant la découverte de la pensée scientifique, voire de la pensée tout court.
On sent le danger d’une telle thèse sur le plan éthique : elle ferait de l’homme européen un être d’une essence particulière, supérieure, un être qui, par la grâce de la raison, serait légitime à imposer ses vues, voire une domination sur des peuples qui n’auraient pas été, eux, touchés par cette grâce.

Il convient d’y regarder de plus près. Comment interpréter ces modifications de la pensée, ce passage d’un savoir mythologique à un savoir philosophique ?
Il faut alors constater qu’un certain nombre de déterminations socio-politiques concourent à cette évolution.
En effet, entre les 7ème et 8ème siècle av. JC se dissocie doucement le lien entre fonction royale et ordre cosmique, contrairement à ce qui se passe dans d’autres régions du monde (Chine).
Dès lors, le roi n’apparaît plus comme créateur d’ordre et faiseur de temps cosmique ; les faits atmosphériques deviennent indépendants de la fonction royale. Cela signifie que le pouvoir n’est plus assimilable aux dieux et à leur puissance, et surtout que le fonctionnement de la Cité va progressivement devenir l’objet d’une argumentation rationnelle.
A strictement parler, c’est ce qu’on peut appeler la naissance de la politique. En ce qu’elle s’attache aux différentes formes possibles de gouvernement des hommes, celle-ci est descriptive, mais aussi, simultanément, prescriptive : de fait, je ne peux décrire un ordre fonctionnel de la Cité, sans simultanément penser qu’il pourrait être autre, que celui qui est en place actuellement pourrait être modifié – selon un ordre plus rationnel, plus juste, plus efficace, etc.

Ainsi, différentes déterminations socio-politiques voient le jour de façon parallèle à la nouvelle façon de penser que l’on appellera la philosophie : l’égalité des citoyens dans la Cité et leur participation aux décisions politiques.
Il convient aussi de mentionner l’invention d’une monnaie clairement estampillée par l’Etat comme valeur d’échange, laquelle va jouer au niveau de la pensée comme un vecteur d’abstraction.
On peut donc parler de correspondance entre la série de déterminations socio-politiques et la série « pensée ».
Comme l’écrit le grand anthropologue de la Grèce antique, Jean Pierre Vernant : « Le nouveau modèle du monde qu’élaborent les physiciens de Milet est solidaire, dans sa positivité, sa conception d’un ordre égalitaire, son cadre géométrique, des formes institutionnelles et des structures mentales propres à la polis.» (Vernant, Les origines de la philosophie).
Tout ceci permet de comprendre l’isomorphie entre déterminations géo-philosophiques relatives (la sociologie, la monnaie, etc.) et un mouvement absolu qui culmine dans l’avènement d’une pensée nouvelle, la philosophie. Mais sauf à se contenter de la thèse du miracle, on ne voit pas très bien pourquoi tout cela s’est passé en Grèce, et pas en Asie, par exemple.

L’approche géo-philosophique deleuzienne dans Qu’est-ce que la philosophie ? permet d’aller plus loin et de fournir des éléments de réponse appréciables grâce à une comparaison avec la Chine.
La Chine est un territoire montagneux, favorisant repli et secret. En Chine, de façon indissociable, en s’élevant physiquement dans la montagne on s’élève spirituellement.
On parlera donc d’une « composante céleste de la terre », où l’individu se définit dans des rapports de caste, sa position étant fonction de sa capacité d’élévation.
Sur le plan du pouvoir, l’Etat – l’Empire – tend à se faire verticalement, hiérarchiquement, selon un mouvement de transcendance. Nous dirons que tout ceci, ces trait fonctionnels spécifiques, constitue le mouvement relatif chinois, ou encore son trait d’autochtonie.
Qu’en est-il maintenant de la pensée ? Celle née d’Extrême-Orient pense par figures et symboles, et s’incarne dans une haute vie spirituelle. Là est son mouvement absolu, son plan d’immanence.
Le territoire grec est, lui, diversifié, accidenté, ouvert sur le grand large, et donc les rencontres contingentes. Sont ainsi favorisés le commerce international, les échanges, l’amitié, l’agora ; mais aussi l’opinion, les rivalités, les mouvements de colonisation, etc.
La Cité elle-même se déploie horizontalement, de façon immanente, selon « une composante maritime ».
Ces éléments constituent les traits fonctionnels grecs, son mouvement relatif, ou son trait d’autochtonie.
Qu’en est-il maintenant de la pensée ? La pensée grecque construit et distingue des concepts, elle déploie une argumentation. Là est son mouvement absolu, son plan d’immanence.

Au terme de cette comparaison, il apparaît que la pensée est assez clairement fonction d’un territoire, de mouvements territoriaux.
La philosophie est donc née d’une rencontre aléatoire, contingente, entre la pensée et un territoire, un milieu particulier.
Cela ne minore en rien sa valeur ; en étant attentif à sa singularité, ce point de vue permet au contraire d’en saisir la puissance vitale et la pérennité historique
Cependant, on ne peut plus parler dès lors de miracle grec quant à la naissance de la philosophie. D’abord, de nombreuses études ont montré que l’on pense aussi ailleurs.
Mais surtout, l’approche géo-philosophique produit un effet de décentrement et de déhiérarchisation. Elle amène en effet à dépasser la perspective téléologique de toute une tradition philosophique selon laquelle l’exercice philosophique était le signe d’une universalité qui trouvait son achèvement ultime avec certains penseurs européens constituant la pointe la plus élevée de toute civilisation.
En ce sens, la philosophie de Deleuze s’inscrit dans cette entreprise de déflation du sujet européanocentré telle qu’elle était déjà à l’œuvre chez Bergson ou James, et elle permet d’intégrer dans la pensée toutes sortes de forces ou d’énergies méprisées jusqu’alors.
La géo-philosophie est une pensée pour un monde ouvert, en train de se faire.


