
Je publie aujourd’hui pour la troisième fois sur ce blog un texte de juillet 2016, (Une formidable régression obscurantiste), concernant le conspirationnisme. Le fond substantiel du texte n’est pas modifié, tant ce qui valait hier est encore plus valable concernant les rumeurs contre Bill Gates ou l'Institut Pasteur, et plus largement une tendance complotiste exponentielle que la crise du Covid ne pouvait que confirmer.
Cet article se veut donc une opération de prophylaxie intellectuelle et sociale consistant à mettre en évidence, en les « déconstruisant », les mécanismes et systèmes cognitifs qui mènent aux théories du complot.
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Plus globalement, il me semble que notre époque de confusion de la pensée requiert aujourd'hui chez tout chercheur, intellectuel, philosophe digne de ce nom une éthique minimale sous forme d’usage suffisamment sain de la pensée, lequel n’exclue d’ailleurs en rien – bien au contraire - un quelconque engagement militant dans un sens ou un autre. « Bien penser, telle est le principe de la morale », écrivait Pascal. Le lien entre pensée et morale ne semble pas évident a priori. Pourtant, à y regarder de plus près, jamais sans doute cette pensée du 17ème siècle n’a été aussi frappante par son actualité, en ce qu'elle indique les conséquences éthiques désastreuses d'une pensée confuse.
Voici donc le texte en question :

Il est généralement convenu que le 11 septembre constitue une rupture historique, qu'il existe un avant et un après de cet événement dont on n'a sans doute pas fini d'analyser et de décliner les incidences, tant sur les plans politique, stratégique et sécuritaire que dans nos vies quotidiennes.
Mais, c'est au-delà ou en deçà de cette dimension historico-politique que j'entends me situer ici. Théories du complot, interprétations paranoïaques de l'histoire et des rapports sociaux, il me semble que l'événement 11/09 peut aussi être perçu comme un paradigme sur lequel s'étalonnent d'autres événements (Charlie, Nice, Strasbourg aujourd’hui, etc.) qui lui font écho. De ce point de vue, le 11/09 et la succession d'attentats qui entrent en résonance avec cet événement matriciel sont au principe d'une autre rupture tout à la fois symbolique, sociologique, psychologique, voire anthropologique, certes moins immédiatement perceptible, mais peut-être tout aussi grave. Fantasmes, convictions non fondées, tous les ingrédients d'une inquiétante rupture et d’une régression obscurantiste sont désormais réunis.
C'est un truisme de dire que le rapport à soi-même passe par le rapport à l'autre, que le processus par lequel se construit l'identité est traversé d'altérité. Loin d’être toujours paisible, ce rapport peut même être clairement antagoniste ; ce qui n'empêche pas cette construction mutuelle, processus qui trouve à s'effectuer d'autant mieux que nous avons en partage un certain nombre de croyances communes concernant l’existence des faits ; quitte d'ailleurs à ce que ces convictions portent sur une claire perception de nos divergences concernant leur interprétation. Ces évidences partagées ne sont pas un surplus accessoire au regard de la construction de soi. Elles ne se surajoutent pas à une identité déjà constituée ; elles fournissent au contraire les bases communes de ce rapport structurant.
Or, c'est peut-être bien à ce niveau que le bât blesse et que se joue quelque chose de fondamental depuis le 11/09 dans nos sociétés. Qu'advient-il en effet en termes de construction identitaire dès lors que ce socle de convictions communes vacille ? Plus précisément quand, chez une partie non négligeable d'entre nous, les évidences cèdent la place au type de constructions conspirationnistes de la réalité telles qu’elles fleurissent ces dernières années ?

Ce pourrait être un phénomène marginal en termes statistiques. Mais les enquêtes montrent que ce n'est désormais plus seulement dans certaines banlieues défavorisées, dans les prisons, les lieux de soins pour personnes fragilisées psychologiquement et socialement (où, de par ma fonction, je suis assez bien placé pour observer le phénomène), chez des jeunes en manque de repères, que toute une frange de la population vit dans la croyance que le 11/09 est l'œuvre de la CIA (bien entendu noyautée par les juifs), que l’on n’a jamais marché sur la lune, que Charlie n’est pas un attentat, que la terre est plate, etc. Quelle que soit la variante du complot adoptée, et si irrationnelle que puisse être cette croyance, c'est aussi maintenant dans les catégories socio-culturelles assez élevées que des gens sont convaincus de l'existence de ce type de complots et de leurs ramifications.
Malheureusement, nous sommes sans doute là face à une pathologie de la démocratie ; les derniers événements montrent que certains politiques, des vedettes du star système et même des intellectuels flirtent désormais avec ces rumeurs, dès lors qu’ils peuvent les instrumentaliser, s’en prévaloir à des fins électoralistes, voire égotistes.
Quand les faits eux-mêmes deviennent une affaire d'opinion se dessine un horizon d'où aura disparu un langage commun, ou tout du moins un langage s'appuyant sur un référent partagé, avec toutes sortes de conséquences périlleuses pour la vie démocratique. Certes, de ce point de vue, la responsabilité incombe sans doute aussi au politique, celui-ci apparaissant de plus en plus déconnecté des réalités concrètes vécues par les populations et en contradiction constante avec ses promesses de campagne.

La valeur paradigmatique du 11/09 tient au fait qu’à l'occasion de chaque nouvel attentat le même schéma se reproduit invariablement. De façon désormais systématique, ces drames font l'objet d'un traitement similaire sur les réseaux sociaux. Après le 11/09, un mois avait été nécessaire pour qu’émerge l’idée de complot ; après Charlie, seulement quelques heures, après Strasbourg, encore moins : aujourd'hui la théorie alternative en vient à précéder chronologiquement la version officielle !
Le net constitue à cet égard une chambre d’écho formidable, générant des phénomènes collectifs que les protagonistes initiaux de la rumeur ne maîtrisent même plus. Et cela d’autant plus que, au-delà du conspirationnisme, le net fonctionne par cascades informationnelles circulant dans un sens déterminé d’avance, parfois réglé par des algorithmes (il est établi aux États-Unis que le net est formaté de telle sorte qu'un Républicain ne reçoit que des informations alimentant sa vision du monde, et inversement pour un Démocrate), ce qui ne permet plus d’être confronté à des arguments contradictoires. Tout ceci participe d’une polarisation du champ social en communautés soudées, au sein desquelles se cristallisent et se solidifient des positions fermes, mais déconnectées du réel. C’est ainsi que nous sommes parvenus à une situation où « le vrai n’a plus d’effet sur le réel », comme l’écrit Myriam Revault d’Alonnes.
Dans ce contexte, les rumeurs complotistes fonctionnent, elles, d’autant mieux qu’elles s’adressent à des convaincus solidifiant sans cesse leurs convictions. Dès lors, chaque évènement s’inscrit pour eux dans la vision du monde qu’ils ont antéposée. A partir d’une telle perception pré conçue ou pré formatée, tout détail un peu étrange dans le déroulé de l’évènement (un drapeau qui bouge sur la lune, la supposée absence de juifs dans les tours le 11/09, etc.) va être sélectionné par l’adepte pour devenir une « preuve » du bien-fondé de sa théorie.

Cette appétence pour l’idée de complot pourrait être sans grandes conséquences, et même folklorique – ces théories n’étant pas dénuées d’un certain plaisir esthétique, comme l’ont bien perçu les jeunes d’une part (qui bien souvent ne sont pas dupes), et les metteurs en scène et les écrivains d’autre part. En un sens, le conspirationnisme dans sa version esthétique constitue le dernier avatar d'une tentative post moderne maladroite de re-poétisation du monde, l'une de ces réactions contre ce que Heidegger appelle "l'arraisonnement technique du monde", telles qu'elles ont fleuri dans la littérature et les arts depuis les Lumières et l'avènement d'une toute puissance de la rationalité. Régénérer la sensibilité individuelle, le sentiment intérieur et la créativité en passant au besoin par l'imagination, la légende, un retour au Moyen-Âge, etc., - telle fut l’œuvre du Romantisme des 18ème et 19ème siècle, par exemple. Renouer un lien substantiel avec la dimension cosmique de l'univers, cette quête rend compte en partie des tentatives artistiques des avant-gardes (Kandinsky, Kupka, Klee, etc.) visant à respiritualiser un monde privé de sens, submergé par le matérialisme et la technique.
Mais le versant politique du conspirationnisme est beaucoup plus inquiétant. En effet, il se manifeste comme un obscurantisme qui alimente par contagion une vision paranoïaque du monde. Or, on le sait, les théories du complot précèdent souvent des phénomènes de bouc-émissarisation et de massacre de masse (l’exemple des hutus et des tutsies étant le dernier en date), et cela dans la mesure où elles préparent le terrain à une libération des pulsions les plus violentes le jour où les conditions socio-historiques sont réunies pour cela.
Sur le pan des remèdes, même si c'est un travail long et fastidieux, les théories du complot ne devraient pas être difficiles à contrecarrer en termes d'argumentation rationnelle, et de nombreuses recherches les réfutent de fait assez facilement en s'appuyant sur des faits (un dossier complet et détaillé sur les théories du complot du 11/09 est ainsi disponible sur Wikipédia, avec une conclusion de Noam Chomsky - peu suspect de connivence avec le gouvernement US).

En outre, le physicien David Grimes montre bien, à l’aide d’un calcul de probabilités, les limites de durée très faibles de conservation d’un secret en fonction du nombre de personnes impliquées. Nous avons tous tendance à chercher au moins une personne de confiance pour partager un secret, lequel peut être trop pesant. Certes, on ne peut avoir de certitude absolue concernant une absence de complot. Mais, pour monter une opération comme le 11/09, ou une fausse conquête de la lune, des milliers de personnes auraient dû être impliquées. Après toutes ces années, est-il raisonnable de croire que pas l’une d’entre elles ne se soit confiée à un proche, ou n’ait laissé une lettre, un testament moral, etc. ? D’après les calculs de probabilités de D. Grimes, en fonction du nombre de personnes dans les deux cas, si complot il y avait, il aurait dû être éventé en moins d’un an (les détails de cette enquête sont consultables sur le net).
Mais ce n’est pas là le cœur de la problématique. Tout d’abord, les études montrent que le démenti des rumeurs participe à hauteur de trente pour cent à leur propagation ! Ensuite, nous nous heurtons à une objection de bon sens : des manipulations politiques de toute nature, des complots historiques réels ont bien existé objectivement et existent probablement encore de fait, qu’il serait absurde de nier. On peut citer les attentats de Bologne et de Brescia, par exemple, dans les années 80, clairement commandités par les services secrets italiens pour discréditer la gauche.
Mais justement : les faits se sont avérés progressivement, ont été jugés, des personnes de haut rang condamnées, etc. Aujourd’hui, on parle de plus en plus du scandale des élections américaines manipulées par le Kremlin. A suive : la vérité ne finit-elle pas toujours par émerger ?

La plus grande difficulté se situe ailleurs en fait : avant même le plan psychologique, il convient d’évoquer avec Rosset la pulsion métaphysique (n’épargnant pas les plus grands philosophes idéalistes, comme l’avait bien vu Nietzsche) qui nous pousse à nous détourner du réel au profit d'arrière-mondes : « Rien de plus fragile que la faculté humaine d’admettre la réalité, d’accepter sans réserves l’impérieuse prérogative du réel… le réel n’est admis que sous certaines conditions et seulement jusqu’à un certain point ; s’il abuse et se montre déplaisant, la tolérance est suspendue. Un arrêt de perception met alors la conscience à l’abri de tout spectacle indésirable. Quant au réel, s’il insiste et tient absolument à être perçu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs. » (Le réel et son double).
Sur un plan plus psychologique, on peut parler pour chacun d’entre nous d’un système d’immunité intellectuelle permettant de préserver les croyances. Il est donc plus intéressant d’examiner les mécanismes cognitifs de production de ces croyances. De fait, les théories du complot sont séduisantes en ce qu'elles procurent un certain nombre de "bénéfices" psychiques à ceux qui les adoptent et les diffusent : d'abord, elles permettent de combler le vide, de donner sens à ce qui n'en n'a pas nécessairement, ce qui constitue une source majeure d’angoisse, liée au fond tragique de l'existence. La quête obsessionnelle de causalité intentionnelle vaut dès lors comme une manifestation symptomatique de l’angoisse dans un monde où il est difficile de supporter le fait que le réel est souvent insensé.
Ainsi, l'un des éléments d'explication majeurs à mon sens de l'usage défaillant de la raison réside plus particulièrement dans la confusion entre conjonction et causalité (sur le mode du : « à qui profite le crime ? »), comme c’est souvent le cas lors des attentats terroristes. L'éthique conditionnant une pensée saine consiste à résister à la tentation : ce n’est pas parce qu’il y a concomitance entre mouvement des gilets jaunes et attentat terroriste - lequel « profite » effectivement au gouvernement au sens où il permet de justifier un appel au calme – que le gouvernement en question est l’organisateur de l’attentat !
« Chaque fois qu’en consultant ma montre je vois l’aiguille sur le chiffre 10, j’entends les cloches commencer à sonner, je ne suis pas en droit de conclure que la position de l’aiguille est la cause du mouvement des cloches. » (Tolstoï, Guerre et paix)

Il serait également absurde de nier que les intérêts financiers ont une forte influence en politique. Mais les riches sont suffisamment riches et puissants pour ne pas avoir besoin de comploter ! Que plusieurs d’entre eux poursuivent les mêmes fins, cette conjonction d’intérêts communs n’implique aucune association secrète de supposés Maîtres du monde. La pulsion métaphysique entraîne un raisonnement fallacieux : là où il n’existe qu’une simple addition d’intérêts privés, un « besoin » nous conduit à personnifier le mal sous forme d’une telle association – conduite superstitieuse analogue à celle postulant un dieu anthropomorphe, dénoncée et "déconstruite" par Spinoza dans l'appendice de la partie I de L'éthique.
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Dans le même ordre d'idées, la confusion entre concomitance et causalité intentionnelle autorise souvent la désignation d'une victime émissaire, solution bien pratique là aussi en termes de canalisation de la violence et de lutte contre l'angoisse.
Disons plus globalement que, face au tragique de l’existence, bien difficile à penser, à intégrer, une théorie du complot se présente comme une douceur pour l’esprit, une plage de repos, voire de paresse intellectuelle.

Enfin - mécanisme psychologique identifié également -, ces théories alimentent le narcissisme de leur défenseur, ce dernier apparaissant comme un affranchi, le détenteur d'un secret que le commun ne possède pas. En ce sens, l'adepte de la théorie du complot est lui-même un acteur séduisant, de même qu’un activiste redoutable, un infatigable propagateur de la rumeur face à qui il ne peut y avoir que des naïfs aliénés au système et à la pensée unique (au mieux), ou des complices de ce système (au pire). Que, plus simplement, le commun des mortels ait d’autres chats à fouetter et ne s’intéresse que de façon lointaine à tout cela ne lui vient guère à l’esprit.
Face au vide, au manque et à la solitude existentielle, ces éléments constituent ainsi un "bénéfice" non négligeable pour des gens en perte de repères. Pour toutes ces raisons, ces théories sont difficiles à réfuter. Milgram avait bien identifié le mécanisme selon lequel plus un adepte s'est engagé sur une voie, plus il lui est compliqué subjectivement de reconnaître qu'elle est fausse. Avec son expérience, il montrait, entre autres, que reconnaître que l'on s'est trompé représente toujours un coût narcissique élevé, et cela d'autant plus que la croyance est ancienne.
Il est donc à craindre qu'il soit déjà trop tard pour nombre d'adultes convertis. C'est alors aux plus jeunes qu'il s'agit de s'adresser, et, en ce sens, les initiatives de ces dernières années visant à éveiller l’esprit critique des élèves de collège par rapport aux sources d'information, avec interventions de journalistes, etc., sont excellentes. Mais il me semble qu'il faudrait désormais les systématiser et les intégrer plus officiellement dans le cursus scolaire, tant il y va essentiellement de la construction de soi, du citoyen et de l'être ensemble.
Enfin, clin d’œil de l'histoire des idées et ruse de la raison, cette incroyable régression obscurantiste peut être à la source d'une revitalisation de la fonction du philosophe dans la Cité.
Bien que ce contexte soit désolant, d’une certaine façon, le penseur peut être, lui aussi, séduit : pour ma part, j'ai le sentiment de retrouver l'atmosphère qui entourait mon cher Spinoza pendant mes années de Licence, avec sa lutte contre la superstition et en faveur de la raison.


