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Le texte qui suit est un extrait du troisième chapitre de La Chair du monde, "Essais sur le lien", ouvrage en cours dont je prévois l'achèvement et la parution au printemps. Après la naissance de l'esthétique (chap. 1) comme vecteur de revalorisation du sensible, puis le Romantisme (chap. 2) comme entreprise de poétisation du monde, ce chapitre porte sur des philosophes du début du vingtième siècle - William James et Henri Bergson - qui se sont attachés à penser la vie, ou plutôt à partir de la vie comme source permanente d'inépuisable nouveauté. Peut-on conceptualiser le monde en train de se faire, et construire une pensée où le moment originaire reste coprésent à l'expérience ?
"Penser la vie, ou plutôt inscrire la pensée dans le mouvement même de la vie, de telle sorte qu’elle puisse être ressentie, vécue dans son essence même, comme une source permanente d’inépuisable nouveauté : voici l’horizon philosophique d’Henri Bergson (1859-1941) dans une époque caractérisée par la puissance de la science et un affaiblissement corrélatif de la sphère spirituelle. Pour effectuer cette conversion, source d’un regard régénéré sur l’existence, il s’agit de dépasser d’abord l’expérience commune, et, plus loin, la pensée scientifique elle-même.
Mais que faut-il entendre par là, une fois dit qu’il ne s’agit pas de rejoindre un monde idéal, stable et inamovible de vérités éternelles, comme dans la Métaphysique classique ? Que faut-il entendre par « vie » chez Bergson, et quelle est cette méthode permettant de la penser réellement, ou, plus précisément, de penser à partir d’elle ? Comment s’inscrire réellement dans le flux de la vie, et donc éviter de la transformer en un objet fini comme les autres ? Peut-on ne pas la scléroser dans des catégories conceptuelles classiques ? Comment conserver à la vie sa vitalité ?
Le dépassement de l’expérience commune ne signifie donc pas une adhésion aux thèses de la Métaphysique classique[i], puisque Bergson dénonce fortement la dévalorisation ontologique du sensible - « du mouvant » comme il le nomme - inhérente à cette pensée dès les origines :
« Toute cette philosophie qui commence à Platon pour aboutir à Plotin est le développement d’un principe que nous exprimerons ainsi : Il y a plus dans l’immuable que dans le mouvant, et l’on passe du stable à l’instable par une simple diminution. »[ii]
Autrement dit, dès les origines la Métaphysique prépare le terrain de la science moderne et préfigure ainsi la saisie technico-mathématique du monde qui lui est inhérente. L’approche rationnelle du monde est donc moins conjoncturelle et historique que structurelle. C’est pourquoi l’entreprise bergsonienne de revalorisation du sensible passe par une remise en question de l’intelligence. Non que celle-ci soit niée pour sa valeur intrinsèque, mais l’erreur des penseur de la Tradition est d’avoir considéré cette faculté comme l’outil privilégié à même de nous conduire sur le chemin philosophique d’une ultime réalité.
En fait, Bergson montre que l’intelligence a tout simplement une fonction vitale, en ce qu’elle nous permet de concevoir les choses de façon stable, de comprendre les rapports entre elles, de travailler la matière, de la transformer à notre avantage, de construire, bref de survivre.
Or - et c’est ce qui rend sa position très originale – Bergson considère que, finalement, la science physique ne procède pas différemment ; elle ne fait qu'extrapoler l'expérience commune. Avec ses concepts, elle prolonge cette approche « fixiste » des données de l’expérience, ce qui lui permet d’établir des lois régulières et intangibles. Certes, les vérités de la science sont souvent contre intuitives, et ses concepts sont des outils remarquables qui permettent de mieux appréhender la réalité que ne peut le faire le sens commun. Mais, là aussi, ces paramétrages donnent accès au monde de façon intéressée, et tendent par là-même à figer la mouvance du réel. Ainsi, croyant cheminer vers les choses mêmes, les scientifiques ne proposent rien d’autre qu’un puissant outil au profit de l’utilité et de la maîtrise de l’homme.
Pour Bergson, l’objet d’une métaphysique est tout autre. Une philosophie qui ne se fourvoierait pas dans des faux problèmes[iii], s’attacherait justement à ce qui se situe entre les termes isolés par la science, à l’entre-deux, au mouvant lui-même, c’est-à-dire la durée. Or, penser cet entre-deux a d’énormes conséquences, tant sur les plans théoriques que pratiques, au sens où cette pensée est à la source d’une perception nouvelle de la vie."
[i] Métaphysique avec une majuscule désigne la pensée de la Tradition, par opposition avec la pensée métaphysique de Bergson.
[ii] Histoire de l’idée de temps, Cours du Collège de France (1903-1904)
[iii]Le fameux exemple du paradoxe de Zénon est capital à cet égard en ce qu’il permet d’illustrer l’erreur, non de la pensée commune, ni de la science physique, qui ont besoin de schémas fixes et répétitifs, de lois intangibles, mais de la Métaphysique censée aller au cœur de la réalité. Le problème c’est qu’elle transforme la durée en espace mesurable. La logique de Zénon consiste à partir du postulat de son Maître, Parménide, pour qui seul l’être est véritablement. Le reste est non-être, ce qui est le cas du mouvement. Pour Zénon, le mouvement n’est pas, ce qu’il illustre avec le paradoxe d’Achille et la tortue : Achille au pas léger ne peut pas rattraper la tortue. A chaque fois qu’il voudra rejoindre un point p où se situe la tortue, il lui faudra d’abord rejoindre la moitié de la distance jusqu’à ce point ; mais avant d’atteindre cette moitié, il lui faudra rejoindre la moitié de cette moitié, et ceci à l’infini, d'autant plus que la tortue avance malgré tout. Conclusion : le mouvement est impossible, il n’est pas. Bergson montre que cette logique vaut pour la matière et l'espace, pas pour le mouvement lui-même, c'est-à-dire ce qui se situe entre les deux points fixes. Cette erreur logique tient à l’intelligence qui pense les termes, les états fixes, pas la durée. Jamais des états fixes, enchaînés les uns aux autres, ne feront de la durée. D’ailleurs, c’est aussi le cas pour le moi et des états psychologiques fixes : ils ne feront jamais le flux de conscience. Autrement dit, l’erreur initiale et fondamentale de Zénon a été de convertir le temps, la durée, l'entre-deux, en espace accessible à une mesure quantitative.


