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A la fois œuvre d'imagination et séquence d'histoire de l'art, le court article de Suzanne Martin Vigier, qui s'appuie sur une toile de Ingres, correspond à ce que je cherche à faire en esthétique dans mon travail de transmission : une manière agréable de s'imprégner d'une œuvre, d'y trouver du sens et du plaisir grâce à une connaissance de ses présupposés, de son contexte historique et philosophique, etc. C'est pourquoi je le publie ici bien volontiers.
En ouvrant mon blog à cette doctorante talentueuse dont la fibre pédagogique est évidente il s'agit aussi de faire connaître et d'encourager son travail, et d'inviter à cet effet celles et ceux qui le souhaitent à la rejoindre sur son site qui fait partie d'une plateforme participative. Cet article constitue en ce sens un exemple de ce que le lecteur pourra trouver régulièrement sur ce site.
Après le lien vers ce dernier et une rapide présentation par ses propres soins, le lecteur trouvera l'intégralité du texte de Suzanne martin Vigier.
"Bienvenue sur Art&fact!
Diplômée d'histoire de l'art, j'ai toujours ressenti le besoin de transmettre et de partager. J'aime aussi passionnément raconter des histoires. Histoires d'oeuvres mais aussi histoires inventées, qui naissent au fil de mon inspiration.
Chargée de cours à l'Ecole du Louvre, je propose également un niveau d'abonnement à prix doux pour les étudiants, avec des conseils méthodologiques. Patreon est une plateforme de financement participatif qui permet aux artistes et aux créateurs de contenu de fédérer une communauté d'abonné.e.s fondée sur le partage direct et la proximité et sans dépendre des annonceurs ni des publicités. En choisissant un abonnement mensuel parmi les cinq proposés, les abonnés font un choix qualitatif et philanthropique, celui de bénéficier de créations originales tous les mois."
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-François Ier reçoit les derniers soupirs de Léonard de Vinci, Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780 – 1867), 1818, Huile sur toile, H. 40 x l. 50,5 cm, Petit Palais
« Une atmosphère lourde de moiteur et de chagrin règne dans la pièce. Les épaisses tentures orangées ne laissent passer aucune brise du dehors et les fenêtres à meneaux sont closes pour éviter que l’état du malade ne s’aggrave. Pourtant, l’air au-dehors est doux et bon. Nous sommes au mois de mai, au château du Clos-Lucé. Placé en haut d’une colline, entouré d’un parc à la nature verdoyante, le château est l’un des joyaux de la vallée de la Loire. Et chacun sait qu’il n’est nul autre endroit en terre de France où le climat est plus agréable, foi de poète. Mais l’éclosion flamboyante des fleurs et des feuilles, la caresse du vent et la douce chaleur d’Hélios sont les derniers des soucis du petit groupe éploré qui se masse dans la chambre mortuaire. Au centre, caché dans les replis des draps, sommeille il maestro. Sa longue barbe blanche de prophète s’écoule en ondes sur sa poitrine. Il est coiffé d’un petit berretto de nuit et d’une chemise aux manches bouffantes, qui glisse sur son torse au rythme des secousses provoquées par les crises de conscience qui l’animent à intervalles réguliers. Alors, se relevant brusquement, son front fécond emperlé de sueur, il dessine tantôt dans l’air de son long doigt noueux un motif encore inconnu au monde, tantôt chuchote quelques phrases en toscan, inaudibles pour ses auditeurs. Puis, il retombe sur la couche, les yeux levés vers le plafond qu’il semble ne pas voir, comme si le ciel lui était déjà accessible, à lui, l’homme qui avait toujours voulu voler. On chuchote, on prie, on veille et on attend. Au chevet du vieil homme, près de la tête du lit, le prêtre qui a donné l’extrême-onction à sa demande deux semaines auparavant, est là. Égrenant un chapelet d’ivoire et d’ébène, il prie. Le cardinal *** est présent lui aussi, imposant dans sa robe rouge qui le recouvre de la tête aux pieds. Mais l’ordre des honneurs est ici bouleversé, la pourpre cardinalice n’y est pas souveraine. Elle se confond avec le rouge des rideaux et des tapisseries, comme tout le reste d’ailleurs. Le cœur de cette scène, c’est Léonard, seule tache blanche qui luit d’un pâle éclat au milieu de cette fournaise. Car même au seuil de la mort, il reste le prince. En parlant de monarque…Soudain, les pages se pressent sur la pointe des pieds pour mieux y voir. Les chuchotements se font plus pressants, un cor retentit au loin. Quelqu’un écarte les rideaux fébrilement, un rai de lumière perce la pénombre. On s’agite. La silhouette juvénile et athlétique de Francesco, disciple et compagnon du maître, se penche à son oreille et lui murmure quelques mots : « il re, Padrone… ».
Léonard de Vinci esquisse alors un léger sourire, de celui qui sait que la délivrance est proche. Quelques minutes plus tard, la nouvelle est confirmée : le roi est là. »
Il faudra me pardonner cette envolée fictive quelque peu lyrique mais Jean-Auguste-Dominique Ingres fournit ici une telle matière à rêver que je n’ai pu m’en empêcher. En effet, ce tableau, François Ier reçoit les derniers soupirs de Léonard de Vinci, peint en 1818, représente une scène extrêmement touchante et symbolique – la mort du grand savant et artiste Léonard de Vinci – mais néanmoins inventée de toutes pièces. Mais revenons un peu en arrière…Suite à son séjour à Rome comme pensionnaire de l’Académie de France, Ingres reste en Italie jusqu’en 1824. Le peintre vit alors grâce aux commandes de portraits et réalise, pour une clientèle privée, de petites scènes à sujet historique. En l’occurrence, le tableau est commandé par le comte de Blacas, ambassadeur de France à Rome pour Louis XVIII, et personnalité influente sous la Restauration.
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-Le comte Pierre Louis Jean Casimir de Blacas d’Aulps
Le peintre rassemble ici ses souvenirs pour composer son œuvre. Divers tableaux célèbres exposés au musée du Louvre lui ont en effet servi de modèles pour représenter les personnages de la scène. Le recours à la citation iconographique se décèle ainsi aisément dans le visage de François Ier, transposé du portrait peint par Titien en 1539. La figure de Léonard mourant est en revanche une création typiquement « ingresque » avec sa torsion expressive du cou et son chromatisme subtil.
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-Portrait de François Ier, Titien, 1539, Huile sur toile, H. : 1,09 m. ; L. : 0,89 m. Musée du Louvre
Description de l’œuvre
Dans une composition très chaleureuse, aux tons rouges et orangés, Ingres a décidé d’inclure des éléments aussi bien pittoresques que romantiques. Léonard de Vinci repose sur un lit à baldaquins en bois, légèrement surélevé au-dessus du sol. On devine une chambre agrémentée de quelques meubles de riche facture et, au sol, un parquet finement marqueté. A la tête du lit, un prêtre en habit joint ses mains en prière. A côté de lui, sur une table de chevet, sont placés des objets religieux qui servent à administrer les derniers sacrements : une Bible ouverte, un petit crucifix et une petite cloche. Plusieurs personnages entourent le lit, dont un groupe assez dense et animé à droite. On peut notamment noter la présence d’un cardinal. Un jeune enfant en habits princiers observe la scène : il pourrait s’agir d’un des enfants royaux mais le premier né de François Ier et de Claude de France est François, dauphin de France, né en 1518. Il n’a donc qu’un an lorsque Léonard meurt et l’enfant représenté est déjà grand, d’au moins dix ans. Les personnages sur la droite de la toile, observant la scène ou la désignant des mains, ont des postures très théâtrales, tandis que Léonard de Vinci et François Ier révèlent les influences romantiques d’une grande émotion. François Ier, dans une attitude de grande dévotion, presque filiale, se penche vers l’artiste qu’il tient affectueusement dans ses bras. Cette scène se caractérise par un grand pathos. Mais qu’en est-il en réalité ? Ingres peint-il une scène historique ou compose-t-il avec la réalité afin de proposer une œuvre où la puissance évocatrice l’emporte sur la véracité ? Emporté par la maladie, le savant de la Renaissance italienne meurt au château du Clos-Lucé, à l’âge de 67 ans, le 2 mai 1519. Peu de temps après la disparition de l’artiste, les rouages de la légende se mettent en branle.
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-Frontispice des Vies de Giorgio Vasari.
Giorgio Vasari, dans une édition de ses Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes datant de 1550, rapporte une épitaphe en latin qui va tout changer. Ouvrage fondateur de l’histoire de l’art, Vasari consacre dans Les Vies plus de deux cent notices aux grands artistes, de la fin du XIIIe siècle jusqu’à l’époque contemporaine (la sienne, c’est-à-dire le XVIe siècle). Cette épitaphe, qui n’a jamais été observée sur aucun monument, dit ceci : « In Sinu Regio ». Si on traduit au sens littéral, on peut comprendre : « Sur la poitrine d’un roi », mais si on prend la chose dans un sens plus métaphorique, on peut alors comprendre : « dans l’affection d’un roi », évoquant par-là les liens très forts qui unissaient le peintre de la Joconde et le vainqueur de Marignan. De plus, à cette période, la Cour de France, encore itinérante à l’époque, se trouve au château de Saint Germain en Laye, où la Reine vient de donner naissance au futur roi Henri II de France, le 31 mars. Le journal de François Ier n’évoque par ailleurs aucun voyage jusqu’au mois de juillet, ce qui tend à confirmer qu’il n’était pas présent au Clos-Lucé lors du dernier soupir de Léonard de Vinci. Enfin, l’élève de Léonard, Francesco Melzi, qui était présent au moment fatidique, évoque la disparition de son maître dans sa correspondance, sans pour autant citer une seule fois une quelconque présence royale. Or, la présence du roi à cette date n’aurait pu être passée sous silence. La toile de Jean-Auguste-Dominique Ingres, d’esprit troubadour, n’est donc pas à prendre au pied de la lettre. Représentation romancée de l’Histoire de France, celle-ci cherche avant tout à idéaliser un épisode historique plutôt que s’attacher aux faits. Restent la qualité de l’exécution de la toile, ses couleurs surprenantes et l’élégance de sa composition.
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Autoportrait de Francesco Melzi, vers 1510, aquarelle, musée Bonnat, Bayonne.
Texte fictif et notice par Suzanne Martin-Vigier. Tous droits réservés.


