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Au moment où je travaille sur le dixième et dernier chapitre, "Aimer", de La Chair du monde, je publie ici quelques extraits de son sixième chapitre que j'ai intitulé "Un soi plus vaste".
Ce chapitre concerne l'appropriation américaine - par des poètes philosophes comme Emerson et Thoreau - du Romantisme européen, et de la façon dont ils ont privilégié un Soi plus vaste en communion avec les espaces sauvages américains. Leur approche ne sera pas sans incidence à la fois sur la "beat generation", les hippies, mais aussi sur la pensée écologiste actuelle (cf. infra, chap.9).
"En traversant l’Atlantique la source vive Romantique se transforme en un torrent tempétueux. Sans doute, le tempérament fougueux du principal fondateur du transcendantalisme américain, Ralf Waldo Emerson (1803-1882), n’est-il pas étranger à cette nouvelle configuration. Mais, au-delà des singularités individuelles, il faut aussi prendre en considération des déterminations liées au territoire américain, à ces grands espaces sauvages qui ne sont pas sans incidence sur la pensée, sur ses rythmes et sa puissance [...]
L’approche géo-philosophique permet ici de distinguer les manières différentes dont la pensée se déploie, selon qu’elle s’exerce sur un territoire déterminé par l’histoire d’une part, ou sur un territoire vécu subjectivement comme étant vierge et à conquérir, d’autre part. Cette approche implique donc que la pensée ne se déploie pas nécessairement de façon unique et éternelle, mais que ses formes sont produites de façon contingente par la rencontre avec un territoire donné, qu’elles sont contemporaines de telle ou telle caractéristique territoriale [...]
A la limite de la poésie et de la philosophie, Emerson s’efforce d’exalter un soi qui croît en authenticité à mesure qu’il fusionne avec la nature et qu’il s’émancipe de la superficialité des exigences urbaines. Ainsi, l’originalité d’Emerson tient au fait qu’il appartient à deux mondes : d’un côté il est grec, allemand, voire hindou – et donc ancré dans l’ancien monde. Concernant l’Inde, il est très sensible à la philosophie du Vedanta que l’Amérique commence à découvrir, au thème de l’itinéraire initiatique qui conduit à la fusion de l’atman (l’âme individuelle) dans le Brahman (le principe supérieur) ; cette thématique n’est pas sans incidence sur celle – émersonienne - du dépassement du moi individuel au profit d’un Soi en harmonie avec les forces cosmiques. Mais d’un autre côté, il est clairement le descendant des anglo-saxons, de ces rudes émigrants du Mayflower qui savent remonter les manches de leur chemise, et qui se caractérisent par la confiance dans leurs muscles et l’énergie de leur volonté [...]
L’abandon d’un moi urbain, superficiel et divisé, au profit de la découverte d’un Soi plus profond, en accord avec une nature régénératrice est aussi un motif très prégnant chez Thoreau, le premier disciple d’Emerson. Il éprouve une méfiance instinctive pour la vie citadine et quitte à vingt-huit ans le confort de la petite ville de Concord pour vivre seul au bord de l’étang de Walden (tout proche de Concord, Massachusetts). Grand lecteur de Nature, l’œuvre fondamentale d’Emerson, Thoreau entend incarner dans son existence même les idéaux de son aîné, et il s’efforce d’entrer en résonance avec la vie universelle – expérience qu’il retrace dans Walden, ou la vie dans les bois. Sa méfiance envers la ville est symétrique de l’exaltation des grands espaces, et la confiance envers la nature régénératrice prolonge celle qu’il faut éprouver ou cultiver envers soi-même. Thoreau est l’un des pionniers du thème du ‘wild’, de ces grands espaces sauvages du nouveau continent :
« L’ouest dont je parle n’est rien qu’un synonyme du mot ‘sauvage’… dans la vie sauvage repose la sauvegarde du monde… La vie s’accorde à la Vie sauvage. Le plus vivant est le plus sauvage » (Ibidem)
La dimension cosmique de l’œuvre poétique de Thoreau le rapproche, lui aussi, du Vedanta et de la Bhagavad Gîta dont il est un grand lecteur. Il s’inscrit aussi dans le sillage Romantique en ce qu’il écrit moins sur la nature qu’à partir d’elle. Ainsi dans son Journal, il écrit : « Je reste en plein air à cause de l’animal, du minéral, du végétal qui sont en moi. » [...]
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