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Alors que je suis en train de rédiger la conclusion de la La Chair du monde, voici dans cet article l'introduction de "Faire société", le 9ème et avant-dernier chapitre de ce livre. Il porte essentiellement sur les formes alternatives de société dans l'histoire et sur leur apport pour penser les difficultés de notre époque contemporaine. A cet égard, il y est aussi bien question de la Cité idéale de Platon que du phalanstère de Fourier, du familistère de Godin (voir photo), ou encore des tentatives communautaires et de retour à la terre des hippies dans la seconde moitié du 20ème siècle !
« La béatitude n’est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même » (Spinoza)
Le projet général de cet ouvrage consistant à étudier les différents mouvements et doctrines qui ont cherché à régénérer l’imagination créatrice et les forces de vie au sein de la modernité, il faut bien entendu aborder la question de l’organisation sociale.
A cet égard, l’entrée dans la modernité politique s’est caractérisée par la substitution des doctrines du Contrat aux doctrines naturalistes, ou divines, du pouvoir, mais surtout par le projet d’importer la rationalité dans ce champ. C’est plus particulièrement le cas de Hobbes qui use en politique de l’analogie avec le modèle mécaniste galiléen. Chez le philosophe britannique, ou encore chez Montesquieu, par exemple, il s’agissait de considérer les rapports entre les hommes comme des rapports de forces que le politique avait pour vocation d’équilibrer. En outre, et c’est bien sûr essentiel, cette approche rationnelle du politique sera complétée par la doctrine des droits de l’homme et du citoyen issue du siècle des Lumières et de la Révolution, doctrine privilégiant l’égalité et la liberté en droit de chaque citoyen.
Cependant, cette entrée dans la modernité politique a fait – et fait toujours, pour autant que l’amplification de certains problèmes leur a conféré une dimension éminente aujourd’hui – l’objet de trois grandes critiques, de trois formes de résistances qui se sont traduites par autant de mouvements sociaux, de luttes et de doctrines, ces dernières ayant contribué à les structurer et à leur donner des finalités positives.
Tout d’abord, dès lors que les doctrines du Contrat – celle de Locke, par exemple – et des Droits de l’Homme et du Citoyen ne remettaient pas en question le privilège de la propriété, il est vite apparu que cette égalité et cette liberté en droit étaient surtout des abstractions. Ces grandes notions n’avaient aucun sens pour les non-possédants, qui sont restés les plus défavorisés, et sans doute plus encore lors de la révolution industrielle avec ses conditions de travail très difficiles, ses horaires interminables, etc. Quel sens peuvent avoir l’égalité et la liberté pour des femmes et des hommes qui n’ont d’autre choix que de travailler comme des bêtes jusqu’à épuisement afin d’assurer tout juste les conditions de leur subsistance ? Ce sont ces criantes injustices qui sont à la source des mouvements souvent violents inspirés par le marxisme[1] et l’anarchisme de la fin du 19ème siècle.
Ensuite, la rationalisation du rapport au monde, pour féconde qu’elle ait pu être en termes d’amélioration des conditions de vie, de santé, de transports, etc., notamment pendant les décennies qui ont succédé à la Seconde Guerre Mondiale, est désormais contestée en ce qu’elle est trop souvent assimilée à une approche comptable qui ne prend pas suffisamment en compte la sensibilité des êtres humains. Le rationalisme est trop souvent devenu économicisme ; la fonctionnarisation et la bureaucratisation, sans doute liées en partie à l’expansion démographique, sont bien souvent perçues comme des sources de souffrance en ce qu’elles font perdre aux femmes et aux hommes le sens de leur action. A cet égard, le déficit de sens est sans doute la plus grande source de souffrance au travail – générant toutes sortes de conflits mortifères, de dépressions, etc. - comme le montre le psychologue du travail Christophe Dejours.[2]
Enfin, ce que l’on peut appeler la saisie technico-scientifique de l’ensemble de l’étant inhérente à la modernité, qui découle de la volonté de « se rendre comme maître et possesseur de la nature », nous fait courir aujourd’hui le danger qui présente le plus grand caractère d’urgence. L’usage rationnel et technico-scientifique du monde a pu bien sûr s’avérer très bénéfique en termes d’amélioration des conditions de vie. La sortie des ténèbres de la superstition a généré de nombreux succès sous forme de progrès techniques et scientifiques éminemment profitables à l’ensemble des êtres humains. Malheureusement ce sont surtout les dangers de cet usage du monde pour l’ensemble de la communauté des vivants qui deviennent évidents ces dernières décennies, dangers qui participent grandement de l’éveil de la sensibilité écologique de nos contemporains.
L’état des sociétés contemporaines prête donc le flan à diverses critiques et appellent d’importantes remises en question. Cependant, dès lors qu’il ne peut s’agir raisonnablement en Occident de revenir à des modèles de vie dits traditionnels faisant définitivement partie du passé, ni à des alternatives révolutionnaires dont la violence n’a pu que déboucher sur des formes totalitaristes de pouvoir, en quoi peuvent consister des alternatives sociales ?
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