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Il y a de bons films sur la peinture, et même de très bons – Pollock de Ed Harris, Les Fantôme de Goya de Milos Forman, La Jeune fille à la perle de Peter Webber – et de moins bons : Monsieur Turner de Mike Leigh. Ce qui fait la différence, ce n’est certes pas une fidélité rigoureuse envers une réalité historique – qu’il est d’ailleurs bien souvent difficile d'atteindre - mais le sentiment, ou non, en ressortant de la salle de cinéma de s’être imprégné de l’œuvre, de s’être immergé dans l’époque, la sensibilité esthétique, en bref dans l’univers qui était celui du peintre. Dans le film de Mike Leigh, par exemple, à la fin de la séance, le spectateur avait le sentiment d’avoir passé deux heures en compagnie d'un type bien peu sympathique, mais ce sentiment n’était pas contre balancé par celui de l’émerveillement devant l’œuvre – pourtant extraordinaire - de Turner.
Le risque était grand avec Caravage, compte tenu de la vie dissolue et des mœurs scandaleuses du personnage, de tomber dans ce piège d’une biographie "mesquine", ou encore d'un tout romanesque et aventureux, au détriment de la sensibilité esthétique. Mais le film de Michele Placido fait clairement partie de la première catégorie – celle des bons films. Si quelques libertés sont prises par l’auteur concernant la réalité historique au profit de la cohésion et de l’attrait de la trame romanesque - la mort de Caravage, les raisons du duel qui entraîne la mort de l’adversaire de Caravage et, conséquemment, la condamnation à mort de ce dernier, le rôle de baronne Borghèse (superbement interprétée par Isabelle Huppert), et d’autres détails encore ne reflètent pas la vérité historique – ce n’est pas le plus important. D’autant que cette liberté permet en outre un parti pris narratif fécond, avec cet enquêteur désigné par le pape pour prendre une décision sur une éventuelle grâce papale (formidable Louis Garrel !). Ce procédé est aussi fécond en ce qu’il est en outre à la source d’une série d’analepses permettant de revisiter une bonne partie de la vie personnelle et artistique du peintre. De toute façon, concernant la vérité historique, le scénariste pouvait aussi jouer en effet à son profit de quelques zones d’ombres dans la biographie du peintre.
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Quoi qu’il en soit, l’essentiel de ce qui fait un grand film sur la peinture – et en l’occurrence sur Caravage - est bien là. Pour moi, qui « fréquente » Caravage depuis de nombreuses années en retravaillant sans cesse mes cours sur lui (et d’autres), les thèmes les plus importants apparaissent dans le film : on y retrouve en effet les enjeux religieux dans le contexte de la Contre-Réforme, la dimension scandaleuse du peintre pour le clergé du point de vue pictural, le problème posé par le rejet de certaines de ces œuvres considérées comme blasphématrices, l’ambivalence des jugements des ecclésiastiques à l’égard de la qualité de la foi du peintre, ambivalence, finement analysée, des cardinaux et du pape lui-même ; ou encore la façon subtile dont apparaît en creux le destin à venir de certaines œuvres qui devaient être détruites parce que blasphématoires (mais qui ont été conservées par des admirateurs refusant de céder à une parole dogmatique, ce qui a occasionné des débats sans fin entre experts de la modernité sur leur authenticité).
Mais surtout, le spectateur est immergé dans le tragique et la violence de cette époque, il prend la mesure (ou la démesure) de la foi débridée et du destin christique de cet artiste (proche de Van Gogh à cet égard), qui sentait bien, en outre, que la révolution picturale réaliste qu’il portait en lui avait plus de chances de se réaliser en fréquentant les plus pauvres, les bas-fonds, les hospices, les prostituées, les tavernes, etc., que sous le baldaquin terni de l’académisme.
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Plus important encore : dans le mouvement bouillonnant de la vie de l’artiste, de ses allers-retours entre les bas-fonds et les palais les plus merveilleux, à travers ses engagements, ses fidélités et ses infidélités, au cœur de sa foi intense, le spectateur assiste aux différents évènements, aux rencontres, aux drames présidant à la genèse des œuvres de l’artiste. De ce point de vue, le film est une véritable performance en ce qu’il parvient à reconstituer des tableaux vivants très crédibles des scènes qui ont servi de modèles aux tableaux.
Finalement, dans ce maelstrom que fut la vie de Caravage, c’est bien la lumière qui ressort de l’œuvre de cet artiste, une lumière divine que ses plus âpres détracteurs n'ont pas pu ne pas voir, et que le réalisateur a su saisir, ce qui qui fait de ce film celui que l’on attendait depuis des années sur ce peintre extraordinaire.
Les Pèlerins à Emmaüs
La Mort de la Vierge


