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Après ce qu’il est convenu d’appeler pudiquement une longue maladie (qui explique en partie le long silence de ce blog) et une opération lourde dont certaines séquelles sont pénibles, je m’apprête donc à revenir sur le Chemin de Compostelle, après l’avoir abandonné pendant trois ans pour les mêmes raisons.
Compte tenu des circonstances, ce Chemin du Nord prend pour moi un sens particulier : fatigué et affaibli, je pars avec l’idée que ce long périple solitaire devrait m’aider à m’approprier ce corps, pas tout à fait différent, certes, mais pas vraiment le même non plus. Pour ce corps devenu étrangement étranger il s’agirait en effet de trouver une nouvelle rythmique, une dynamique telle que je puisse l’habiter à nouveau. Je ne suis d’ailleurs pas très sûr de bien comprendre moi-même ce que ces considérations peuvent bien signifier, mais, à défaut d’une clarté conceptuelle, je sens qu’il est question encore une fois de régénération, voire de renaissance, et dans ce qu’il y a de plus élémentaire en l’occurrence.
Encore une fois disais-je car, le passé en témoigne, il semble bien que ma vie – et sans doute toute vie - soit placée sous le signe de ces renaissances successives. Revenant ces deux dernières années d’un enfer que je ne suis pas certain d’avoir vraiment quitté, j’espère bien faire de cette séquence un moment de refondation, et vivre une sorte de réinvention du corps dans la pratique - c’est-à-dire en marchant.
Pour les connaisseurs du Chemin, je pars de Bilbao et évite les Pyrénées (que j’ai déjà faites il y a cinq ou six ans) afin de commencer plus en douceur. Je devrai longer la côte nord de l’Espagne – la Cantabrie, les Asturies puis la Galice – jusqu’à la côte ouest où je redescendrai au sud vers Santiago (à moins que, avant Gijon, je prenne la diagonale sud-ouest vers Oviedo, sur la Camino Primitivo). Environ sept cents kilomètres donc en un mois, ce qui constitue une moyenne journalière très raisonnable, adaptée, je l’espère, à ma condition actuelle. Moment de rupture, j'espère que ce périple m’aidera à franchir un cap énergétique et que cette expérience fécondera à nouveau mon écriture ainsi que mes activités pédagogiques (d’autant plus que l’un de mes cours de l’an prochain portera sur les rapports de la marche et de la philosophie).
A bien des égards, ce moment de pèlerinage revêt donc pour moi une grande importance, tant le chemin peut, en faisant fonction de mise en abyme ou de métaphore, constituer l’une de ces expériences source d’évolution existentielle que tout moment critique est susceptible de proposer dans le cours d’une vie parsemée d’épreuves.
Cependant, même si je lui reste fidèle dans une large mesure, j’ai bien conscience que cette perception du chemin, mais aussi de l’existence - et plus particulièrement de mon itinéraire et situation personnels - en termes de régénération est tributaire de ce qui reste malgré tout une mythologie. Cette disposition tendancielle est sans doute elle-même liée à la fréquentation de l’Extrême-Orient et de ses pensées.
En fait, il est plus probable que le Chemin lui-même délivre un verdict inattendu. Impermanence des choses, « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». De fait, le Chemin – son organisation, sa fréquentation - peut avoir changé, et j’ai moi-même évolué, bien sûr. « Le réel c’est ce qu’on n’attend pas », comme le disait le phénoménologue Henri Maldiney ; je sais bien qu’il me faut éviter de projeter des attentes inconsidérées et laisser advenir ce qui doit être. Ainsi, les rencontres - composante importante du pèlerinage - de mes précédents chemins furent riches et me sont très chères, mais elles ne présagent en rien de celles du chemin à venir.
Cependant, quoi qu’il en soit des bienfaits, vicissitudes et autres aléas du parcours, je sais aussi que s’ouvrent toujours à un moment donné du parcours les portes du Royaume ; se présentent alors ces sublimes aurores lumineuses, comme autant de rencontres nuptiales avec la nature, où le « je » du marcheur se dissolve en s’immergeant dans l’environnement et le corps entre en résonnance symphonique avec les éléments. Expérience régénératrice s’il en est, ineffables moments de grâce qui, toujours, incitent le marcheur à revenir sur le chemin.
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