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Ce petit texte est peut-être le dernier à paraître sur ce blog, qui existe depuis une bonne quinzaine d’années.
Je ne suis pas un fan des réseaux et je reste discret sur ma vie privée, mais je trouve normal de publier un texte informant mes amis et mon entourage de l’événement grave qui me touche, et de mon état d’esprit en l’occurrence: un cancer du pancréas qui évolue défavorablement depuis deux ans.
C’est peu de dire qu’une telle annonce et les prémisses de la maladie constituèrent un tsunami psychologique, pour moi bien sûr, mais aussi pour ma compagne, pour qui c’est sans doute le plus difficile. D’autant plus que l'évolution de ma maladie semble coller aux prévisions statistiques générales concernant ce cancer spécifique : entre deux et trois ans de survie. Il me reste donc en principe peu de temps, et une immense fatigue, une perte de poids très importante et divers désagréments que j’épargne au lecteur semblent confirmer la prévision en question.
Nonobstant souffrances et angoisse liées à cette situation, pour quelqu’un qui, comme moi, n’a cessé de travailler en philosophie – par intermittence, certes, mais tout de même – sur la question de la mort ces vingt dernières années, il est pour le moins intéressant de vivre ce processus de « marche à la mort » en première personne, tout en s’efforçant d’adopter une posture d’observateur. Cette posture m’est venue assez naturellement d’ailleurs ; avais-je un autre choix que de me faire l’exégète de mes états valétudinaires dès lors que j’avais la lucidité et la puissance nécessaire à cet effet ?
Quant à ma réaction affective, ou mon état psychologique, depuis cette découverte, je pourrais distinguer aujourd’hui trois phases, sachant que d’autres sont susceptibles d’advenir.
La première correspond à l’annonce de la maladie, à cet énorme coup de massue qui s’est immédiatement accompagné d’une chimiothérapie très lourde, et insupportable pour tout dire. J’ai le souvenir d’une brume permanente, de nausées récurrentes et de moments de désespoir, contrebalancés toutefois, si la chimio donnait quelques résultats, par la perspective d’une opération censée être le graal en matière de traitement de ce cancer.
La seconde phase correspond à la période qui a succédé à l’opération - très lourde elle aussi - et surtout à la récidive de la maladie quelques mois plus tard. L’annonce de la reprise de la maladie et de son côté inéluctable m’a paradoxalement amené à découvrir avec une certaine sérénité que j’étais sorti de l’alternative espoir/désespoir, de ces cycles émotionnels très pénibles. J’ai alors connu une période d’acceptation, voire une sorte de marche à la mort triomphante (et peut-être orgueilleuse) au cours de laquelle j’ai cherché assez naturellement à mobiliser des ressources. Celles liées à des expériences initiatiques lors de mes voyages de jeunesse en Inde, dans une vie aventureuse d’une façon générale et dans mes recherches philosophiques. Période d’intense réflexion et de reliance spirituelle qui m’a amené à me défaire, au moins en partie, de la crainte de la mort. En fait, mon problème alors n’était plus de guérir - illusion dangereuse, source de cruelles déceptions - mais de mourir avec dignité, voire de faire de ma mort une œuvre d’art.
La phase actuelle, depuis deux ou trois mois, est différente, plus prosaïque, même si elle comporte des composantes des deux premières phases. La dimension triomphale a disparu. Je suis entré dans une espèce de couloir, un tunnel non pas lumineux mais assez morne, qui correspond à ce que je qualifierais d’indifférence par rapport à la mort, et à une préoccupation plus importante pour des effets de la maladie au quotidien. En effet, en dehors des effets secondaires physiologiques, il faut aussi prendre en considération l’aspect très chronophage de la pathologie, entre les séances de chimio, les transfusions, les rendez-vous avec les médecins, et la difficulté de prévoir quoi que ce soit - une urgence médicale (une hospitalisation temporaire) étant susceptible d’intervenir à tout moment.
Je suis désormais concentré essentiellement sur deux choses : le plan affectif et le plan professionnel. D’abord mes proches. J’essaie de manifester mon affection à ma compagne – manifestation des sentiments qui, par hérédité familiale, n’est pas simple pour quelqu’un comme moi. Je m’efforce aussi de faire en sorte que sa vie soit le moins pénible en la circonstance, et surtout qu’elle se sente reconnue pour ses efforts et son attention à mon égard. De fait, sans elle, je n’aurais sans doute plus de vie professionnelle et ma vie privée serait probablement rien de plus qu'une survie chaotique. En outre, je suis aussi content d’être parvenu à resserrer les liens avec mes deux filles. J’aime à penser qu’elles ont mûri devant cette épreuve, qu’elles sont désormais plus conscientes de ce qui m’arrive et qu’elles parviennent, dans la mesure de leurs possibilités, à manifester leur affection, à comprendre mon souci de les voir plus souvent.
Je pense aussi à la rencontre tardive et extrêmement touchante pour moi avec cette merveilleuse jeune femme qui se revendique explicitement comme ma "belle fille" et à son mari. J'aurais tant aimé mieux les connaître et cultiver cette relation affective et culturelle !!
J'avais depuis longtemps prévu de partir en Inde pour y finir ma vie si un cas de figure comme celui-ci devait se présenter. Mais je crains d'une part de ne plus en avoir réellement la force ; d'autre part, il est probable que cela ferait de la peine à mes proches, qui ne le méritent pas.
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Le paradoxe de cette histoire - et c'est le second point très positif - c’est que je vis sans doute la période la plus belle de ma carrière dans l’enseignement. Au fil d’un temps finalement assez court j’ai réussi en effet à développer un réseau entre le Gard, l'Héraut et le Vaucluse, et surtout une relation pédagogique très riche avec un nombre de plus en plus important « d’élèves » dans plusieurs universités populaires. Le bouche à oreille a fait son œuvre et je suis très heureux de pouvoir transmettre des connaissances en philosophie et en philosophie de l’art, joie qui est devenue une énergie se transmettant aux auditeurs. Certains d'entre eux sont devenus des amis, et ils me rendent d’ailleurs très bien ce don d'énergie. De ce point de vue, je dois dire que la reconnaissance est un moteur important pour moi. C'est aussi cette confiance qui me donne aussi une grande liberté de choix des sujets et de traitement de ceux-ci, et je ne prive pas d’approfondir des thématiques qui me sont chères. A ce sujet, il me semble d’ailleurs que je comprends et apprécie désormais beaucoup mieux des œuvres philosophiques ou esthétiques, et que j’en pénètre donc la substantifique moelle à la première personne - ce qui est évidemment très fécond aussi bien pour moi que du point de vue pédagogique.
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Après tout, il se pourrait que les existentialistes aient raison : l’imminence de la mort et la prise de conscience de notre finitude est peut-être bien à la source d’une valeur ajoutée, d’une amélioration qualitative de l’existence.
A cet égard, ce qui est fascinant pour moi, et un objet d’étonnement pour les médecins, c’est que durant mon travail de recherche, comme dans les moments de transmission, ces deux dernières années j'ai été animé d’une énergie qui me permet de transcender tout le reste – souffrances et désagréments physiques, épuisement, aussi bien que déprime existentielle. Mon oncologue y voit une expression de la pulsion de vie…
Bientôt n'aurai plus de contact avec la nature, avec ces aurores régénératrices du Chemin, avec les couchers de soleil flamboyants sur des plages. Je ne connaîtrai plus ces merveilleuses fêtes nuptiales du marcheur et de son environnement. Terminés également les couchers de soleil de Le Lorrain, ou ceux de Turner, la douce nostalgie des toiles de Corot, les éclats lumineux de Staël. Mais tout cela que j'aime - et qui ne sera plus pour moi, "je", ego - existera malgré tout, et ce savoir me rend moins triste, me console un peu. Comme une évidence, c'est ce sentiment, cette pensée qu'il me faut désormais cultiver.
Je ne pourrai non plus réaliser certains rêves ou projets comme sillonner la Californie avec une voiture américaine et dormir dans des motels, aller au Pérou et d'autres lieux qui m'attirent depuis longtemps.
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Mais, en parlant de rêves, depuis quelques temps mes nuits sont incroyables : un tourbillon, une sarabande de rêves où se précipitent comme jamais pour fusionner entre eux des événements, des situations, des lieux, des figures de toutes les périodes de ma vie. Que n'ai-je les capacités techniques pour les traduire en expressions picturales !
Quoi qu'il en soit, je vais continuer sur ma lancée aussi longtemps que possible. Après tout, d’autres articles sont peut-être à venir. En termes médicaux l'alternative est claire pour moi : je peux gagner du temps avec des chimios plus légères - ce que je fais actuellement - mais au prix d'une qualité de vie moindre. Je peux aussi simplement abandonner les traitements et me focaliser sur quelques mois de survie. Une question d'équilibre sans doute, comme le disent les médecins, mais aussi une libre décision de ma part. A cet égard, je dois dire que je suis vraiment fatigué et je crois que je ne souhaite pas que tout cela se prolonge trop longtemps.
Sans compter que, on le sait au moins depuis Sartre, nous ne sommes pas des étants, des choses comme les autres, simplement posées là ; ce qui nous caractérise en propre, nous les êtres humains, c'est que nous avons à être, à nous faire, à la différence de toutes les choses du monde. Autrement dit, nous sommes des êtres de projet, et chacun comprendra dès lors que, de ce point de vue, l'horizon est pour le moins restreint en ce qui me concerne.
De toute façon, en dehors de ce qui m'est proche, le monde tel qu'il va (mal) actuellement ne me donne pas trop de regrets - la seule petite joie actuelle étant pour moi le discours de Malhuret et les velléités d'organisation de la résistance à Trump et consort. Cela fait bien peu !
Voilà où j’en suis, mes amis. Je pense aussi à vous mes frères, et peut-être encore plus mes sœurs du Chemin, qui êtes toujours dans mon cœur, et à notre incroyable relation. Il est bien tôt pour se quitter, et j’aurais aimé vous fréquenter plus longtemps pour rire avec vous et mieux connaître votre richesse.
Mais je ne souhaite pas entrer aujourd'hui dans une quelconque emphase, les événements m’ayant appris que la maladie est beaucoup plus prosaïque que mes velléités tragico-romantiques.
Chaque moment compte désormais et demain sera un autre jour.


