Quelques mots sur le remarquable livre de Nicolas Floury, Le réel insensé ; Introduction à la pensée de Jacques-Alain Miller (paru en octobre 2010 chez Germina).
Philosophe et psychologue, N. Floury s’intéresse depuis longtemps aux rapports entre la philosophie et la psychanalyse ; et, en ce qui concerne cette dernière discipline, plus particulièrement à Lacan. Il rend compte ici de l’œuvre et de l’itinéraire intellectuel d’un élève, puis d’un continuateur – on n’ose dire un disciple – de Lacan. Il met aussi en lumière certains concepts maîtres de la pensée de Lacan, ainsi que les infléchissements, voire les ruptures, que Lacan a opéré par rapport à la pensée de Freud. Dans cet ordre d’idées, est bien mise également en évidence la façon dont JAM s’inscrit dans cette lignée. Ce dernier explicite en effet la pensée des maîtres, tout en la réaménageant parfois sur des points assez décisifs.
A son niveau de jeune philosophe, Nicolas Floury suit dans ce livre le même sillon. Cela dit, d’une façon générale, l'ouvrage est une sorte de performance dans la mesure où il rend compte de façon particulièrement claire d’une pensée réputée difficile, sans pour autant faire de concession à un quelconque schématisme réducteur.
Ainsi, si ce livre est d’un haut niveau d’exigence théorique et qu'il parvient à saisir l’essentiel de la pensée de Lacan et JAM, il reste cependant accessible au lecteur non psychanalyste, et agréable à suivre pour un philosophe. C'est un livre courageux également, son mérite à mon sens étant de tenir jusqu’au bout une posture ouverte, qui caractérise à la fois son style, et la pensée de Lacan et JAM selon N. Floury : pas de repli sur un jargon ésotérique - contrairement à certains préjugés - permettant d’esquiver des questions embarrassantes. Le questionnement est ici poussé jusqu’au bout, dans le dialogue avec d’autres penseurs (Sartre, entre autres), prévenant, assumant et explicitant d’éventuelles objections.
Ainsi, si le livre est une introduction à la pensée de JAM, il pourra constituer également une introduction à la pensée de Lacan (que l’on peut compléter avec des livres également éclairants - sur l’inconscient structuré comme un langage, par exemple - comme Cinq leçons sur la théorie de Lacan, ou Sept concepts fondamentaux de la psychanalyse de J. D. Nasio).
En outre, N. Floury montre comment JAM parvient à rendre compte de la pensée du dernier Lacan, réputée incompréhensible (et pourtant passionnante). A cet égard, il est étonnant de constater que cette pensée lacanienne tardive, avec ses paradoxes, n’est finalement pas éloignée de la démarche spirituelle de certains maîtres zen, qui privilégient silence et paradoxes, voire de la pensée jungienne, contrairement à certains lieux communs sur la radicale incompatibilité entre les deux courants.
Quant à l’itinéraire de JAM, un bémol s'impose à mon sens concernant son positionnement politique. Ancien maoïste, il adopte dans les années 80 une position de repli, de silence par rapport au politique, qui n’est pas sans rappeler celle – clairement éthique - du Foucault de l’époque du Collège de France. Je peux le comprendre ; ce n'est pas fondamentalement critiquable en soi, et cela correspond à un choix. Mais, il sort ensuite de cette réserve pour s’élever de façon très militante ces dernières années contre ce qu’il considère être une invasion de la psychologie positiviste. Au regard des inombrables injustices ayant lieu dans le monde, je m'interroge sur l'importance de cette cause, sur la motivation de ce soudain regain d'engagement politique.
Réelle inquiétude éthique, ou défense corporatiste, dans ce relent de révolte ? Qui pourra jamais le dire ?


